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Par Zoé Deback, envoyée spéciale
REPORTAGE. Les oubliés de Melilia
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Lécole obligatoire et gratuite, un droit universel, écrivent ces enfants, lors de la campagne 2007-2008 du collectif Tous au collège. (DR)
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Des centaines de familles marocaines vivent dans lenclave sans résidence légale. La volonté politique de détourner les lois espagnoles empêche leurs enfants dêtre scolarisés.
Pour rendre visite à Hayat, il faut gravir une dizaine de rues-escaliers, entre la prison et la déchetterie, jusquen haut de la colline de Monte Maria Cristina, un des quartiers périphériques de Melilia. Il faut entrer par un escalier biscornu dans une maison délabrée, traverser un patio non éclairé puis descendre par un autre escalier où les épaules frôlent |
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les murs. Il débouche sur une sorte de cave où flotte une odeur durine. Sept personnes vivent dans deux pièces, sans lumière du jour, pour 150 euros par mois
La fille de Hayat a un passeport espagnol (grâce à son père, par ailleurs absent du tableau familial), pourtant, cela ne donne aucun droit à cette mère de 22 ans : pas de permis de séjour, donc pas dallocation logement, et presque aucune chance de décrocher un contrat de travail. Mais, au moins, la petite fille a la carte sanitaire (qui lui donne droit aux soins médicaux gratuits) et la possibilité dentrer à lécole espagnole, contrairement à son frère aîné et à ses deux jeunes oncles.
Dans le reste de la maison habitent plusieurs familles, plus de 20 personnes au total : femmes, enfants et adolescents. Une femme arrivée il y a un an, vit avec ses quatre enfants qui, eux non plus, nont aucun droit à léducation gratuite et obligatoire de la ville autonome de Melilia. Sur les trois en âge daller au collège, seuls deux enfants ont pu entrer à lunique établissement marocain de la ville : la Residencia. Financé par lEtat marocain, mais non conventionné, cette école absorbe une partie des enfants non scolarisés de Melilia. Mais il ny avait plus de place pour Khadija, 13 ans, qui regrette le temps où elle étudiait au Maroc.
Des lois détournées
Combien sont-ils, comme elle, à rester à la maison ? Difficile à dire. Une flopée denfants de tous âges qui jouent dans les rues en pente du quartier disent pouvoir citer une vingtaine denfants qui ne fréquentent aucune école. En extrapolant à lensemble des quartiers défavorisés, ils seraient une centaine en tout. Jen vois même qui prennent un sac le matin et font semblant daller en classe, assure Farah, espiègle. Ses camarades se divisent entre ceux qui vont à lécole espagnole et ceux qui, faute de mieux, vont à la Residencia. Farid et Mohamed, grands amis, jouent avec des épées en bois. Le premier va à lécole publique, lautre à lécole marocaine. Ou plutôt, il y allait : depuis plusieurs semaines il fait lécole buissonnière. Je ne veux plus y retourner. Là-bas je me fais frapper par des grands, et par les profs aussi, se justifie-t-il. Et puis on ny apprend rien. Ce que je sais, cest Farid qui me lapprend.
Des associations réclament depuis longtemps lentrée de tous les jeunes Marocains dans le système éducatif public, quelle que soit leur situation administrative, dans le respect de la Déclaration universelle des droits de lenfant. En 2003, les infatigables militants de ProDeIn (protection de lenfance) ont manifesté à la sortie des écoles. En 2005, ils ont organisé une classe sur la place centrale de la ville. Les deux campagnes ont débouché sur linscription à lécole de centaines denfants. Mais à chaque fois, la bonne volonté na pas duré plus dun an, sindigne José Palazon, président de ProDeIn. Et pour ceux qui arrivaient à la fin du primaire, ladministration a exigé linscription au recensement, les empêchant de sinscrire en secondaire. Grâce à cet incontournable recensement, la ville détourne les lois de protection des mineurs. Dans la péninsule, tout enfant avec ou sans papiers, né là-bas ou pas - est scolarisé et pris en charge médicalement, rappelle José Palazon. Mais ici, même si lenfant est né à Melilia, ladministration réclame le recensement pour toutes les démarches. Or, deux à trois cents familles marocaines vivent à Melilia sans être recensées, daprès les chiffres de la Commission islamique de Melilia.
Pour les familles marocaines qui nont pas leurs papiers en règle, la Residencia est le dernier espoir de scolariser les enfants. Pourtant, rien nest fait pour leur faciliter les choses. Le directeur, Abdelkader Talha, nous a expliqué que telle nest pas la vocation de létablissement de 800 élèves : Linscription est réservée en priorité aux enfants résidents, cest-à-dire qui ont le permis de séjour ou sont inscrits au recensement de la ville. Les autres naccèdent à la Residencia que dans la limite des places disponibles.
Machine à fabriquer de léchec scolaire
Et tous les parents délève interrogés citent létablissement marocain comme un pis-aller, évoquant des classes surchargées et labsentéisme des professeurs. Mais son plus gros défaut, cest labsence de convention signée avec le ministère espagnol de lEducation. Seuls les programmes du primaire sont homologués : le brevet et le bac de la Residencia restent pour lEspagne des diplômes étrangers. Du coup, les bacheliers de la Residencia nont pas plus datouts que les élèves du Maroc pour étudier à Melilia ou dans la péninsule. La Residencia est une machine à fabriquer de léchec scolaire, assène Abderrahman Benyahya, porte-parole de la Commission islamique de Melilia. A cause des cours en espagnol, le niveau en arabe est insuffisant pour poursuivre des études au Maroc. Dun autre côté, les bacheliers nont presque aucune chance de réussir la selectividad (lexamen dentrée au système universitaire, pour les étudiants étrangers), car le programme est trop différent de celui de lEspagne.
Au-delà des problèmes scolaires, beaucoup denfants (même nés à Melilia, voire de nationalité espagnole) sont dans une situation précaire parce que leurs parents, sans permis de séjour, ne reçoivent aucune aide de la ville pour les élever. Le cas de figure le plus courant : des Marocaines qui ont eu des enfants hors mariage avec des Espagnols. Ainsi Soraya, 30 ans, na pas quitté Melilia depuis son arrivée à 7 ans. Elle nest pas allée à lécole, travaillant comme petite bonne pour aider sa famille. A lépoque, sa mère a négligé de régulariser ses papiers. Soraya est maintenant la seule de ses frères et surs (nés à Melilia) à ne pas avoir reçu de permis de séjour. Elle vit dans la misère avec ses 4 enfants, tous nés du même père, un Espagnol qui était rarement présent dans sa vie, à cause de ses problèmes avec la drogue. Seul mon fils aîné a droit à lécole et aux soins de santé, parce que son père la reconnu, explique-t-elle. Les autres nont droit à rien, car il na pas fait les papiers. Cest un ami infirmier qui les a vaccinés.
Quant à Soraya elle-même, le fait dêtre mère denfants nés à Melilia (dont un petit Espagnol) ne lui donne pas le droit dobtenir le permis de séjour. On lui demande pour cela un contrat de travail
quelle na aucune chance dobtenir, vu sa situation. Des contrats se vendent, certes, mais elle na pas assez dargent pour cela. Son amie Ilham, elle, nhésite pas à avouer quelle couche avec un employé de la municipalité en échange dun contrat de travail, grâce auquel elle a enfin obtenu sa carte de séjour. Jai vécu longtemps dans la rue, y compris avec ma fille, encore bébé, confie-t-elle. Puis les services sociaux me lont retirée pendant deux ans. Alors, si je veux quon ait une vie normale, je nai pas le choix. Ilham vient de récupérer sa fille et sestime heureuse davoir pu emménager dans un minuscule appartement. Autre coup de chance, un Espagnol (ami du vrai père) a accepté de reconnaître lenfant contre de largent, pour quelle puisse aller à lécole.
Un mur contre limmigration
Les soucis administratifs des Marocains de Melilia continuent de lautre côté de la frontière, où établir le moindre papier savère un parcours du combattant. Beaucoup nont plus aucun contact au Maroc, et les nombreuses mères célibataires ne sont pas franchement bien accueillies dans les administrations, surtout si les enfants nont pas été reconnus par un homme. De plus, pour pouvoir revenir dans lenclave, mieux vaut avoir un passeport marocain avec une adresse à Melilia. Du coup, beaucoup payent des intermédiaires : 400 euros pour un certificat de célibat, 600 pour un passeport
Dautres vivent au jour le jour sans régulariser leur situation. Il existe des familles installées parfois depuis trois générations, toujours sans permis de séjour, et même des gens sans aucun papier, apatrides de fait, déclare Emilio Guerra, coordinateur du parti Union, progrès et démocratie.
Cet homme politique estime que tous ces drames humains sont avant tout le résultat dune volonté politique de Melilia : Les enclaves constituent un premier mur de contention contre limmigration. Lidée est quil ne faut pas assurer le bien-être des Marocains déjà installés, pour ne pas stimuler larrivée de nouveaux immigrants. Guerra rappelle que les régularisations massives des années 1990 ont été faites à la va-vite, avec beaucoup de corruption, laissant beaucoup de familles sur le carreau. Lépoque actuelle nest pas favorable à lintégration des Marocains au recensement. Et les naturalisations par le tribunal des contentieux administratifs, qui prennent énormément de temps et dargent, sont peu accessibles à des familles pauvres et analphabètes. En théorie, un enfant né à Melilia de parents également nés à Melilia est Espagnol dorigine, ce qui lui donne la possibilité dêtre naturalisé plus tard. Mais, comme nous lexplique Benyahya, lors de lenregistrement de la naissance, très souvent lemployé du registre civil oublie volontairement dinscrire le lieu de naissance des parents, profitant de leur méconnaissance des droits. Ce nest là quun des trucs légaux par lesquels ladministration, en jouant sur lignorance des gens, retarde le processus dintégration.
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Scandale. Adoptions forcées ?
Lassociation ProDeIn a dénoncé plusieurs abus de pouvoir du ministère du Bien-être social envers des mères sans papiers. Elle a notamment défendu Saâdia, une mère célibataire marocaine en détresse sociale, qui vit à Melilia depuis lenfance. Après une enquête des services sociaux, sur la base de son problème délocution (considéré comme le signe dune déficience mentale), elle se voit retirer sa fille. Un fils né par la suite lui est aussi enlevé dès laccouchement. Pendant des années, Saâdia leur rend visite tous les jours au centre La goutte de lait. Un beau jour, lun après lautre, ils disparaissent : adoptés dans la péninsule, lui dit-on. Plus dune mère vit avec la peur au ventre de ne pouvoir faire sortir ses enfants avant quon ne les envoie à ladoption, explique José Palazon, président de ProDeIn. Or, pour les faire sortir, elles doivent faire preuve dune stabilité familiale quon les empêche de construire, puisquon ne leur accorde pas de permis de séjour. En 2008, le troisième enfant de Saâdia lui est retiré à la naissance. Mais cette fois, ProDeIn est prévenue à temps et déclenche un scandale médiatique. La justice tranche : lenfant est rendu à sa mère. |
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