N° 377
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

REPORTAGE. Cannes, comme si vous y étiez
AMIN MAÂLOUF. "Pourquoi le monde arabe va si mal...”
MODE. Villa délicatesse
FESTIVAL. Allah superstar
LE MAG CULTURE



Par Mohammed Bakrim,
journaliste et critique de cinéma

Reportage. Cannes, comme si vous y étiez
Thierry Frémaux, délégué général du
Festival de Cannes, et l’actrice Penelope Cruz, lors de la montée des marches. (AFP)

Au-delà des stars, le Festival de Cannes est avant tout le rendez-vous des cinéphiles. Tour d’horizon des films qui ont marqué cette 62ème édition.


Il fait beau sur la Croisette. La plage est magnifique sur cette station de la Méditerranée mais c'est le cinéma qui prime. Cette édition du Festival de Cannes avait démarré avec quelques incertitudes et la hantise des effets secondaires de la crise internationale. Mais très vite les choses sont rentrées dans l'ordre, avec un chiffre d'affaires confirmé pour 2009
qui tourne autour des 300 millions d'euros. Cannes est redevenu Cannes avec une caractéristique qui le distingue et fait sa marque de fabrique indélébile : la cinéphilie.

Trouver la perle rare
Le côté stars et paillettes donne au Festival un certain charme souvent inaccessible pour le journaliste lambda, agacé par une organisation trop rigide. Mais Cannes reste la capitale de la cinéphile internationale, le rendez-vous des passionnés de cinéma. Une scène parmi mille : je coche sur mon programme la case Amreeka, un film de la Palestino-américaine Shirin Dabis (une délicieuse comédie sur l'altérité), projeté dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs, section cannoise parallèle à la sélection officielle et creuset de la création internationale, auréolée cette année par l'arrivée de Francis Ford Coppola qui y a présenté son film en ouverture.
Eh bien, imaginez qu'il faut patienter dans une longue file pendant près de deux heures pour être sûr d'accéder à la salle. Même scénario pour toutes les salles, tous les jours et tous les genres de cinéma. Une foule de toutes les générations portée par le même souffle, celui de tomber sur la perle rare. Car, cette année, d'un point de vue strictement cinéphilique, les sections, disons mineures (mais sans jugement de valeur), Un certain regard, la Quinzaine et la Semaine de la critique ont été des rivières charriant des perles de cinéma au moment où la sélection officielle était portée par des vagues de polémiques et d'interrogations profondes sur l'état de la cinématographie mondiale. Et pourtant, sur le papier, quand le dynamique délégué général du festival, Thierry Frémaux, avait annoncé les vingt films sélectionnés pour 2009, les observateurs avaient affiché une certaine satisfaction. La présence de noms familiers de Cannes, Almodovar, Loach, Lars Von Trier, Haneke ou Tarentino donnait l'assurance tout risque de surprises agréables. Mais, cette fois, ce ne fut pas toujours le cas. Chaque film a donné lieu à des avis partagés.

Antichrist vs Prophète
Quand j'arrive à Cannes, le Festival ayant déjà démarré, mes amis et collègues de la critique me harcèlent de questions : “As-tu vu le dernier Lars Von Trier?”, “Il faut absolument aller voir Antichrist”. Le film du rebelle danois a mis Cannes en émoi et partagé le microcosme cinéphile habitué à des vénérations collectives. Dès la séance de 8h30, où le gotha de la cinéphilie mondiale vient donner le ton de la journée avant les fastes de la montée des marches, Lars Von Trier n'a pas ménagé ce beau monde. Le film est une descente aux enfers. Tout commence pourtant sous des signes prometteurs avec une très belle scène d'ouverture du point vue de l’esthétique de l'image et de la chorégraphie, accompagnée d'une somptueuse musique. Un couple fait l'amour, la caméra pivote vers la chambre à coucher pour nous faire découvrir un enfant qui vient de se réveiller. Le parallèle commence à inquiéter. Le bébé se dirige vers son jouet, situé au bord de la fenêtre. Et c’est le choc : la chute de l'enfant ne nous est pas épargnée. C'est délibéré et met en place le traumatisme initial qui va entraîner le couple très loin dans une introspection d'une violence inouïe. Le film est descendu par une grande partie de la critique française qui opte plutôt pour Prophète de Jacques Audiard, avec une belle prestation de jeunes comédiens d'origine maghrébine.

Revanche du cinéma sur l'histoire
Autre rendez-vous raté avec la critique, Etreintes brisées, de Pedro Almodovar. Le scénario puise dans le cinéma l'argument d'un mélodrame à trois : un cinéaste tombe amoureux d'une actrice qui vit sous l'emprise d’un riche sexagénaire. Le cinéma dans le cinéma est toujours un exercice intéressant mais, si le film séduit, il ne convainc pas. La surprise radicale vient de Quentin Tarentino avec son extraordinaire The Inglourious Basterds qui nous transpose dans la France sous l'occupation nazie pour réécrire l'histoire à sa manière, sans souci de vraisemblance. Cela donne un magnifique exercice de revanche du cinéma sur l'histoire. Un autre enfant doué du cinéma revisite l'histoire à la première personne, le Palestinien Elia Suleïman et son The time that remains : un récit autobiographique qui n'hésite pas à brosser un tableau satirique d'une tragédie sans fin. De l'humour noir face au ridicule de la guerre de libération arabe de 1948 ou encore des gestes burlesques face au mur de séparation israélien… Une comédie douce amère, mine de rien optimiste. La Palme d'or décrochée par Le ruban blanc n'est pas “seulement” un signe de la présidente du jury à l'égard de son cinéaste fétiche Michael Haneke, mais une récompense méritée et largement. Le film, dans un noir et blanc époustouflant, cerne les racines du mal à partir de la captation d'événements organisés en micro-récits pour s'acheminer vers la tragédie qui pointe à l'horizon. Une dramaturgie du mal au scalpel de la caméra.
Guerre, violence, sexe, religion… La sélection officielle était à l'image d'un sommaire de JT d'une banale soirée de télévision, sauf que Jane Campion était là pour son film, mon coup de cœur cannois, Bright star : une émouvante histoire d'amour dans la banlieue de Londres au début du 19ème siècle, qui met en scène la figure de proue de la poésie romantique anglaise, John Keats mort à l'âge de 26 ans. Un très beau film, une très belle actrice, des images qui expriment la poésie d'un monde qui s'en va.

 
 
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