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Par Souleïman Bencheikh
HISTOIRE. Ameziane, le chrif du Rif
Il a été le premier héros marocain de la lutte armée contre loccupation. De 1909 à 1912, Mohamed Ameziane a fait trembler lEspagne : retour sur une page glorieuse (et méconnue) de lhistoire du Rif.
Le début du XXème siècle coïncide avec une période danarchie sans précédent au Maroc. Le pays, qui échappe largement au contrôle du sultan Moulay Abdelaziz, est la chasse gardée de quelques aventuriers qui imposent leur loi en surfant sur la veine nationaliste qui gagne le |
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Maroc. Accaparé par des futilités et séduit par des chimères, Moulay Abdelaziz achève de livrer son royaume aux pays européens. Face à ce sultan farfelu et instable, bientôt détrôné par son frère Abdelhafid, se développent des mouvements de contestation, au nord comme au sud, et jusquau sein de la famille régnante. A Smara et dans les confins du Sahara, Mae Al Aïnin et son fils El Hiba restent, à aujourdhui, des figures emblématiques du jihad mené contre loccupant, et parfois contre le sultan. Au nord-ouest du Maroc, dans un autre registre mais à la même époque, cest Ahmed Raïssouni (campé à lécran par Sean Connery dans le célèbre Le lion et le vent) qui menace les intérêts du Makhzen et des investisseurs étrangers. Bandit et chef de guerre, résistant et collaborateur, prétendant au trône et vassal du sultan, Raïssouni a été tout cela à la fois. Tout comme (à un niveau plus burlesque), Jilali Zerhouni, alias Bouhmara, lhomme qui se faisait passer pour le frère du sultan.
Précurseur du grand Abdelkrim
Tiraillées entre linsignifiant Moulay Abdelaziz et Moulay Abdelhafid, prophète dun impossible renouveau, parfois séduites par les propositions des Occidentaux, toutes les figures de cette histoire tourmentée ont en commun de nêtre ni blanches, ni noires. Complexes jusque dans la contradiction. Seul, dans le Rif, le chrif Mohamed Ameziane reste une icône absolue, un mythe immaculé. Le portrait quen dresse Germain Ayache dans Les origines de la guerre du Rif (publications de la Sorbonne, 1981) est assez éloquent : Dune famille de chorfa, dont un ancêtre avait fondé la zaouïa de Seghanghan, non loin de Melilia, Mohamed Ameziane avait toujours eu, dans sa tribu des Beni Bou Ifrour, la préséance que lon accorde à un descendant du prophète. Mais on devine, à la façon dont les Rifains évoquent sa mémoire, quil possédait, en plus, une large gamme de vertus personnelles, intelligence et probité, amour de son pays, force de caractère, génie de lorganisation et du contact avec les gens, tout ce qui fait les individualités hors pair, écrit lhistorien.
Cest à la chute de Bouhmara, à laquelle il a beaucoup contribué, quAmeziane commence à faire parler de lui. Lancien rogui (prétendant) avait octroyé aux Espagnols et aux Français une concession minière à laquelle Ameziane est opposé. Ce dernier nhésite pas à recourir à la force pour empêcher lexploitation de la mine. En juillet 1909, sous son commandement, les insurgés rifains attaquent le chantier de construction de la voie ferrée devant permettre lexportation de fer via le port de Melilia, un projet auquel sétait dailleurs opposé le sultan Moulay Abdelhafid, et qui ne jouissait pas non plus des faveurs des tribus rifaines. Cest la première vraie victoire militaire anticoloniale après la succession de reculades qui a caractérisé la fin du XIXème siècle. A Oued Dib, dans le ravin du loup, où les troupes commandées par Ameziane attendent de pied ferme les 17 000 soldats espagnols envoyés en renfort pour protéger le chantier, ce sont pas moins de 400 hommes, dont un général, qui périssent sous le feu nourri des Rifains. Cette victoire, obtenue grâce à une mobilisation militaire étonnamment rapide (des feux ont été allumés dans tous les villages rifains pour annoncer la mobilisation), et à la hargne des villageois qui ont combattu le poignard à la main, préfigure, quinze ans avant lheure, la célèbre victoire de Abdelkrim Khattabi sur les troupes du général Silvestre à Anoual.
Premier sur le front
En Espagne, ce premier revers des troupes coloniales au Maroc a un écho considérable. Barcelone, où les forces de lordre doivent faire face à une population majoritairement opposée à la politique coloniale, est presque en état dinsurrection : cest la semaine sanglante. Mais lémoi espagnol est de courte durée. Plus de 40 000 hommes sont acheminés vers le Rif pour mettre un terme à la révolte dAmeziane. En novembre 1909, après quatre mois dune campagne de guérilla acharnée, submergés par le nombre et la puissance de feu des Espagnols, les Rifains sont acculés. Il leur faut en plus penser à la récolte et à faire vivre les leurs. De nombreux villageois qui avaient délaissé leur champ et leur famille pour rejoindre Ameziane, reprennent ainsi le chemin du labour, encouragés par certains notables locaux dûment financés par lEspagne. Le chrif ne garde plus autour de lui quun dernier carré de fidèles, mais il na pas encore rendu les armes
Même abandonné par Moulay Abdelhafid qui lui a enjoint de se soumettre à loccupant espagnol, Ameziane ne renonce pas à poursuivre la lutte. En novembre 1910, un accord hispano-marocain, qui place le Rif sous contrôle conjoint de Madrid et du sultan, achève de léloigner de Moulay Abdelhafid quil avait pourtant soutenu dans sa prise de pouvoir. Il sait dorénavant que son jihad devra se passer du sultan.
Pendant près dun an et demi, Ameziane prépare loffensive. Même après la dissolution de sa coalition, il garde le contrôle du terrain, les troupes espagnoles restant principalement cantonnées à Melilia, doù elles ne sortent que pour des opérations punitives. Dailleurs, elles ne parviennent pas à empêcher la constitution dun nouveau front. Car, dans lombre, toujours insaisissable, Ameziane organise la résistance et prend le dessus sur les notables rifains acquis aux intérêts espagnols. La campagne quil mène est dun genre nouveau. Il sagit non plus dun simple jihad défensif, mais dune véritable entreprise de reconquête. Il sagit non plus de riposter, mais bien de faire peser sur ladversaire une menace permanente, faire plus que harceler lennemi : lattaquer frontalement. En septembre 1911, après une succession de petits coups déclat, cest lapothéose : le chrif Ameziane, qui sest reconstitué une armée, franchit lOued Kert derrière lequel il sétait retranché, et attaque le front espagnol. Si elles parviennent à garder leurs positions, les troupes espagnoles sont pour la première fois acculées en défense. Pendant plusieurs mois, Ameziane a linitiative.
La naissance dun mythe
Le 15 mai 1912, sorti pour une reconnaissance, Ameziane se heurta à une troupe adverse quil ne pouvait, vu son grand nombre, ni affronter, ni esquiver, écrit Ayache, savisant cependant que cétaient des Rifains, de ces regulares enrôlés par lEspagne, il se porta vers eux en faisant de grands signes, comme sil se proposait de leur parler. Mais il tomba frappé à mort, avant davoir été ni reconnu ni entendu. Ce nest qualors quun des regulares, en sapprochant, lexamina et sut que cétait lui. Cest donc au moment où il pose le plus de problèmes à lEspagne, quAmeziane tombe au combat. Une heureuse nouvelle pour le général Aldave qui, dès le lendemain, sadresse en ces termes aux représentants des tribus rifaines : Dieu, Maître du monde, a décidé de faire mourir hier, sur le champ de bataille, le chrif Ameziane qui vous incitait à la guerre. Cest comme si au contraire, le Très Haut vous conseillait la paix. Suivez donc ses desseins et acceptez ce que je vous propose. Le corps du chrif combattant est exposé quelques jours aux regards dans la ville de Melilia, avant dêtre inhumé à Seghanghan. Le Rif vient de perdre un chef, un des rares hommes à en avoir fait lunité. La voie est libre pour lEspagne qui attendra dix ans avant de retrouver, en la personne de Abdelkrim Khattabi, une opposition unie à son occupation du nord marocain.
Mais la légende dAmeziane peut dores et déjà commencer et sa mémoire être célébrée : celle du premier indépendantiste marocain. Du premier martyr aussi. |
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Homonyme. El Malo vs El Bueno
Il existe un autre Ameziane, une figure tout aussi importante de notre histoire contemporaine. Le maréchal Mohamed Ameziane a fait ses classes dans larmée de Franco, contre les Rifains et pendant la guerre civile espagnole. Autant dire quil sagit dun personnage plutôt controversé qui reste néanmoins, à ce jour, le seul maréchal de lhistoire du Maroc et qui, depuis 2006, dispose dun musée à sa gloire, dans la région de Nador. Celui qui fut accessoirement le beau-père de Othman Benjelloun contribue à brouiller la mémoire de lautre Mohamed Ameziane, (El Malo selon les Espagnols), celui que sa particule de chrif permet finalement de distinguer. |
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