N° 378
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani
et Mohammed Boudarham

ENQUÊTE SUR UN. Hold up royal

TNIOUNI et AFP /
Photomontage TelQuel

Pourquoi et comment, moins d’un an après la création de son parti, “l’ami du roi” a fait table rase de la politique marocaine.


Virages à 180 degrés, alliances électoralistes, pressions politiques, communication à outrance... Fouad Ali El Himma a tout fait pour écraser ses rivaux lors des communales de 2009.
Nous sommes, ce vendredi 12 juin, jour du vote, au siège du Parti authenticité et modernité à Rabat. On y organise une garden party pour “célébrer la démocratie” et, sans le dire ouvertement, une victoire
électorale quasi certaine. A partir de 20 heures, la villa du PAM voit défiler de nombreuses célébrités qui ont toutes tenu à “faire un petit saut avant de rentrer à la maison”, le siège du parti se trouvant sur la route des Ambassadeurs, l’un des quartiers les plus huppés de la capitale.
Mustapha Bakkoury (qui ignorait qu’il allait être débarqué de la CDG quelques heures plus tard) a ainsi pu croiser Fayçal Lâraïchi (SNRT), qui a raté de peu son prédécesseur à la Fédération de tennis Mohamed M’jid, accompagné à la sortie par Faouzi Skalli, initiateur du festival des musiques soufies de Fès. Ici et là, on pouvait également apercevoir le footballeur Aziz Bouderbala, les chanteurs Mohamed Derham et Hajib, ou encore Mehdi Bennani, pilote automobile accompagné de sa maman, Samira Bennani. En bon maître de cérémonie, Fouad Ali El Himma a évidemment un mot (et un large sourire) pour chacun de ses nombreux hôtes, n’hésitant pas à accompagner certains jusqu’à leurs berlines de luxe, gardées par des policiers en uniforme.
Les premiers résultats commencent à tomber à partir de 22 heures. Et ils sont plutôt bons. Les membres du bureau politique du PAM sont tous accrochés à leurs téléphones, suivant (presque en direct) le dépouillement des bulletins de vote à Safi, Marrakech, El Hoceïma ou Nador. “Allez-y monsieur le secrétaire général. Je crois que c’est le moment de faire un speech”, lance Fouad Ali El Himma à Mohamed Cheikh Biadillah. Ce dernier s’exécute et improvise un petit discours où il confirme les bons résultats préliminaires de son parti et revient sur “les irrégularités qui ont malheureusement entaché le scrutin”. Peu avant minuit, le PAM revendiquait déjà près de 20% des voix déjà comptabilisées. “Cela veut dire que nous sommes premiers au niveau national”, affirme, non sans fierté, Salah El Ouadie, porte-parole du parti. Si Fouad se retire à l’étage pour mieux savourer les prémices de sa victoire. Au petit matin, les dirigeants du PAM sont quasi sûrs de leur sacre électoral et n’attendent plus qu’une confirmation officielle. Samedi, en milieu de journée, Chakib Benmoussa, ministre de l’Intérieur, ne laisse plus aucune place au doute : le PAM est officiellement premier en nombre de sièges remportés. Le “tracteur” récolte plus de 6000 sièges sur les 28 000 en jeu. Une véritable razzia pour une formation politique qui n’a même pas encore fêté son premier anniversaire. “C’est un parti né pour vaincre”, commente (à chaud) Abdelilah Benkirane, SG du PJD, dans les allées du ministère de l’Intérieur. “Allahoumma Inna hada mounkar”, s’indigne pour sa part Ismaël Alaoui, secrétaire général du PPS. Sur le plateau d’Al Aoula, Hassan Tarik (USFP) laisse exploser sa colère en direct. “Je remercie les gens qui ont voté pour l’USFP. Et ce, même si nous ne leur avons pas dit que nous étions le parti du roi ni donné de l’argent pour voter pour nous”. Les adversaires du PAM seraient-ils à ce point mauvais perdants ? Pas sûr. Car au final, même si la victoire d’El Himma était prévisible, elle rappelle (brutalement) à tous le caractère exceptionnel de ce parti, fondé par un intime de Mohammed VI. Depuis l’annonce des résultats officiels, Fouad Ali El Himma a d’ailleurs disparu de la circulation. “Il doit célébrer son succès et s’amuser des réactions ulcérées des uns et des autres. Il doit surtout trancher quant aux futures alliances locales de son parti. A moins qu’il n’ait été rappelé aux côtés du monarque pour un énième séjour privé”, affirme, sur un ton cynique, un ex-dirigeant du MTD.

L’élu du roi et du peuple
Deux ans après son départ du ministère de l’Intérieur en août 2007, Fouad Ali El Himma a donc réalisé son rêve : s’imposer comme une force politique incontournable, au service exclusif de la monarchie et de l’agenda politique de Mohammed VI. L’homme avait déjà tenté le coup en 1992, puis en 1997, devenant respectivement président du conseil communal de Benguerir puis député de la même localité. Dans les deux cas, Fouad Ali El Himma a quitté le ministère de l’Intérieur pour se consacrer à sa passion de toujours : la politique. Et dans les deux cas, l’homme a fui “un environnement devenu invivable”. En 2007, croit savoir Abdelilah Benkirane, secrétaire général du PJD, “El Himma a encore une fois quitté le ministère de l’Intérieur parce que son discours n’avait plus d’échos, il n’était plus écouté et se sentait à l’étroit”. Quelques minutes après son “pot d’adieu”, l’homme a d’ailleurs été vu attablé à un café attenant au siège du ministère, savourant sa liberté retrouvée. Ses premières sorties médiatiques révèlent chez lui une profonde frustration, née du devoir de réserve lié à sa précédente fonction. L’homme multiplie les apparitions publiques et annonce, dans la foulée, sa candidatures aux législatives de 2007 à Rhamna. Sa liste (sans appartenance politique) éclipse toutes les autres. Sa campagne électorale aussi. Deux semaines durant, Benguerir et ses environs voient défiler tout ce que le Maroc compte comme personnalités publiques de poids. Ministres, sportifs, patrons de grandes entreprises, artistes… tous courent apporter leur soutien à celui qui se dit “choqué” de découvrir la réalité économique et sociale de sa région natale. Sans surprise, la liste du “tracteur” remporte les trois sièges en jeu et offre à son leader un douillet siège au Parlement. Une nouvelle vie commence pour l’ancien ministre délégué à l’Intérieur devenu un élu du peuple. Mais pas n’importe lequel. Au lendemain de son sacre électoral à Rhamna, la deuxième chaîne lui offre une belle tribune pour tirer à boulets rouges sur le PJD, présenté comme un ennemi politique à abattre. Puis en octobre de la même année, à l’occasion de l’ouverture de la session parlementaire, le tout nouveau député des Rhamna est accompagné chez lui par le roi en personne. Un privilège dont ne peut jouir aucun autre élu ni responsable politique.

Mon Mouvement pour un parti
El Himma mène alors tranquillement sa barque, décrochant haut la main la présidence de la commission des Affaires étrangères à la première chambre. Mais notre homme s’ennuie. L’hémicycle l’étouffe et les débats parlementaires, généralement ronronnants, l’exaspèrent. A présent, deux projets lui tiennent particulièrement à cœur : la création d’une association politique et d’une méga fondation à Rhamna. Pour la première, il réunit tous ceux qui ont soutenu sa candidature aux législatives. En janvier 2007, l’ex-ministre délégué à l’Intérieur annonce la création du Mouvement pour tous les démocrates (MTD). Un club de réflexion qui n’a jamais vraiment exclu la possibilité de se muer en parti politique. Trois mois plus tard, El Himma récidive avec la Fondation Rhamna pour le développement durable, qu’il préside dans le secret le plus absolu. Cette fameuse Fondation ne fera d’ailleurs parler d’elle qu’une fois, en mai 2008. Mohammed VI se rend en visite officielle à Benguerir, la première d’un souverain alaouite dans la région. Il supervise, surtout, la signature de 12 conventions d’investissement pour un montant total de 7 milliards de dirhams. Une première dans les annales de la gestion locale au Maroc. El Himma, qui a ainsi liquidé ses promesses électorales, peut maintenant se consacrer à d’autres projets, beaucoup plus ambitieux. Son “Mouvement” lui prend désormais tout son temps et son assiduité au parlement en prend un sacré coup. Très vite, le MTD entame un road-show qui n’exclut aucune région au Maroc. Partout où il passe, le “Mouv” fait salle comble. Beaucoup sont là par curiosité ou par opportunisme, rarement par conviction. “Ces rencontres étaient extrêmement importantes pour l’ancrage régional du futur PAM. Elles ont balisé le terrain et préparé les populations à l’arrivée d’un nouvel intervenant sur la scène politique. En plus, le MTD s’est d’abord employé à créer des antennes régionales fortes et autonomes, capables de mobiliser et de recruter au besoin. Cela a été décisif pour le PAM”, explique un membre dirigeant du MTD.
Question : pourquoi ne pas avoir créé le parti dès le début dans ce cas ? “Avec le recul, deux hypothèses sont envisageables, analyse un observateur de la scène politique. Soit les dirigeants du MTD étaient véritablement partagés quant au devenir de leur association. Soit ils ont sciemment maintenu le suspense pour attirer vers eux le maximum de personnes et pouvoir sonder la réaction de l’Etat, des partis politiques et de l’opinion publique”. Après plusieurs fausses alertes, le Parti authenticité et modernité est officiellement créé le 7 août 2008, soit un an, jour pour jour, après le départ de Fouad Ali El Himma du ministère de l’Intérieur. La “touche” de Si Fouad ne s’arrête pas là. La nouvelle formation politique adopte l’appellation et le sigle électoral (le tracteur) de la liste indépendante victorieuse à Rhamna. Mais le grand parti, censé réguler la vie politique nationale, se révèle être une chimère. Du moins à cette étape. Au lieu de fédérer de véritables forces politiques, le PAM fait une OPA sur cinq petits partis (PND, PED, ADL, ICD et Al Ahd), sans couleur et sans substance politique. Mais l’essentiel est ailleurs : le nouveau parti dispose, d’entrée de jeu, de 39 sièges à la première chambre.

Retour sur terre
Surfant sur le sacre de Rhamna, le PAM prépare, à la hâte, les élections partielles de septembre 2008. Mais cette fois, les résultats sont catastrophiques. Salah El Ouadie est humilié dans son fief à Safi. Lahbib Belkouch est littéralement écrasé par Ould Laâroussia à Marrakech. D’autres candidats, principalement des ex-militants de gauche, subissent la même déculottée. Le PAM n’obtient qu’un malheureux siège à Tiznit, grâce à un petit notable local. La claque est violente. Les leaders du MTD découvrent la réalité du terrain et la perversité des machines électorales adverses. Leur programme politique (un mix entre les recommandations du rapport du cinquantenaire et celle de l’IER) ne fait pas mouche. Leurs candidats, des intellectuels ou des militants de gauche, ne font pas le poids face aux bêtes politiques locales. Pas de temps à perdre : il faut vite changer de stratégie.
Fouad Ali El Himma (que le roi aurait charrié en privé) ne baisse pas les bras mais se retire dans ses quartiers, au quatrième étage de Mena Media Consulting, son cabinet de conseil et de communication à Rabat. Premier objectif : renforcer son poids au parlement. Pour cela, il prend personnellement attache avec Mustapha Mansouri, nouveau président du RNI, et lui propose une alliance parlementaire. A la clé : un soutien décisif du PAM à une présidence RNI de la Chambre des conseillers. Le pacte est vite conclu. Il sera rendu public le 28 septembre 2008. Il permet au parti de Si Fouad de reprendre du poil de la bête, en attendant des jours meilleurs. Au passage, le nouveau groupe parlementaire compte 75 députés et 73 conseillers. Il est, de fait, la première force politique du pays.
“Nous sommes allés vers le RNI parce que nous partageons les mêmes valeurs et que nous accordons la même importance à la région et à la régionalisation”, explique aujourd’hui un dirigeant du PAM. La régionalisation, le mot est lâché. A partir de cette date, le PAM se lance dans une véritable course contre la montre. Il accorde plus d’autonomie à ses antennes locales, chargées de recruter de nouveaux adhérents. En février 2009, le PAM organise (enfin) son congrès constitutif et désigne Mohamed Cheikh Biadillah comme secrétaire général de la nouvelle formation. Fouad Ali El Himma applaudit des deux mains. Le PAM est le premier parti politique à désigner un patron sahraoui à sa tête. “Cette course à la nouveauté est symptomatique du PAM. Dès le départ, les dirigeants de ce parti ont voulu marquer leur différence par rapport aux autres. Que ce soit au niveau du discours, des têtes ou des méthodes”, analyse notre observateur. Mais l’arnaque ne trompe personne. Fouad Ali El Himma reste le véritable gourou du PAM. “C’est un homme qui aime les projecteurs, mais qui sait rester en retrait. Il l’a toujours été d’ailleurs. Sous Sahel ou Benmoussa, il a toujours été l’homme fort de l’Intérieur. Il tenait pourtant souvent à rappeler qu’il avait des patrons au-dessus de lui. Sa réserve, due en partie à sa timidité, est paradoxalement à l’origine de son charisme”, raconte ce cadre au ministère de l’Intérieur.
A partir de là, tout s’enchaîne. La défaite concédée lors des élections partielles n’est plus qu’un mauvais souvenir. Le PAM a, en plus, fait le ménage en interne et s’est débarrassé de quelques dirigeants encombrants (Abdallah Kadiri, Najib El Ouazzani, etc.). Le parti de Si Fouad, plus décomplexé que jamais, se lance dans une opération effrénée de séduction. Les dirigeants du parti reprennent leur bâton de pèlerin et refont le tour du Maroc. Mais cette fois, leurs rencontres n’ont plus rien à voir avec les rassemblements du MTD. Aux oubliettes les rapports du cinquantenaire et les recommandations de l’IER, le discours est plus virulent et la chose politique omniprésente. A Beni Mellal, l’homme fort du PAM tire sur le Plan Vert de Aziz Akhannouch, pourtant ami personnel d’El Himma et bailleur de fonds du MTD. A Ouarzazate, Fouad Ali El Himma s’en prend… au ministère de l’Intérieur. L’ancien ministre délégué accuse le département de Benmoussa de lui mettre les bâtons dans les roues et affirme que ce ministère n’a plus rien à voir avec celui qu’il a connu pendant 25 ans. “En faisant des déclarations pareilles, El Himma a réussi trois prouesses. Il est d’abord arrivé à maintenir le buzz médiatique. Il a ensuite placé la barre assez haut pour ses adversaires politiques et a dérouté l’opinion publique, au point de se positionner comme un opposant des politiques publiques ou un parti persécuté par l’Etat. C’est un virage à 180 degrés que peu de formations politiques oseront prendre. Le Plan Maroc Vert que critiquait El Himma est par exemple un projet validé par le roi. On est donc déjà très loin de l’ambition de servir l’agenda royal, du moins sur le plan de la communication”, analyse un professeur universitaire. Le 17 mai, quelques semaines avant les élections communales, El Himma fait carrément dans le politiquement incorrect en appelant, depuis Kétama, à annuler les poursuites contre les cultivateurs de cannabis.

A bas El Fassi !
A cette étape, s’il est encore tôt pour juger de la pertinence du discours d’El Himma auprès des électeurs, il est cependant facile de mesurer l’attractivité du PAM par rapport aux notables et députés des autres partis politiques. A la veille des élections communales, les transhumants sont légion au PAM. Principaux partis concernés : le MP, l’UC et le FFD. Ces derniers saisissent le ministère de l’Intérieur qui menace d’appliquer la loi et (donc) d’annuler les candidatures des élus transhumants. Mais on ne joue pas à ce jeu avec “le parti de Sidna”. Dans un premier temps, le PAM temporise et les élus concernés menacent de démissionner du parlement. Après un sérieux cafouillage au ministère de l’Intérieur, les premières invalidations de candidatures tombent au lendemain des premiers dépôts. Fouad Ali El Himma est furieux. Le PAM porte l’affaire en justice et finit par obtenir gain de cause pour deux cas. Le ministère de l’Intérieur, fort de la loi sur les partis, pouvait alors faire appel. Mais contre toute attente, le département de Chakib Benmoussa botte en touche et décide “d’abandonner la loi sur les partis au profit du code électoral pour la gestion des élections communales”. Que s’est-il passé en coulisses pour que le ministère se rétracte d’une manière aussi grossière ? C’est Abbas El Fassi, Premier ministre, qui apportera la réponse (ou l’aveu ?) quelques jours plus tard. “Nous avons essayé de faire plaisir à ce parti par toutes les voies, administratives ou judiciaires, en vain”, expliquait Abbas El Fassi lors d’un passage télévisé sur Al Aoula. C’est que quelques jours auparavant, le PAM osait une énième provocation préélectorale… en claquant la porte de la majorité gouvernementale.
L’annonce a eu lieu (appréciez le timing) quelques heures seulement avant le démarrage officiel de la campagne électorale. Des sources internes expliquent les raisons du coup de colère des amis d’El Himma par “le mépris” dont ils auraient été victimes de la part du gouvernement. “Nous avons fini par avoir la conviction que nous soutenions gratuitement ce gouvernement”, affirme un responsable du PAM qui s’insurge contre des “comportements intolérables” de la part des partis de la majorité. Exemples parmi d’autres, selon notre interlocuteur : l’Istiqlal refuse toute forme de collaboration ne serait-ce que pour l’organisation d’une activité en commun, tandis qu’Abdelouahed Radi, patron de l’USFP et ministre de la Justice, ne prononce jamais le vocable “PAM” lui préférant d’autres allusions plus ou moins négatives. Seconde raison invoquée par notre dirigeant : “Le PAM n’a pas envie d’attendre encore trois ans pour que son poids politique au parlement se traduise au niveau de l’équipe gouvernementale”. Et Fouad Ali El Himma dans tout cela?? “Il s’est d’abord opposé à ce retrait du gouvernement prétextant l’intérêt du pays. Il a finalement dû s’aligner sur l’avis de la majorité”, explique notre interlocuteur. Etrange lorsqu’on constate la violence des propos d’El Himma à propos de ce retrait.
Pour sa campagne électorale en prévision des communales 2009, le PAM applique la même recette. De la communication à outrance, des meetings à répétition et une armée de notables mobilisés à travers tout le pays. Le PAM a ainsi tenu 110 meetings électoraux, archivé plus de 130 000 photos et franchi de nouvelles lignes rouges. Au Sahara par exemple, le PAM s’en prend aux Ould Errachid et les présente comme un héritage de Driss Basri. Partout ailleurs, le passage de Fouad Ali El Himma et de ses poulains est un véritable événement. Des autocars ou des véhicules utilitaires déversent des hordes de jeunes, de vieux, de femmes et d’enfants dans des salles et des stades réquisitionnés par l’ami du roi. Dans leurs têtes, répondre à l’appel du PAM, c’est servir le Makhzen ou mieux, obéir à Sidna. “Nous ne sommes pas responsables des clichés que certaines personnes ont de nous. L’essentiel est qu’à aucun moment, nous ne nous sommes présentés comme des candidats du Palais ou de l’Etat”, nous explique par ailleurs ce dirigeant du parti.
L’essentiel, serions-nous presque tentés de corriger, c’est que le PAM a choisi les bons chevaux. Exit les intellectuels et les gauchos, place aux notables et aux hommes d’affaires de tous bords. “Et alors, répondait en substance El Himma dans une récente sortie médiatique. Recruter des notables n’est pas une tare. A nous d’en faire de vrais militants au service d’un projet de société moderniste”.
A y regarder de plus près, les résultats détaillés du PAM renseignent sur sa véritable nature : un parti majoritairement rural ou semi-urbain, qui a triomphé dans les scrutins uninominaux. “Un parti de l’administration dans le vrai sens du terme. Le PAM rend d’une terrible actualité les travaux de Rémy Leveau sur le fellah marocain, gardien du trône”, analyse Mustpha El Khalfi, directeur de publication du quotidien islamiste Attajdid. Qu’importe, El Himma a réussi son pari : installer fortement son parti sur l’échiquier politique, se positionner comme une force politique incontournable et préparer activement les législatives de 2012. A moins qu’un remaniement ministériel n’ouvre au PAM les portes du gouvernement avant octobre 2009.

(Voir carte)

Recrutement. Une organisation tentaculaire
En présentant 17 000 candidats aux récentes élections communales, Fouad Ali El Himma était au moins sûr de se placer sur le podium. En quelques mois seulement, le PAM a en effet pu mobiliser plus de candidats que l’Istiqlal, le RNI ou encore l’USFP. Le secret ? Une organisation régionale bien rodée et des techniciens des élections triés sur le volet. “Dans ma région, j’ai une femme formidable qui connaît sa commune par cœur. Elle a accès à toutes les maisons, elle dispose de son propre réseau et son influence est réelle auprès des électeurs”, affirme, en off, un membre du bureau politique du PAM. Dans le jargon politique, cette “femme formidable” est en fait un rabatteur et le PAM, comme tant d’autres, a fortement fait appel à ces redoutables “machines électorales”. Le PAM, qui n’a pas eu le temps de peaufiner un “programme politique” proprement dit, a ensuite tout misé sur des élus historiques et des notables locaux, qui ont eu la main libre pour former leurs listes. A Smara par exemple, Mohamed Cheikh Biadillah, tout secrétaire général qu’il est, a dû se contenter d’être deuxième sur une liste menée par une célébrité locale, Moid Joummani. “Il est arrivé, juste après sa création, que le PAM refuse des adhérents jugés non fréquentables, mais la tendance a changé par la suite et une sorte de flexibilité s’est installée”, confirme une source interne. Puis quand le PAM vise une perle rare, ce sont Fouad Ali El Himma et Mohamed Cheikh Biadillah (à la tête de la commission des élections) qui se déplacent en personne pour convaincre le candidat de prendre le “tracteur” en marche. A Fès par exemple, les négociations avec un cadre du RNI ont duré plus de trois mois. Et l’attractivité de l’ami du roi dans tout cela ? “Nous ne la revendiquons pas, mais elle nous colle à la peau. Plusieurs nouveaux adhérents n’en démordent pas car, pour eux, nous sommes le parti du roi malgré toutes nos explications”, reconnaît un responsable du PAM. Un élu RNI à Mohammedia avance une autre explication : “Les gens ont parfois besoin de se mettre à l’abri. Un investisseur qui en a marre de se faire rançonner par un président de commune décide tout simplement de mettre fin au chantage et de prendre le poste de décision. Avant, la politique ne l’intéressait pas parce qu’il se disait qu’aucun parti n’avait le pouvoir, ni les moyens, de changer vraiment les choses. Avec El Himma, cette perception a changé”, explique notre interlocuteur.

Financement. Un train de vie royal
Sans être le parti politique le plus riche du pays, le PAM reste celui qui étale le plus ses signes extérieurs de richesse sur la place publique. Pendant plus de huit mois, les cadres de la formation politique victorieuse aux communales ont sillonné le pays et tenu plus de 110 meetings électoraux. Le PAM s’est également offert un siège luxueux au quartier des Ambassadeurs à Rabat, juste en face du Mégamall. Pour leurs déplacements préélectoraux, les cadres du PAM auraient parfois voyagé en jet privé, mis à leur disposition par un “sympathisant”. Sur l’origine de ces moyens colossaux, les responsables du PAM restent évasifs, sinon pour rappeler le legs des quatre formations politiques ayant fusionné pour lui donner naissance, en plus des contributions des élus et des parlementaires. Là encore, difficile de quantifier ce legs. Exemple : au moment de se “fondre” dans le PAM, le PND disposait de six millions de dirhams sur son compte bancaire et d’un lot de terrain à Hay Ryad. Pas de quoi sauter au plafond.
Une source interne a toutefois accepté de lever (en partie) le voile sur les sources de financement des activités de ce parti, qui a dès le début opté pour la régionalisation des responsabilités. “Les responsables régionaux ont la charge de trouver des financements pour les activités qui se déroulent dans leur périmètre”. Pour les élections, le PAM ne badine pas non plus avec les sous. Chaque candidat désigné pour diriger une liste, nous expliquent nos sources, est sommé à la fois de trouver les membres qui seront sur cette liste et de mettre la main à la poche pour financer sa campagne. Le PAM ferait également appel à des financements “extra-partisans”. Aziz Akhannouch, pourtant ministre RNI, aurait par exemple continué à soutenir le PAM…

Proximité. Au nom du roi
“Les monarchistes remportent les communales au Maroc”. C’est en ces termes que différentes agences de presse internationales ont présenté les résultats du scrutin du 12 juin. Pour ces observateurs étrangers, il n’y a pas de doute. Fouad Ali El Himma est en service commandé pour le compte du Palais. Fouad Ali El Himma n’a pourtant usé de cet argument qu’une seule fois à Rhamna, lors des législatives de 2007. Lors d’un meeting électoral, il a en effet demandé aux électeurs de “ne pas décevoir Sidna”. Depuis, El Himma et ses collègues contrôlent leur communication mais ne veulent pas, au fond, se priver de cette belle confusion. De son côté, Mohammed VI a, lui aussi, tenté de lever la confusion en déclarant être “le roi de tous les Marocains”. Il ne s’est pour autant pas privé de garder une relation amicale privilégiée avec son copain de classe. Les deux hommes continuent de faire des apparitions publiques et les références répétées d’El Himma aux projets de Sa Majesté et sa vision du Maroc ne passent pas inaperçues. Alors, le PAM parti du roi ? Certains, même parmi les leaders politiques, y croient dur comme fer. “Le roi n’a peut-être pas demandé à El Himma de descendre dans l’arène politique. Ce dernier, fort de son éducation makhzenienne, a peut-être interprété les critiques répétées du monarque vis-à-vis des partis comme une invitation à remuer le cocotier et à forcer une mutation en profondeur”, explique un grand leader ittihadi. Pour le simple électeur (ou le candidat), la messe est ainsi dite. Aucun autre leader de parti ne peut prétendre à une telle proximité avec le monarque. “A partir de là, analyse un politologue, deux forces politiques sont capables de changement aux yeux de la population. Les islamistes, censés être plus honnêtes et plus propres que les autres ,et le PAM, à qui personne ne peut vraiment résister”.

Stratégie. Le joker des notables
Certes, Fouad Ali El Himma a le droit, comme tout citoyen marocain, de se présenter aux élections et de créer un parti politique. Mais quand ce citoyen lambda a servi pendant plus de 25 ans au ministère de l’Intérieur, qu’il a directement “régulé” le champ politique pendant 10 ans au moins et qu’il est un intime de Mohammed VI, le délit d’initié n’est pas très loin. Et pourtant, cela n’a pas empêché El Himma de pécher presque par naïveté aux débuts de son parti. En présentant des intellectuels et des ex-militants de gauche aux élections partielles de 2008, l’ex-ministre délégué à l’Intérieur croyait innover en matière politique. Il récolte un malheureux siège et ses poulains tombent comme des mouches. El Himma revient alors à ses basiques et revoit sa stratégie. Les gauchos et les intellectuels, c’est bon pour l’image et pour la communication. Le terrain a ses hommes, et il faut les trouver avant les communales de 2009. Le parti mise tout sur des notables capables de mobiliser le plus grand nombre de voix. La proximité géographique, tribale et socioprofessionnelle est doublée d’une grande liberté d’action sur le terrain. Les têtes de liste, soigneusement choisies parmi l’élite locale, ont eu carte blanche quant au choix du reste des candidats et la mobilisation de leurs moyens de campagne. Autre point décisif dans la victoire du PAM : le parti a concentré ses efforts sur les zones rurales ou semi-urbaines. Selon le politologue Mohamed Darif, “le PAM a réussi son implantation en milieu rural, sa force vient de là puisque près de 5500 des 6015 sièges obtenus par le PAM l’ont été en milieu rural”. Là encore, El Himma, en bon architecte des opérations électorales, a vu juste. “Le PAM accorde peu d’intérêt à la gestion effective de la chose publique à cette étape. Au niveau de l’image, il s’impose comme une force politique à part entière et peut se consacrer tranquillement au parachèvement de ses structures. Sa victoire renforcera son attractivité par ailleurs”, analyse un cadre du PJD.

Communication. Le roi de la tchatche
En plus de tenir le plus grand nombre de grands meetings électoraux, le PAM a certainement généré le plus grand nombre d’articles de presse et de débats télévisés ou radiophoniques. “Cela a atteint des proportions inquiétantes, affirme Abdelaziz Rebbah, dirigeant du PJD. Au point qu’au sein du parti, nous avons décidé de ne plus répondre à des questions concernant le PAM lorsqu’on est invité à la télé ou à la radio”. Même lorsque ses dirigeants sont en déplacement dans des coins reculés, le PAM trouve toujours le moyen de communiquer ses déclarations chocs et les détails les plus saillants de ses rencontres régionales. Le parti a par exemple fait appel aux services d’une agence de presse privée pour la gestion de sa communication électorale. Résultat : plus de 130 000 photos et des infos distillées au jour le jour. Pour la communication dite stratégique, le PAM peut compter sur une structure beaucoup plus professionnelle : Mena Media Consulting, un cabinet conseil présidé par El Himma en personne et qui “traite le PAM comme un simple client”, explique-t-on. Le PAM affectionne particulièrement ensuite les sorties déroutantes et intempestives. Le timing n’est jamais anodin et les décisions plutôt surprenantes, comme ce soudain passage à l’opposition annoncé la veille du démarrage de la campagne électorale officielle. Autre “force” du PAM : une flexibilité à toute épreuve. Dès qu’une recette politique montre ses limites, elle est abandonnée et immédiatement remplacée par des options plus réalistes. Et tant pis pour les contradictions. “L’intensité de la communication est là pour les cacher de toute manière”, explique, pas peu fier, un membre du team communication du PAM.

Voir aussi (Les leçons du strutin)

 
 
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