|
Par Abdellah Aourabi et
Souleïman Bencheikh
COMMUNALES. Les leçons du scrutin
|
PJD. Les amis de Abdelilah Benkirane nont pas tout perdu,
loin de là. (DR)
|
Alors que la constitution des bureaux communaux est en cours et que les négociations inter-partisanes pour lélection des maires font rage, le scrutin du 12 juin a dores et déjà livré ses premiers enseignements. Eclairage.
Cest donc le PAM qui, attendu au tournant, a remporté les dernières élections communales. Pour son premier vrai test électoral, le parti de Fouad Ali El Himma, créé il y a moins dun an, fait une entrée remarquée dans le champ politique. Il a tout simplement raflé à |
|
lIstiqlal sa traditionnelle place de leader aux scrutins locaux. Pas de grand bouleversement pour autant par rapport à la carte électorale héritée des communales de 2003 : le PAM grille certes la politesse aux partis les plus anciens, mais derrière, ce sont toujours les mêmes qui se partagent le gros des voix. Pour les surprises, il faudra donc repasser
mais pas sans avoir retenu les cinq leçons du scrutin.
1. Le monde rural sauve le taux de participation
Le risque dune forte abstention au scrutin du 12 juin était la principale préoccupation des responsables au ministère de lIntérieur. On redoutait ainsi la reproduction du scénario des élections législatives en septembre 2007, où seulement 37% du corps électoral sétaient déplacés aux bureaux de vote. Finalement, le taux de participation de 52,4% a permis de sauver la face et est perçu, sauf exception notable de lUSFP, comme un résultat satisfaisant. Ce taux peut sexpliquer par la nature du scrutin et ses enjeux locaux, susceptibles de mobiliser un plus grand nombre de votants que les élections législatives. Mais cest surtout le résultat dune forte participation dans les zones rurales, contrairement aux villes qui, elles, ont enregistré un important taux dabstention.
Dans la province dAzilal par exemple, composée essentiellement de communes rurales, 72% des inscrits se sont déplacés aux urnes. Idem pour la province de Taounate, où plus de 70% délecteurs ont pris part au scrutin. Des chiffres qui contrastent avec les scores réalisés dans de grandes villes comme Casablanca, qui a enregistré un taux de participation de 30%, ou Rabat avec à peine 35%. Cette situation sexplique par le nombre élevé de communes rurales et par la taille de ces communes qui sont généralement petites, permettant une grande mobilisation des électeurs, plus difficile à réaliser dans les villes, nous explique le chercheur Mohamed Darif. En effet, sur les 1503 communes du pays, 1282 se situent dans les zones rurales, tandis que seules 221 communes sont urbaines. Les clivages tribaux et claniques qui traversent et structurent les élections dans le monde rural incitent les électeurs à voter. Les scrutins se transforment alors en manifestations de soutien à des champions locaux dans leur compétition contre des candidats appartenant à des tribus ou des clans rivaux. Une logique qui permet dexpliquer notamment le fort taux de participation dans les provinces du Sahara, où le vote tribal est un facteur important de mobilisation.
2. Les élites locales sont reconduites
Cest une donnée structurelle de la vie politique marocaine : il ny a pas de vote sanction, les élus bénéficiant au contraire dune prime aux sortants. Sur les 27 800 conseillers communaux élus, près de 11 000 entameront ainsi au moins leur deuxième mandat. Une proportion stable par rapport à 2003, même si le ministère de lIntérieur a noté cette année un rajeunissement des élus (la proportion des moins de 35 ans sétablissant à 18%, en hausse de 2% par rapport à 2003). Mais, fait beaucoup plus significatif, très rares sont les barons locaux qui ont mordu la poussière : cas isolé, Dehmane Derham, jusquà présent maire USFP de Tanger, est le seul premier édile dune grande ville à ne pas être reconduit. Sa liste a échoué à obtenir le moindre siège dans sa circonscription de la ville du détroit. Autre cas symptomatique : parmi les membres du gouvernement qui se sont présentés aux communales, un seul a subi le désaveu des urnes, le malheureux Jamal Rhmani, ministre de lEmploi, à Rabat.
La prime aux sortants, illustrée par la reconduction des ténors et le succès des candidats de dimension nationale (Yasmina Baddou, Karim Ghellab, Faouzi Chaabi, Driss Lachgar, etc.) est aussi un blanc seing accordé aux notabilités qui, de manière générale, gardent la mainmise sur la vie politique locale. Ainsi, encore une fois, les notables, dragués par les partis de tous bords, ont été la clé du scrutin. La transhumance na pas été un frein, loin sen faut, à la reconduction des élus. Et les électeurs nont pas tenu rigueur aux candidats idéologiquement inconséquents, pas surpris notamment de voir les aficionados du MP se reconvertir en figures de proue du PAM. En fait, comme le remarque luniversitaire Mohamed Darif : Les électeurs marocains votent pour des personnes et non pas pour des partis, et même quand il sagit de vote religieux ou tribal, cest souvent une personne qui doit incarner ces dimensions. Et cette incarnation, cest justement le notable.
3. Le PJD est le premier grand parti urbain
En 2003, suite aux attentats sanglants qui ont secoué Casablanca, le PJD sétait vu obligé de limiter sa participation aux élections communales. Malgré cette politique dautolimitation, le parti islamiste était arrivé en troisième place dans les grandes villes, après lUSFP et lIstiqlal, décrochant la gestion des mairies de Meknès et de Temara. En 2009, le PJD confirme et consolide son statut de grand parti urbain. Le parti islamiste sest classé premier au niveau du scrutin par listes, utilisé dans les circonscriptions de plus de 35 000 habitants. La formation dirigée par Abdelilah Benkirane remporte, grâce à cette forme de scrutin, 734 sièges, suivie de lIstiqlal avec 655 sièges et du PAM, en troisième place, avec 648 sièges. Un résultat présenté par les dirigeants du PJD comme un véritable pied de nez à la machine électorale du PAM, perçu comme principal adversaire politique du parti islamiste. Le PAM construit sa victoire sur des succès remportés dans de petites communes rurales, tandis que dans les villes il est arrivé troisième derrière le PJD et lIstiqlal. Pourtant, cest dans les villes quon peut mesurer linfluence dun parti, commente Mostapha Khalfi, membre du bureau politique du PJD. Toutefois, la présence du parti islamiste dans les zones rurales est très faible et constitue son véritable talon dAchille. Lors de ce scrutin du 12 juin, le PJD na pu couvrir que 18% des circonscriptions qui se situent dans le monde rural. Le parti islamiste se positionne actuellement comme lhéritier des partis de gauche dans les villes. Le très bon score du PJD à Casablanca, où il est arrivé premier, et la cinglante défaite de lUSFP dans la capitale économique, illustrent parfaitement cette transformation.
4. A gauche, les carottes sont cuites
Ce sont les partis de gauche, et en particulier lUSFP, qui subissent le revers le plus saisissant. Deuxième derrière lIstiqlal aux communales de 2003, le vaisseau amiral de la gauche est désormais relégué en quatrième position, perdant au passage près de 350 000 voix. Pourtant, Abdelouahed Radi, patron du parti de la rose, sest accordé un satisfecit, lUSFP progressant selon lui par rapport au précédent scrutin
sans quon sache si le ministre de la Justice avait en tête les communales de 2003 ou le scrutin législatif de 2007 (où lUSFP a rétrogradé à la cinquième place). Avec 6000 sièges sur les 27 800 pourvus, la gauche, qui pâtit de son émiettement et de sa désunion, nest néanmoins pas si mal lotie. LUSFP, point focal de cette gauche éclatée, est tiraillée entre trois tendances : la première, sans doute la plus idéaliste, appelle à un rapprochement politique avec les partis idéologiquement proches (PSU, PPS, etc.). Elle est notamment défendue par Ali Bouabid et passe par une cure de jouvence dans lopposition. La seconde, portée par les caciques du parti (Abdelouahed Radi, Mohamed Elyazghi) prône le statu quo au sein de la Koutla et du gouvernement. La troisième option un rapprochement stratégique avec le PJD est celle qui fait couler le plus dencre. Incarnée depuis longtemps par le trublion Driss Lachgar, elle pourrait être la rupture espérée par beaucoup de militants, tout en étant, sans doute, loption la plus périlleuse.
5. Les machines électorales confirment leur suprématie
Chaque élection est un test pour les partis politiques. Mais lexaminateur nest pas forcément celui quon croit : si les électeurs sont une cible à choyer, cest évidemment le roi quil faut convaincre. En dispensant aux partis ses conseils avisés (et parfois ses remontrances), le roi, dans nombre de ses discours, a pris la mesure du discrédit qui touche la chose politique. Charge aux partis de se mettre à niveau. Et ils le font avec plus ou moins de bonheur. Nombre de candidats ont revu leurs fondamentaux de communication politique, sadjoignant les services de boîtes privées pour redorer leur image et innovant en termes de marketing électoral. La courte période de campagne officielle sest ainsi déroulée au rythme dun joyeux tintamarre : cortèges de fanfares, défilés en costumes traditionnels et à cheval, en plus bien sûr du traditionnel lâcher de tracts.
Si les partis ont soigné leur com, cest quils y étaient contraints, par le roi bien sûr, mais aussi par la campagne dynamique du PAM. Pour autant, les règles du jeu nont pas fondamentalement changé, et ce sont les mêmes recettes qui donnent les bons scores. Les résultats probants du PAM (21,7% des élus), de lIstiqlal (19%), du RNI (14,8%) et, dans une moindre mesure, du MP (8%), sont là pour attester de la bonne santé des machines électorales traditionnelles : des partis ambitieux dans leur taux de couverture électorale, peu regardants sur leurs candidats, pourvu quils soient capables de mener campagne, et surtout, prêts à toutes les alliances en vue de la course aux mairies. |
 |
Analyse. A quoi sattendre demain ?
Il est certain que les résultats des élections communales reflètent des enjeux strictement locaux, et traduisent des logiques de vote animées par des considérations de proximité ou de solidarité tribale et clanique. Mais le scrutin du 12 juin pourrait aussi être révélateur de tendances politiques qui vont au-delà de ces élections et la formation des équipes dirigeantes dans les communes. Parmi ces tendances, il faut noter :
La fin de la balkanisation politique. En examinant les résultats des élections communales, on constate que huit partis se partagent 90% des voix et 84% des sièges. Une sorte de loi de Pareto (léconomiste italien a établi une norme où 80% des richesses sont détenus par 20% de la population), appliquée à la politique marocaine. Lexistence dune trentaine de partis politiques na plus donc dinfluence, positive ou négative, sur le déroulement des élections et leurs résultats. Létablissement de 6% des voix comme seuil que les partis doivent dépasser aux élections pour être représentés, a fortement limité cette balkanisation de la vie politique. Cette configuration pourrait mener à la formation de majorités claires et confortables, et permettre déviter des situations politiques à lisraélienne où des petits partis deviennent des facteurs de blocage ou de chantage politique.
Lémergence dun front anti-PAM. Les alliances communales sont souvent régies par des calculs locaux et qui ne traduisent pas des orientations nationales. Toutefois, il est possible dobserver la naissance de nouveaux blocs politiques, où la position à légard du PAM devient le critère didentification et de démarcation. Ainsi, un axe dopposition aux velléités hégémoniques du parti de Fouad Ali El Himma est en voie de formation, composé du PJD, de lUSFP et de lIstiqlal. Les déclarations des dirigeants du PAM à légard de ces partis et son passage à lopposition ont nourri ce rapprochement, principalement entre les deux irréductibles rivaux dhier : le PJD et lUSFP.
La normalisation du PJD. Le scrutin du 12 juin inscrit définitivement le PJD dans le paysage politique marocain comme une formation ordinaire, avec de grands atouts et de véritables handicaps. Lobsession dun raz de marée islamiste qui préoccupait les esprits, notamment dans les rédactions et chancelleries étrangères, sest estompée et laisse place à une autre vision, moins alarmiste et méfiante, du fait islamiste au Maroc. Ce qui nest pas pour déplaire aux dirigeants du PJD, dont la stratégie depuis des années est de renforcer cette image de parti lisse et sans danger politique. |
|
|