Pour ZB, lorsquIgnacio abandonne larabe
classique et passe à la darija, il devient marocain.
Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque
Zakaria Boualem zappe, puis il éclate de rire. Pas un ricanement ironique, non, un vrai fou rire qui part de la moelle épinière et qui attaque la bouche sans passer par le cerveau. A lécran, lobjet du délit de ridicule, un bellâtre du nom dIgnacio déclare sa flamme à la belle Isabella en ces termes : Chetti ya Isabella, ana kan mout 3alik, oullah
makantkhiyilch el hayat bla bik
rani 3iit
La Isabella en question lui répond dun air menaçant : Ana machi dial tfelia, ila kounti baghi chi haja dial bessah, 3ayet lwalid ou chouf m3ah chi hal
Ignacio lève les yeux au ciel et marmonne un truc du genre nari hsalt, quon peut traduire par diantre, je suis cerné et Zakaria Boualem rigole encore plus fort.
Ce rire est logique. Dans la tête de Zakaria Boualem, un Ignacio ne peut pas parler darija. Il nexiste aucun |
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Français, aucun Espagnol, aucun Anglais qui soit capable de sexprimer dans notre langue sans accent, même après quarante ans de séjour chez nous. Sil existe, envoyez-le-nous, on vous garantit la Une de TelQuel la semaine prochaine. Or, cet Ignacio a un fort accent de Hay Hassani. Ce qui se passe à lécran nest donc tout simplement pas crédible.
Ce rire est injuste. Parce que rien de ce qui se passe à lécran nest crédible. Ni lhistoire, ni les acteurs, ni les doublages, ni les décors, ni les dialogues, et ce quelle que soit la langue. On dirait un troupeau dextra-terrestres fraichement lobotomisés. Englués dans une poisse de clichés, ils débitent des phrases ineptes lair absent, comme sils ne comprenaient pas de quoi ils parlaient. Mais le fait est que la même série, doublée en arabe classique, passe comme une lettre à la poste (suisse, pas la nôtre). La force de lhabitude ? Pas seulement
Ignacio, lorsquil parle arabe classique, utilise une langue parfaite, neutre, sans accent, personne ne parle comme lui dans le monde. Il est donc facile pour Zakaria Boualem dimaginer quIgnacio existe, puisquil nest pas censé être libanais ou marocain, il est un être virtuel qui parle arabe classique. Pourquoi pas
Mais lorsquIgnacio abandonne larabe classique et passe à la darija, il devient marocain. Il sancre dans un concret que nous connaissons parfaitement et il perd aussitôt toute crédibilité parce quil ny correspond pas. Cest dailleurs un bon résumé de la oumma 3arabiya : un truc virtuel auquel on peut croire justement parce quil nexiste pas et qui devient ridicule dès quil devient concret.
Ce rire est vexant. Parce quon na jamais souffert de voir des indiens comanches parler français dans les westerns
Mais lutilisation de la darija renvoie systématiquement dans notre esprit, au mieux à lhumour ou à la dérision, et au pire à la vulgarité. On ne peut pas prendre Ignacio au sérieux lorsquil parle de ses sentiments en darija, parce que les Marocains eux-même évitent den parler ou même den avoir. Ils ont donc construit une langue sous-développée côté romantique. Nous avons une darija performante pour la description précise dun café au lait ou dun état de fatigue, mais un peu légère pour les sentiments. Certes, il se trouve quil existe chez nous des trésors de poésie en darija, mais ils sont pour la plupart incompréhensibles pour Zakaria Boualem. Autrement dit, lorsquon veut poétiser notre dialecte, on le fait basculer encore une fois vers lellipse, labstraction, et on na réglé aucun problème au final.
Ce rire est grave. Parce quil prouve que la situation est grave, que nous sommes profondément complexés. Un peuple qui considère sa langue de tous les jours comme ridicule ne peut pas avoir une haute opinion de lui-même, il ne peut pas réaliser de grandes choses. Comme le reste du monde na pas non plus une haute opinion de nous-mêmes, il semblerait que nous soyons dans une impasse culturelle. Et merci. |