N° 378
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi


Mon royaume pour un enfant
(ALEX DUPEYRON)

A la Une du Matin, 9 lignes sur le limogeage de Bakkoury, un quart de page sur les élections… et 8 colonnes sur la fête de fin d’année scolaire de Moulay Hassan, 6 ans !


Dimanche 14 juin, journal télévisé principal de la première chaîne nationale. En ouverture, la cérémonie de fin d’année scolaire à l’école princière, annexe éducative du palais royal. Ça commence par la retransmission intégrale du discours prononcé par l’héritier du trône, Moulay Hassan, 6 ans, devant son auguste papa (extraits de cette
indispensable allocution : “Majesté, père, je caresse votre main bénie et vous souhaite la bienvenue à cette cérémonie (…) Au cours de cette année, j’ai déployé aux côtés de mes camarades des efforts soutenus (…dans) l’assiduité et la persévérance (…) pour davantage d’apprentissage et d’acquisition de connaissances”). Puis ça continue par un spectacle de chant et de danse, suite de charmantes saynètes notamment intitulées : “Je suis un jeune garçon”, “Les lettres de l’alphabet”, “La jument de Michou”, et “Je suis content”. Et ça se termine en apothéose par la distribution des prix : au petit prince, le prix d’excellence, à ses camarades de classe, quelques accessits, et à sa petite sœur la princesse Lalla Khadija, 2 ans, le… “prix de l’innocence propre” (Je donnerais cher pour savoir ce que ça veut dire). Tout cela a été, comme de juste, intégralement rapporté par l’agence de presse officielle MAP, pour occuper dès le lendemain la moitié de la Une du Matin du Sahara, gros titre sur 8 colonnes à l’appui. Sur la photo accompagnant l’article, on voit en arrière-plan le ministre de l’Education nationale Ahmed Akhchichine (qui, notons-le, ne joue absolument aucun rôle dans le fonctionnement de l’école princière), et même le Premier ministre Abbas El Fassi, souriant jusqu’aux oreilles pendant que le jeune héros de la soirée fait un bisou à son papa.
Un jour plus tôt, pour ceux qui suivent (le reste de) l’actualité, le parti de l’Istiqlal présidé par El Fassi venait d’être supplanté par le PAM, formation très controversée de son cauchemar n°1 Fouad Ali El Himma. Quant à Akhchichine, il est depuis une semaine au cœur d’un imbroglio politique dantesque : représentant au gouvernement d’un parti d’opposition, il a annoncé le “gel” de son appartenance au PAM (ce qui ne veut rien dire), tout en restant un des premiers lieutenants d’El Himma. Tout cela mérite, pour le moins, explications. Mais ne comptez pas sur Le Matin pour vous les donner – contentez-vous plutôt du quart de page consacré ce jour-là, en Une du “quotidien du Palais”, aux élections qui font encore haleter le royaume.
Le limogeage sec de Mustapha Bakkoury, PDG de la Caisse de dépôt et de gestion, le “bras financier de l’Etat” (plus de 60 milliards de dirhams entre chiffre d’affaires, dépôts et consignations) n’a eu droit, lui, en Une du Matin toujours, qu’à une dépêche MAP de 9 lignes. Et sans que le nom de Bakkoury ne soit cité une seule fois. Rien non plus, évidemment, sur les raisons de ce licenciement signé Mohammed VI, qui a sonné comme un coup de tonnerre dans les milieux financiers du royaume. A tel point que le très sérieux L’Economiste, généralement en pointe sur ce type d’informations, s’est retrouvé à pronostiquer la future nomination de Bakkoury (par Mohammed VI) à la tête de la Banque centrale ou… au poste de Premier ministre !! Et il y en a qui protestent encore, quand on parle du pouvoir absolu ou de la politique du bon plaisir de Sa Majesté…
Sa Majesté, elle, sait ce qui lui fait plaisir : mettre en avant les atouts précoces de sa royale progéniture, dans les médias officiels. C’est vrai que Moulay Hassan est appelé à être roi du Maroc, dans un futur lointain. Est-ce une raison pour que sa réussite au CP soit la première info jugée digne d’être détaillée à des millions de Marocains, en ce lendemain de week-end électoral (et de séisme dans les milieux financiers) ? L’insupportable hiérarchisation de l’info officielle (en gros : après les Alaouites, le déluge), qui perdure depuis bientôt un demi-siècle, est une émanation directe du protocole royal. Et une manifestation éclatante de l’infantilisation dans laquelle on maintient volontairement les Marocains. Et avec ça, on leur reproche de se désintéresser de la politique…

 
 
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