N° 378
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

CDG. Bakkoury, solde de tout compte
L'ACTU ÉCONOMIE



Par Fahd Iraqi

CDG. Bakkoury, solde de tout compte
Mustapha Bakkoury,
décoré par Mohammed VI. (DR)

Après huit années à la tête de la Caisse de dépôt et de gestion, Mustapha Bakkoury est démis de ses fonctions. Coulisses d’un limogeage royal.


Samedi 13 juin. La nouvelle a fait l’effet d’une bombe : Mustapha Bakkoury n’est plus directeur de la Caisse de dépôt et de gestion (CDG). Une dépêche de l’agence MAP citant un communiqué du cabinet royal appose le sceau officiel à la décision. Tout le microcosme des affaires est pris de court. A commencer par Mustapha Bakkoury
lui-même. Il apprend qu’il est éjecté alors qu’il est en pleine cérémonie de remise de diplômes aux lauréats de l’université Al Akhawayn à Ifrane, aux côtés d’autres grosses pointures du monde des affaires. “Bakkoury a disparu au milieu de la fête, laissant un trou dans la traditionnelle photo des diplômés sous la tribune où sont installés leurs parrains”, nous raconte un lauréat d’Al Akhawayn. Bakkoury aurait repris immédiatement la route vers Rabat, les pensées tournant à la vitesse de son Audi A8. Il se repasse probablement tous les détails de sa soirée de la veille. Une soirée passée à festoyer à la “democracy party” de son ami El Himma, au siège de son Parti authenticité et modernité, heureux vainqueur des communales du 12 juin. Rien dans l’attitude de l’ami du roi ne laissait apparaître que Mustapha Bakkoury était sur la sellette. “El Himma l’a raccompagné tout sourire jusqu’à sa voiture”, nous rapporte un témoin.

Bons baisers de Paris
Bakkoury a pourtant bel et bien “sauté”. En fait, dès le milieu de semaine, les salons rbatis bruissaient déjà d’étranges rumeurs. “Sa Majesté va écarter une grosse personnalité dans le milieu des affaires dès son retour de France”, murmurait-on. Mais rares sont ceux qui auraient parié que la roue de l’infortune allait s’arrêter sur la case du patron de la CDG.
Le roi n’a même pas attendu son retour de la capitale française pour décider du remplacement de Bakkoury. Un fait qui pourrait confirmer la thèse selon laquelle la tête de Bakkoury aurait été réclamée au roi en France même. “Il aurait tout simplement fait les frais de la bataille qui se joue sur l’avenir du capital de Club Med”, explique un connaisseur des connexions du business maroco-français. En effet, notre bonne vieille Caisse de dépôt et de gestion est un interlocuteur incontournable dans le tour de table du plus réputé club de vacances au monde, depuis qu’elle s’est payé, en 2006, 10% du capital de Club Med. Une position stratégique dans la bataille boursière qui semble se profiler entre le PDG du groupe, Henri Giscard d’Estaing, et Bernard Tapie, homme d’affaires intéressé par le rachat de l’entreprise. Sauf que la CDG semble avoir choisi son camp depuis longtemps. En avril, le PDG de Club Med avait fait le déplacement dans son village à la Palmeraie de Marrakech, pour faire une grande annonce aux côtés de son allié Bakkoury : les deux sociétés seront partenaires dans la construction d’un nouveau complexe au Sénégal. Et la collaboration ne s’arrête pas là : la CDG vient de mettre la main à la poche pour suivre une augmentation de capital et un emprunt obligataire décidés par le management de Club Med. Objectif : rendre compliquée toute tentative d’OPA hostile de Bernard Tapie, un homme des réseaux de gauche qu’on dit proche de l’Elysée. Une frange du capitalisme français aurait-elle coûté à Bakkoury son poste ? En partie, probablement.

Contre-performances à l’international
Il n’empêche, cette récente levée de fonds de Club Med a coûté cher à Fipar Holding, filiale offshore où la CDG loge ses participations à l’international. Près de 32 millions d’euros ont été déboursés par la Caisse. Et le timing est loin d’être favorable. Car la Caisse a déjà laissé des plumes dans cette participation. “En 2006, Club Med cotait à 42 euros à Paris, aujourd’hui il vaut moins de 10 euros. Ce sont donc les trois-quarts de l’investissement initial, estimé à 900 millions de dirhams, qui se sont évaporés”, explique un analyste financier.
Ce n’est pas seulement au club des bronzés que la CDG s’est fait cramer. Avec l’effondrement des Bourses mondiales, les participations dans le tour opérateur TUI ou encore dans Vivendi ont aussi fondu comme neige au soleil. On murmure également que CDG a perdu gros en misant dans le fonds de Bernard Madoff, le célèbre banquier d’affaires américain dont le nom est associé à la plus grande arnaque financière de tous les temps. “Suite à la découverte du pot aux roses, un audit a été commandé à un cabinet parisien. Le rapport qui vient de tomber récemment n’aurait pas été tendre avec Bakkoury”, confie un proche de la CDG.
Ces contre-performances à l’international n’expliquent pas, à elles seules, le limogeage de Bakkoury. Il y a plusieurs semaines déjà, la publication des résultats 2008 de la Caisse avait mis au jour l’impact de la crise. Les bénéfices ont baissé de 62% par rapport au résultat historique de 6,4 milliards de dirhams enregistré en 2007. Mais ce constat ne suffit pas pour éclipser toutes les réalisations de Bakkoury durant ces huit dernières années. La Caisse dont il a hérité en 2001 ne boxait pas dans la même catégorie qu’aujourd’hui : le montant des dépôts est passé de 30 à 46 milliards de dirhams et les bénéfices, qui se limitaient à quelques centaines de millions de dirhams, ont dépassé la barre des 6 milliards. Même les versements à l’Etat ont été triplés pour atteindre 600 millions de dirhams par an. La Caisse a d’ailleurs servi, à plusieurs occasions, de pompier pour éteindre le feu dans certaines entreprises étatiques. On retiendra notamment les montages financiers réalisés pour limiter les dégâts dans la BNDE, finalement revendue à la découpe, et le CIH, aujourd’hui recapitalisé et assaini. Côté organisation, Bakkoury a apporté sa touche en modelant le portefeuille tentaculaire de la CDG autour de pôles et de holdings qui permettent une meilleure lisibilité de ses participations.
Exception faite du final surprenant, les huit années de Si Mustapha à la tête de la CDG ont été un long fleuve tranquille. L’ingénieur est même passé docteur ès équilibrisme, histoire de se prémunir contre les guerres intestines qui peuvent opposer les hommes de pouvoir. “Il ne refusait rien à Fouad Ali El Himma ou à Mounir Majidi. Même au plus fort de la guerre des clans qui opposait les deux proches du roi, le patron de la CDG n'a jamais tranché pour un camp ou l’autre”, explique un homme d'affaires. Et puis, le patron de la CDG ne semblait prendre aucune décision sans en référer en haut lieu. Il aurait dérogé à la “règle” récemment, en prenant de son propre chef des initiatives sur quelques opérations. Un changement d’attitude qui n’aurait pas été du goût de certains.

Limogé sans les honneurs
Les versions sur le limogeage de Bakkoury se complètent donc plus qu’elles ne s’opposent. Et la véritable raison, il se pourrait que l’intéressé lui-même ne la connaisse pas. Subitement injoignable depuis qu’il est hors-jeu, sa version des faits reste inconnue. Mais il y a des signes qui ne trompent pas. “Le fait que le communiqué du cabinet royal diffusé par la MAP n’évoque à aucun moment Mustapha Bakkoury, se contentant seulement d’annoncer son successeur, montre qu’il n’est pas en odeur de sainteté”, décrypte un connaisseur du protocole. Pas d’hommage, ni de pot d’adieu et encore moins de décoration, le départ de Bakkoury ressemble plus à une disgrâce qu’à un remerciement. Mais, dans les salons rbatis, les paris sur son prochain point de chute sont déjà ouverts : certains le présentent comme le futur ministre des Finances, sous la couleur du PAM dans le probable remaniement ministériel ; d’autres misent sur le poste de wali de Bank Al-Maghrib pour remplacer un Abdellatif Jouahri qui songerait à partir en beauté avant que la crise financière internationale n’ait plus d’impact sur le porte-monnaie du royaume; d’autres encore le voient comme le futur remplaçant du conseiller royal Meziane Belfqih. En tout cas, il n’y a pas à s’en faire pour le futur de Si Mustapha. “Il est brillant et bosseur. S’il ne rebondit pas au Maroc, ça sera à l’étranger”, conclut une de ses connaissances. C’est tout le mal qu’on lui souhaite.

Anas Alami. Un financier d’exception
Si le licenciement de Bakkoury est une surprise, le choix de son successeur ne l’est pas vraiment. Anas Alami, jusque-là patron de Barid Al Maghrib, mérite bien une telle promotion. Ingénieur de l’Ecole Mohammadia et titulaire d’un MBA de la prestigieuse New York University, ce quadragénaire a été (à l’âge de 25 ans) co-fondateur d’Upline Securities, une des banques d’affaires les plus en vue. Dans les milieux boursiers, Alami s’impose comme l’analyste financier le plus respecté de la place. Il a été porté par ses pairs président du conseil de surveillance de la société gestionnaire de la Bourse de Casablanca. Mais ce n’est qu’en 2006 qu’il fait officiellement son entrée sur la scène publique avec sa nomination comme directeur de Barid Al Maghrib. Une consécration pour ce fils de postier, qu’il doit sans doute au coup de pouce de son ami d’enfance, Hassan Bouhemmou, le bras droit de Mounir Majidi, secrétaire particulier du roi. Mais Alami ne démérite pas. En 3 ans, il a apporté sa touche à Poste Maroc : les offres de produits financiers se sont nettement élargies, les performances se sont substantiellement améliorées et le projet de banque postale a été mis sur les rails. Bank Al-Maghrib vient d’ailleurs de délivrer son agrément à cette institution. Un agrément symbolique, vu que la poste n’a pas encore finalisé sa transformation en société anonyme. Le projet de loi pour cette mutation est d’ailleurs toujours bloqué au parlement sous la pression des syndicats, qui n’ont pas facilité la vie à Anas Alami depuis son premier jour de fonctionnariat. A la tête de la CDG, il sera plus entouré d’ingénieurs financiers surdiplômés que de facteurs syndiqués. Un terrain plus propice qui lui permettra d’exercer tous ses talents.

 
 
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