N° 378
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

TÉLÉVISION. Une émision qui vous veut du bien
HISTOIRE. Ameziane, le chrif du Rif
TENDANCE. Les hommes préfèrent les chiens



Par Youssef Ziraoui

TÉLÉVISION. Une émision qui vous veut du bien
Nassima El Hor, entourée de ses invités d’un jour, sur le plateau de l’émission. (TNIOUNI)

Après trois mois d’antenne, Al Khayt Al Abyad, l’émission de médiation proposée par 2M, cartonne à l’audimat. Et marque le retour en force de celle qui a longtemps été l’égérie de la deuxième chaîne, Nassima El Hor.


Siège de 2M, quartier industriel de Aïn Sebaâ, Casablanca. Il n’y a (presque) pas âme qui vive dans les ruelles attenantes à la deuxième chaîne en cette après-midi ensoleillée. Côté cour, des policiers en faction dissertent sur la prestation de Roger Federer à Roland Garros.
Côté jardin, une poignée de véhicules, ceux des rares journalistes et techniciens de 2M présents ce dimanche. Direction le plateau de tournage de Al Khayt Al Abyad, programme télévisé hebdomadaire de médiation. Diffusée tous les lundis depuis mars 2009, l’émission de 52 minutes marque le retour en force de Nassima El Hor, fraîchement “ressuscitée” par la 2ème chaîne (lire encadré). Après un dédale de couloirs en damier révélant une enfilade de bureaux tous stores baissés et portes fermées, arrivée à la loge qui accueille les participants à l’émission. Petits fours et eau minérale pour faire patienter les invités ; caméras pour immortaliser l’instant.

Attention, ça tourne
Au programme aujourd’hui, l’enregistrement d’une tentative de réconciliation entre les habitants d’un village, situé non loin de Sidi Slimane dans le Gharb, brouillés avec les propriétaires d’une orangeraie pour une histoire de droit de passage. “Depuis les dernières inondations, 3500 personnes sont coupées du monde, lance Hicham, 26 ans, agriculteur de son état, invité à s’exprimer sur le plateau de Al Khayt Al Abyad. La route qui mène au village a été détruite par les crues de Oued Sebou. Une autre route existe, mais elle est située en plein milieu d’une ferme d’agrumes”. Tiré à quatre épingles, le jeune homme aux cheveux gominés semble interpréter le rôle de sa vie au petit écran : “Le village n’est plus ravitaillé, les femmes accouchent sans médecin. Nous voudrions avoir un droit de passage par l’orangeraie, mais les exploitants refusent. Nous sommes venus pour tenter de régler ça durant l’émission”. Pendant que Nassima El Hor se fait pomponner par ses maquilleuses, le régisseur briefe les convives sur le déroulement des opérations.
Studio d’enregistrement. Le public -une majorité d’étudiants d’une école privée casablancaise- prend place sur les estrades du décor rouge et blanc, alors que Aboubakr Harakat, le plus médiatique des psychologues du Maroc et de Navarre, chemise à carreaux et barbe de trois jours, s’installe dans le fauteuil des consultants de l’émission, sagement et sans piper mot. ça chauffe sur le plateau. Enjambant les nombreux câbles noirs, un technicien essaye de mettre en marche les ventilateurs du studio. 17heures. Nassima El Hor fait son entrée sur le plateau. Haut bleu, pantalon noir, la maîtresse de cérémonie distribue salutations et remerciements à ses hôtes, avant de céder à la traditionnelle séance d’autographes et de photos avec ses fans. Aussi relax en civil qu’hyperactive sur le plateau de tournage, l’animatrice se passe la main dans les cheveux, toussote... Tandis que la présentatrice répète son texte, Mohamed le caméraman, casquette vissée sur le crâne, règle les derniers détails sur son moniteur, et commente : “Elle est toujours aussi télégénique, sa peau passe bien à l’écran”. Karima, de l’équipe de production, acquiesce, avant de lancer : “On ne va pas pleurer aujourd’hui hein ? Parce qu’on a déjà donné hier…”. La veille, séquence émotion sur le plateau : une affaire de famille, Saïd, la vingtaine, est venu s’expliquer avec ses parents, qui lui ont caché durant 25 années qu’ils n’étaient pas ses géniteurs. Le fils adoptif a versé beaucoup de larmes sur le plateau, il n’était pas le seul.
5, 4, 3, 2, 1… Générique. Dans un mélange d’arabe classique et de darija, Nassima El Hor annonce la thématique de la journée. C’est dans la boîte, il aura suffi d’une seule prise. En back-stage, le directeur de la ferme d’agrumes, stressé de devoir passer sur le gril, fait les cent pas dans un couloir étroit, réclame à la régie un verre d’eau sucré, “pour faire revenir l’âme…”. Quelques minutes plus tard, devant les caméras, le jeune homme en costume trois-pièces transpire sang et eau, balbutie, jusqu’à en perdre sa fous7a. Coupez ! Nassima El Hor interrompt son hôte : “Si vous ne trouvez pas vos mots en arabe, dites-les en français, et surtout, respirez calmement”. Littéralement en décomposition, le jeune homme se tamponne le visage avec un mouchoir en papier. Pour ne pas perdre de temps, la “prod” décide d’inverser le planning et de diffuser un reportage sur les lieux de la discorde, réalisé quelques jours plus tôt par un des trois journalistes de l’émission. Panne technique?:?l’écran censé diffuser la capsule fait un petit caprice. Pause (forcée) pour Nassima et ses invités, mais pas pour deux techniciens qui courent dans tous les sens, pince à la main. C’est reparti comme en quarante. Le tournage reprend. Durant plus de deux heures, les invités se suivent, s’expliquent, et puis s’en retournent à l’hôtel mis à leur disposition par la chaîne de Aïn Sebaâ. Cette fois, les deux parties n’ont pas trouvé de terrain d’entente, et la médiation des caméras n’y fit rien.

Quand l’audience va, tout va
Diffusée en prime time sur une tranche très concurrentielle, Al Khayt Al Abyad enregistre un joli score après trois mois d’antenne : 32,1% de parts d'audience pour le mois de mai, occupant ainsi la 4ème place du top ten de la chaîne. Depuis quelques semaines, les appels affoleraient le standard de l’émission : “En moyenne, nous recevons 600 coups de fil par jour, s’enflamme Nassima El Hor, sans compter les messages sur la hotline, qui fonctionne 24 heures sur 24”. L’animatrice poursuit : “Nous avons aussi reçu près de 500 emails, dont beaucoup de l’étranger”. Bref, il y a foule sur la liste d’attente, au point que Al Khayt Al Abyad refuse du monde. Fin de non-recevoir par exemple pour la demoiselle qui souhaitait se réconcilier avec son petit copain devant les caméras. Autre cas de figure : “Nous avons été contactés par un hermaphrodite, en bisbille avec son père qui refuse de lui donner son extrait d’acte de naissance, mais on ne peut pas passer ça à l’antenne. Il ne faut pas choquer le public”, nous confie Nassima El Hor. Contacté par TelQuel, Abdelouahab Errami, spécialiste des médias, crie à la “scénarisation” et s’insurge “contre le voyeurisme”. Nassima El Hor, elle, rassure : “Certains disent qu’on les paye pour venir, alors qu’ils se manifestent d’eux-mêmes. Certains sont désemparés et menacent de se suicider”. Et d’argumenter : “Nous avons aussi été contactés par un jeune toxicomane, fâché avec son père, qui le bastonnerait régulièrement. Nous avons estimé qu’on ne lui rendait pas service en l’exhibant”, se défend Nassima El Hor. En tout cas, rien de bien subversif pendant les premiers épisodes de Al Khayt Al Abyad?: deux pêcheurs fâchés depuis dix ans, ou encore un couple en conflit parce que le mari dilapide les deniers du foyer dans le jeu. Et presque à tous les coups, les invités repartent bras dessus bras dessous, après avoir eu droit aux recommandations un brin moralisatrices de Nassima El Hor.

“Confessionnal cathodique”
Reste l’essentiel : comment expliquer ce succès fulgurant ? Eléments de réponse de Younès Alami, directeur éxécutif de Marocmétrie, l’organe chargé de mesurer les parts d’audience des chaînes télévisées marocaines : “Si une émission cartonne d’entrée de jeu, c’est simplement parce qu’elle a trouvé un public. Les téléspectateurs marocains ne pardonnent pas, soit ils aiment, soit ils zappent”. Elémentaire mon cher Watson, mais encore ? Abdelouahab Errami étaye : “Ces émissions sont une sorte de ‘confessionnal cathodique’, qui impactent les téléspectateurs au point de générer une certaine addiction”. Le come-back de Nassima El Hor, naguère star du petit écran, n’aurait-il pas contribué au buzz ? “Sans doute, poursuit notre professeur, les générations de quadras et plus sont nostalgiques des heures de gloire de 2M à ses débuts, là où Nassima trônait en emblème. Mais, à défaut de système de vedettariat au Maroc, les concepts sont les véritables vecteurs de réussite des programmes télé”.
Déposé par Nassima El Hor, le concept croupissait dans les tiroirs de 2M. “Je n’ai reçu aucune réponse de l’ancienne direction”, commente, laconique, la concernée. Joint par téléphone, Salim Cheikh, directeur général de Soread-2M, raconte : “En discutant de la nouvelle grille lors de la commission des programmes, nous nous sommes aperçus que 2M manquait d’émissions sociétales, alors qu’elles font partie de son ‘code génétique’”. Le jeune patron de la 2ème chaîne poursuit : “Quand nous avons examiné les concepts d’émission déposés en interne, nous avons été séduits par Al Khayt Al Abyad, et puis, nous l’avons fait évoluer”. Et dans ces cas-là, on benchmark : “Nous nous sommes intéressés aux émissions qui ressemblent à Al Khayt Al Abyad, comme Sans aucun doute ou Il n’y a que la vérité qui compte, diffusées sur TF1”. 2M, TF1, même combat ? “Non, 2M n’est pas TF1. Al Khayt Al Abyad ne fait pas dans la télé-spectacle, c’est une émission pédagogique de télé-vérité qui véhicule des valeurs positives comme la solidarité et la médiation”, martèle Salim Cheikh. Soit, soit… Abdelouahab Errami, spécialiste ès médias et audiovisuel, analyse les choses avec moins de poésie : “Al Khayt Al Abyad est un concept élaboré en Occident et repris par certaines chaînes arabes. En l’occurrence, il a été adapté à la réalité marocaine”. C’est sûr, c’est dans les vieilles casseroles qu’ont fait les meilleures sauces…

Parcours. I will survive !
Présentatrice météo à ses débuts dans les années 1980, la cendrillon du petit écran a pris du galon en intégrant 2M à sa création en 1989. Nassima El Hor se fait rapidement une place devant les caméras de la 2ème chaîne et se fait remarquer dans ses talk-shows, où elle aborde des sujets osés pour l’époque (comme le sida). La dernière fois que Nassima El Hor est montée sur un plateau télé, c’était il y a trois ans, pour le tournage Tastamirou Al Hayat. Et puis, ironie du sort, la vie (médiatique) s’est alors arrêtée pour cette native de Benslimane. Ça vient quand on ne s’y attend pas, une mise au placard pour des raisons que la raison ignore… Nassima disparaît du petit écran, et en souffre. “Chaque fois que je sortais, pour faire les courses par exemple, les gens me demandais où j’avais disparu, je devais sans cesse me justifier”, regrette-t-elle. Et d’en plaisanter : “Dès qu’ils ne me voient plus, certaines personnes se disent : celle-là, soit elle est en prison, soit elle s’est mariée avec un Khaliji”. Addicte au boulot, et au petit écran, elle attend sagement son heure, se disant que “ça ira mieux demain”, comme dans la chanson. Elle planche sur plusieurs projets d’émission dans son coin, sans faire de vague. Nassima El Hor s’essaye même à la politique, et se présente aux législatives 2007. Sans succès. Et puis un jour, Salim Cheikh, son deus ex machina sur lequel elle ne tarit pas d’éloge, débarque à 2M. Résultat, Nassima El Hor est de nouveau une animatrice télé active. En plus d’être une mère de famille épanouie : “Ma fille est très heureuse, surtout que ses amis au lycée parlent de l’émission tous les mardis. Mais elle est très critique avec sa maman. Elle est du genre à me dire : maman, tu as grossi, tu devrais te mettre au régime, ou bien encore, je trouve que tu as été dure avec tel ou tel invité”.

 
 
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