N° 377
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Pour ZB, lorsqu’Ignacio abandonne l’arabe
classique et passe à la darija, il devient marocain.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Zakaria Boualem zappe, puis il éclate de rire. Pas un ricanement ironique, non, un vrai fou rire qui part de la moelle épinière et qui attaque la bouche sans passer par le cerveau. A l’écran, l’objet du délit de ridicule, un bellâtre du nom d’Ignacio déclare sa flamme à la belle Isabella en ces termes : “Chetti ya Isabella, ana kan mout 3alik, oullah… makantkhiyilch el hayat bla bik… rani 3iit…” La Isabella en question lui répond d’un air menaçant : “Ana machi dial tfelia, ila kounti baghi chi haja dial bessah, 3ayet lwalid ou chouf m3ah chi hal…” Ignacio lève les yeux au ciel et marmonne un truc du genre nari hsalt, qu’on peut traduire par “diantre, je suis cerné” et Zakaria Boualem rigole encore plus fort.
Ce rire est logique. Dans la tête de Zakaria Boualem, un Ignacio ne peut pas parler darija. Il n’existe aucun
Français, aucun Espagnol, aucun Anglais qui soit capable de s’exprimer dans notre langue sans accent, même après quarante ans de séjour chez nous. S’il existe, envoyez-le-nous, on vous garantit la Une de TelQuel la semaine prochaine. Or, cet Ignacio a un fort accent de Hay Hassani. Ce qui se passe à l’écran n’est donc tout simplement pas crédible.
Ce rire est injuste. Parce que rien de ce qui se passe à l’écran n’est crédible. Ni l’histoire, ni les acteurs, ni les doublages, ni les décors, ni les dialogues, et ce quelle que soit la langue. On dirait un troupeau d’extra-terrestres fraichement lobotomisés. Englués dans une poisse de clichés, ils débitent des phrases ineptes l’air absent, comme s’ils ne comprenaient pas de quoi ils parlaient. Mais le fait est que la même série, doublée en arabe classique, passe comme une lettre à la poste (suisse, pas la nôtre). La force de l’habitude ? Pas seulement… Ignacio, lorsqu’il parle arabe classique, utilise une langue parfaite, neutre, sans accent, personne ne parle comme lui dans le monde. Il est donc facile pour Zakaria Boualem d’imaginer qu’Ignacio existe, puisqu’il n’est pas censé être libanais ou marocain, il est un être virtuel qui parle arabe classique. Pourquoi pas… Mais lorsqu’Ignacio abandonne l’arabe classique et passe à la darija, il devient marocain. Il s’ancre dans un concret que nous connaissons parfaitement et il perd aussitôt toute crédibilité parce qu’il n’y correspond pas. C’est d’ailleurs un bon résumé de la oumma 3arabiya : un truc virtuel auquel on peut croire justement parce qu’il n’existe pas et qui devient ridicule dès qu’il devient concret.
Ce rire est vexant. Parce qu’on n’a jamais souffert de voir des indiens comanches parler français dans les westerns… Mais l’utilisation de la darija renvoie systématiquement dans notre esprit, au mieux à l’humour ou à la dérision, et au pire à la vulgarité. On ne peut pas prendre Ignacio au sérieux lorsqu’il parle de ses sentiments en darija, parce que les Marocains eux-même évitent d’en parler ou même d’en avoir. Ils ont donc construit une langue sous-développée côté romantique. Nous avons une darija performante pour la description précise d’un café au lait ou d’un état de fatigue, mais un peu légère pour les sentiments. Certes, il se trouve qu’il existe chez nous des trésors de poésie en darija, mais ils sont pour la plupart incompréhensibles pour Zakaria Boualem. Autrement dit, lorsqu’on veut poétiser notre dialecte, on le fait basculer encore une fois vers l’ellipse, l’abstraction, et on n’a réglé aucun problème au final.
Ce rire est grave. Parce qu’il prouve que la situation est grave, que nous sommes profondément complexés. Un peuple qui considère sa langue de tous les jours comme ridicule ne peut pas avoir une haute opinion de lui-même, il ne peut pas réaliser de grandes choses. Comme le reste du monde n’a pas non plus une haute opinion de nous-mêmes, il semblerait que nous soyons dans une impasse culturelle. Et merci.

 
 
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