N° 377
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

REPORTAGE Les oubliés de Melilia
Histoire. L'homme qui voulait être sultan



Par Abdellah Tourabi

Histoire. L'homme qui voulait être sultan
Bouhmara, ou Jilali Ben Driss Zerhouni de son vrai nom. (Le Mémorial du Maroc / tome 5)

Aventurier, rebelle, charlatan, homme de sciences et de guerre, Bouhmara est un personnage intrigant et complexe. Portrait d’un prétendant qui a failli renverser la dynastie alaouite.


La photo fait partie de notre mémoire collective : la silhouette d’un homme, accroupi au fond d’une cage posée sur le dos d’un chameau, et conduit par un cortège d’hommes en burnous blancs et chéchias makhzéniennes. Des générations d’écoliers marocains ont été intriguées par ce vieux et cruel cliché commenté dans les manuels d’histoire par
une présentation brève et laconique : “Le rogui Jilali Bouhmara”. Qui est cet homme ? Quel est son tort pour être traité comme une bête sauvage ? Et pourquoi ce surnom dont il est affublé ?
Bouhmara, ou Jilali Ben Driss Zerhouni de son vrai nom, appartient à cette catégorie d’hommes, pour qui la vie est un jeu de dés?: soit ils accèdent au statut de fondateurs de dynasties, auréolés de gloire et de prestige, soit ils subissent le sort de vulgaires rebelles, voués à la potence et à l’oubli. Bouhmara a joué son va-tout, failli rafler la mise et devenir sultan, mais des erreurs de calcul et d’alliances lui ont été fatales.

Naissance d’un rebelle
On est au tout début du 20ème siècle. Le royaume chérifien fait face aux convoitises grandissantes des puissances européennes et les réformes amorcées par le sultan Moulay Hassan peinent à donner leurs fruits, dans un pays éclaté en mille foyers de sédition. Son successeur, Moulay Abdelaziz, est un jeune homme, épris de gadgets et ébloui par le développement économique et militaire de l’Occident. Le jeune sultan est ce qu’on appellerait de nos jours “un geek”, un passionné de nouvelles technologies et d’inventions : sa cour abonde de jeux et de distractions ramenés par cargaisons d’Europe. Il est un sultan réformateur qui aspire à moderniser le Maroc et l’arrimer à un Occident fort et développé, plutôt qu’à un “Orient” superstitieux et arriéré. Aux yeux de ses sujets, Moulay Abdelaziz apparaît comme “le sultan du bouleversement universel et le seul Marocain de son espèce”, selon la description d’Eugène Aubin, un diplomate français en mission au Maroc à l’époque.
C’est en cette période trouble et agitée que Bouhmara apparaît. Le futur rebelle, pur produit du Makhzen, connaît très bien ses rouages et ses secrets. Il appartient au corps des ingénieurs “Tolba Mouhandissine”, créé par le sultan Moulay Hassan. Après une formation de topographe à la prestigieuse école parisienne des Ponts et chaussées, il est devenu secrétaire personnel de Moulay Omar, frère du sultan, avant qu’une intrigue à la cour ne l’éloigne complètement des arcanes du Makhzen.
Après sa disgrâce, Bouhmara change son fusil d’épaule et commence à voir plus grand. L’homme, malin et ambitieux, parcourt les tribus du Maroc -à dos de son ânesse grise, ce qui lui vaut son surnom- et se fait passer pour un marabout, un homme de sainteté et de grâce. Il hume l’air du temps, qui est à la colère et à la révolte. Les rumeurs sur les penchants occidentaux de Moulay Abdelaziz et son entourage composé essentiellement de conseillers anglais et français, exaspèrent les gens. Bouhmara comprend que son moment est arrivé et qu’il faut tenter un vrai coup de poker. Il s’adresse à des tribus de l’est et du nord du Maroc, en prétendant qu’il est Moulay Mohammed, le frère du sultan. Il montre à ces tribus des lettres, écrites de sa propre main, et les présente comme des missives envoyées par des chefs de tribus du sud pour le soutenir dans sa guerre sainte contre Moulay Abdelaziz, “le roi des anglais”. Pendant ce temps-là, Moulay Mohammed, le vrai frère du sultan, croupit dans une cellule au palais de Meknès, après un différend qui l’a opposé à Moulay Abdelaziz. Bouhmara rallie autour de lui les tribus des Ghiata et les Hyayna, qui vont former l’essentiel de ses troupes. Des alliances matrimoniales renforcent également le lien entre le prétendant et ces tribus souvent rétives au pouvoir du Makhzen.

Grandeur et décadence de Bouhmara
Les nouvelles d’une rébellion qui secoue l’est du Maroc parviennent à l’oreille du sultan. Au début, on pense à un énième “rogui”, un agitateur rentré en dissidence avec son clan ou sa petite tribu, et qui refuse de payer les impôts au représentant du sultan. La réponse est timorée : en décembre 1902, une “mehalla”, expédition militaire makhzénienne, est envoyée pour mater la rébellion et ramener la tête de Bouhmara. Les troupes du sultan sont défaites et décimées. Des tribus alors fidèles à Moulay Abdelaziz tournent casaque et rejoignent l’armée de Bouhmara. Ce dernier marche victorieusement sur Taza, qui devient sa capitale.
A Fès, la psychose règne. Les rumeurs d’une attaque éminente du prétendant s’amplifient et font fuir les quelques Européens qui vivent dans la ville. Bouhmara est alors au firmament de sa gloire. Il adopte l’organisation et les signes du Makhzen : le parasol qui symbolise le pouvoir religieux et politique du sultan, le harem, les troupes régulières vêtues d’uniformes fournis par les Espagnols. En quelques mois, l’ancien scribe, le faux marabout, devient “le sultan de l’est”. Les tribus du Rif et de l’Oriental reconnaissent son pouvoir et voient en lui un symbole du Jihad contre la présence occidentale. Il est le maître d’un territoire qui s’étend de Tétouan à Oujda, qu’il se prépare à conquérir au printemps 1903.
Pour Moulay Abelaziz et sa cour, l’heure est grave et la menace grande. L’armée du sultan recrute à tour de bras et des émissaires négocient les ralliements des tribus et sollicitent le soutien des marabouts et des “chorfas”. En juin 1903, une nouvelle expédition militaire, dirigée par le caïd Mnebhi, ministre de la Guerre, part à l’assaut de Taza. Mieux organisées et mieux dotées en armes, les troupes du sultan s’emparent de la capitale de Bouhmara, qui se refugie avec ses hommes à Selwane, dans le Rif. Le rebelle limite alors, pendant plusieurs années, ses activités dans cette région du Maroc en attendant des jours meilleurs.

Une fin dramatique
En 1908, le sultan Moulay Abdelaziz est destitué et son frère Moulay Abdelhafid prend sa place. Comme tous les nouveaux sultans, Moulay Abdehafid part à la reconquête de son royaume et du rétablissement de l’autorité du Makhzen. Bouhmara, qui perçoit le changement de sultan comme une opportunité à saisir, entreprend également la reconquête de son ancienne capitale. Il s’empare, sans coup férir, de Taza, et décide de fondre, avec les tribus de Jbala, sur Fès. Mais les alliances avec les tribus sont mouvantes et les allégeances fragiles. Bouhmara se retrouve finalement à la tête d’un faible effectif et ses troupes ne cessent de se réduire. L’armée du sultan parvient à le localiser, pendant sa tentative de rameuter d’autres tribus, et réussit à défaire ses hommes. En août 1909, Bouhmara est capturé pendant sa fuite avec son harem et ses esclaves. Le sultan envoie une cage basse et munie de barreaux en fer, pour y mettre son rival. Le prisonnier fait le tour de la ville de Fès dans sa cage avant d’être présenté à Moulay Abdelhafid, qui l’interroge sur les motifs de sa dissidence.
Un sort d’une rare cruauté est réservé aux hommes de Bouhmara : on ampute chacun d’eux d’une main et d’un pied, devant les cris et les hourras jubilatoires des habitants de Fès. Les têtes coupées sont confiées aux juifs de la ville, qui se chargeaient de les poudrer de sel, les coudre au niveau du cou avec une plaque de cuir, avant de les empaler sur les murailles de la ville. Un exemple pour dissuader les éventuels rebelles et les dissidents.
Après deux semaines de captivité, Moulay Abdelhafid décide de sortir Bouhmara de sa cage…pour le faire rentrer dans une autre. Il est conduit vers la ménagerie du palais, où des fauves ramenés d’Afrique et d’Europe servaient de distraction à l’ancien sultan, Moulay Abdelaziz. On fait rentrer le rebelle dans la cage d’un lion, en pensant que l’animal le dévorera. Mais le fauve se contente de blesser Bouhmara à l’épaule et retourne au fond de sa cage pour roupiller. Les compagnons du sultan croient au miracle de celui qui se présentait à ses débuts comme un marabout. Furieux, Moulay Abdelhafid fait sortir Bouhmara de la cage du lion et demande à l’un de ses hommes de le tuer. Ce dernier s’approche de Bouhmara, sort son revolver et tire à bout portant. La tête du rebelle est fracassée par la décharge. Deux esclaves traînent le corps gisant de Bouhmara dans un coin de la cour, l’arrosent de pétrole et y mettent le feu. Ainsi fut réduit en cendres l’un des rebelles les plus célèbres de l’histoire du Maroc.

 
 
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