N° 378
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

COMMUNALES. Les leçons du scrutin
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L'ACTU MAROC



Par Abdellah Aourabi et
Souleïman Bencheikh

COMMUNALES. Les leçons du scrutin
PJD. Les amis de Abdelilah Benkirane n’ont pas tout perdu,
loin de là. (DR)

Alors que la constitution des bureaux communaux est en cours et que les négociations inter-partisanes pour l’élection des “maires” font rage, le scrutin du 12 juin a d’ores et déjà livré ses premiers enseignements. Eclairage.


C’est donc le PAM qui, attendu au tournant, a remporté les dernières élections communales. Pour son premier vrai test électoral, le parti de Fouad Ali El Himma, créé il y a moins d’un an, fait une entrée remarquée dans le champ politique. Il a tout simplement raflé à
l’Istiqlal sa traditionnelle place de leader aux scrutins locaux. Pas de grand bouleversement pour autant par rapport à la carte électorale héritée des communales de 2003 : le PAM grille certes la politesse aux partis les plus anciens, mais derrière, ce sont toujours les mêmes qui se partagent le gros des voix. Pour les surprises, il faudra donc repasser… mais pas sans avoir retenu les cinq leçons du scrutin.

1. Le monde rural sauve le taux de participation
Le risque d’une forte abstention au scrutin du 12 juin était la principale préoccupation des responsables au ministère de l’Intérieur. On redoutait ainsi la reproduction du scénario des élections législatives en septembre 2007, où seulement 37% du corps électoral s’étaient déplacés aux bureaux de vote. Finalement, le taux de participation de 52,4% a permis de sauver la face et est perçu, sauf exception notable de l’USFP, comme un résultat satisfaisant. Ce taux peut s’expliquer par la nature du scrutin et ses enjeux locaux, susceptibles de mobiliser un plus grand nombre de votants que les élections législatives. Mais c’est surtout le résultat d’une forte participation dans les zones rurales, contrairement aux villes qui, elles, ont enregistré un important taux d’abstention.
Dans la province d’Azilal par exemple, composée essentiellement de communes rurales, 72% des inscrits se sont déplacés aux urnes. Idem pour la province de Taounate, où plus de 70% d’électeurs ont pris part au scrutin. Des chiffres qui contrastent avec les scores réalisés dans de grandes villes comme Casablanca, qui a enregistré un taux de participation de 30%, ou Rabat avec à peine 35%. “Cette situation s’explique par le nombre élevé de communes rurales et par la taille de ces communes qui sont généralement petites, permettant une grande mobilisation des électeurs, plus difficile à réaliser dans les villes”, nous explique le chercheur Mohamed Darif. En effet, sur les 1503 communes du pays, 1282 se situent dans les zones rurales, tandis que seules 221 communes sont urbaines. Les clivages tribaux et claniques qui traversent et structurent les élections dans le monde rural incitent les électeurs à voter. Les scrutins se transforment alors en manifestations de soutien à des “champions” locaux dans leur compétition contre des candidats appartenant à des tribus ou des clans rivaux. Une logique qui permet d’expliquer notamment le fort taux de participation dans les provinces du Sahara, où “le vote tribal” est un facteur important de mobilisation.

2. Les élites locales sont reconduites
C’est une donnée structurelle de la vie politique marocaine : il n’y a pas de vote sanction, les élus bénéficiant au contraire d’une prime aux sortants. Sur les 27 800 conseillers communaux élus, près de 11 000 entameront ainsi au moins leur deuxième mandat. Une proportion stable par rapport à 2003, même si le ministère de l’Intérieur a noté cette année un rajeunissement des élus (la proportion des moins de 35 ans s’établissant à 18%, en hausse de 2% par rapport à 2003). Mais, fait beaucoup plus significatif, très rares sont les barons locaux qui ont mordu la poussière : cas isolé, Dehmane Derham, jusqu’à présent maire USFP de Tanger, est le seul premier édile d’une grande ville à ne pas être reconduit. Sa liste a échoué à obtenir le moindre siège dans sa circonscription de la ville du détroit. Autre cas symptomatique : parmi les membres du gouvernement qui se sont présentés aux communales, un seul a subi le désaveu des urnes, le malheureux Jamal Rhmani, ministre de l’Emploi, à Rabat.
La prime aux sortants, illustrée par la reconduction des ténors et le succès des candidats de dimension nationale (Yasmina Baddou, Karim Ghellab, Faouzi Chaabi, Driss Lachgar, etc.) est aussi un blanc seing accordé aux notabilités qui, de manière générale, gardent la mainmise sur la vie politique locale. Ainsi, encore une fois, les notables, dragués par les partis de tous bords, ont été la clé du scrutin. La transhumance n’a pas été un frein, loin s’en faut, à la reconduction des élus. Et les électeurs n’ont pas tenu rigueur aux candidats idéologiquement inconséquents, pas surpris notamment de voir les aficionados du MP se reconvertir en figures de proue du PAM. En fait, comme le remarque l’universitaire Mohamed Darif : “Les électeurs marocains votent pour des personnes et non pas pour des partis, et même quand il s’agit de vote religieux ou tribal, c’est souvent une personne qui doit incarner ces dimensions”. Et cette incarnation, c’est justement le notable.

3. Le PJD est le premier grand parti urbain
En 2003, suite aux attentats sanglants qui ont secoué Casablanca, le PJD s’était vu obligé de limiter sa participation aux élections communales. Malgré cette politique d’“autolimitation”, le parti islamiste était arrivé en troisième place dans les grandes villes, après l’USFP et l’Istiqlal, décrochant la gestion des mairies de Meknès et de Temara. En 2009, le PJD confirme et consolide son statut de grand parti urbain. Le parti islamiste s’est classé premier au niveau du scrutin par listes, utilisé dans les circonscriptions de plus de 35 000 habitants. La formation dirigée par Abdelilah Benkirane remporte, grâce à cette forme de scrutin, 734 sièges, suivie de l’Istiqlal avec 655 sièges et du PAM, en troisième place, avec 648 sièges. Un résultat présenté par les dirigeants du PJD comme un véritable pied de nez à la machine électorale du PAM, perçu comme principal adversaire politique du parti islamiste. “Le PAM construit sa victoire sur des succès remportés dans de petites communes rurales, tandis que dans les villes il est arrivé troisième derrière le PJD et l’Istiqlal. Pourtant, c’est dans les villes qu’on peut mesurer l’influence d’un parti”, commente Mostapha Khalfi, membre du bureau politique du PJD. Toutefois, la présence du parti islamiste dans les zones rurales est très faible et constitue son véritable talon d’Achille. Lors de ce scrutin du 12 juin, le PJD n’a pu couvrir que 18% des circonscriptions qui se situent dans le monde rural. Le parti islamiste se positionne actuellement comme l’héritier des partis de gauche dans les villes. Le très bon score du PJD à Casablanca, où il est arrivé premier, et la cinglante défaite de l’USFP dans la capitale économique, illustrent parfaitement cette transformation.

4. A gauche, les carottes sont cuites
Ce sont les partis de gauche, et en particulier l’USFP, qui subissent le revers le plus saisissant. Deuxième derrière l’Istiqlal aux communales de 2003, le vaisseau amiral de la gauche est désormais relégué en quatrième position, perdant au passage près de 350 000 voix. Pourtant, Abdelouahed Radi, patron du parti de la rose, s’est accordé un satisfecit, l’USFP progressant selon lui par rapport au “précédent scrutin”… sans qu’on sache si le ministre de la Justice avait en tête les communales de 2003 ou le scrutin législatif de 2007 (où l’USFP a rétrogradé à la cinquième place). Avec 6000 sièges sur les 27 800 pourvus, la gauche, qui pâtit de son émiettement et de sa désunion, n’est néanmoins pas si mal lotie. L’USFP, point focal de cette gauche éclatée, est tiraillée entre trois tendances : la première, sans doute la plus idéaliste, appelle à un rapprochement politique avec les partis idéologiquement proches (PSU, PPS, etc.). Elle est notamment défendue par Ali Bouabid et passe par une cure de jouvence dans l’opposition. La seconde, portée par les caciques du parti (Abdelouahed Radi, Mohamed Elyazghi) prône le statu quo au sein de la Koutla et du gouvernement. La troisième option – un rapprochement stratégique avec le PJD – est celle qui fait couler le plus d’encre. Incarnée depuis longtemps par le trublion Driss Lachgar, elle pourrait être la rupture espérée par beaucoup de militants, tout en étant, sans doute, l’option la plus périlleuse.

5. Les machines électorales confirment leur suprématie
Chaque élection est un test pour les partis politiques. Mais l’examinateur n’est pas forcément celui qu’on croit : si les électeurs sont une cible à choyer, c’est évidemment le roi qu’il faut convaincre. En dispensant aux partis ses conseils avisés (et parfois ses remontrances), le roi, dans nombre de ses discours, a pris la mesure du discrédit qui touche la chose politique. Charge aux partis de se mettre à niveau. Et ils le font avec plus ou moins de bonheur. Nombre de candidats ont revu leurs fondamentaux de communication politique, s’adjoignant les services de boîtes privées pour redorer leur image et innovant en termes de marketing électoral. La courte période de campagne officielle s’est ainsi déroulée au rythme d’un joyeux tintamarre : cortèges de fanfares, défilés en costumes traditionnels et à cheval, en plus bien sûr du traditionnel “lâcher” de tracts.
Si les partis ont soigné leur com’, c’est qu’ils y étaient contraints, par le roi bien sûr, mais aussi par la campagne dynamique du PAM. Pour autant, les règles du jeu n’ont pas fondamentalement changé, et ce sont les mêmes recettes qui donnent les bons scores. Les résultats probants du PAM (21,7% des élus), de l’Istiqlal (19%), du RNI (14,8%) et, dans une moindre mesure, du MP (8%), sont là pour attester de la bonne santé des machines électorales traditionnelles : des partis ambitieux dans leur taux de couverture électorale, peu regardants sur leurs candidats, pourvu qu’ils soient capables de mener campagne, et surtout, prêts à toutes les alliances en vue de la course aux mairies.

Analyse. A quoi s’attendre demain ?
Il est certain que les résultats des élections communales reflètent des enjeux strictement locaux, et traduisent des logiques de vote animées par des considérations de proximité ou de solidarité tribale et clanique. Mais le scrutin du 12 juin pourrait aussi être révélateur de tendances politiques qui vont au-delà de ces élections et la formation des équipes dirigeantes dans les communes. Parmi ces tendances, il faut noter :

La fin de “la balkanisation” politique. En examinant les résultats des élections communales, on constate que huit partis se partagent 90% des voix et 84% des sièges. Une sorte de loi de Pareto (l’économiste italien a établi une norme où 80% des richesses sont détenus par 20% de la population), appliquée à la politique marocaine. L’existence d’une trentaine de partis politiques n’a plus donc d’influence, positive ou négative, sur le déroulement des élections et leurs résultats. L’établissement de 6% des voix comme seuil que les partis doivent dépasser aux élections pour être représentés, a fortement limité cette balkanisation de la vie politique. Cette configuration pourrait mener à la formation de majorités claires et confortables, et permettre d’éviter des situations politiques à “l’israélienne” où des petits partis deviennent des facteurs de blocage ou de chantage politique.

L’émergence d’un front anti-PAM. Les alliances communales sont souvent régies par des calculs locaux et qui ne traduisent pas des orientations nationales. Toutefois, il est possible d’observer la naissance de nouveaux blocs politiques, où la position à l’égard du PAM devient le critère d’identification et de démarcation. Ainsi, un axe d’opposition aux velléités hégémoniques du parti de Fouad Ali El Himma est en voie de formation, composé du PJD, de l’USFP et de l’Istiqlal. Les déclarations des dirigeants du PAM à l’égard de ces partis et son passage à l’opposition ont nourri ce rapprochement, principalement entre les deux irréductibles rivaux d’hier : le PJD et l’USFP.

La normalisation du PJD. Le scrutin du 12 juin inscrit définitivement le PJD dans le paysage politique marocain comme une formation “ordinaire”, avec de grands atouts et de véritables handicaps. L’obsession d’“un raz de marée islamiste” qui préoccupait les esprits, notamment dans les rédactions et chancelleries étrangères, s’est estompée et laisse place à une autre vision, moins alarmiste et méfiante, du fait islamiste au Maroc. Ce qui n’est pas pour déplaire aux dirigeants du PJD, dont la stratégie depuis des années est de renforcer cette image de parti lisse et sans danger politique.

 
 
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