N° 378
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TÉLÉVISION. Une émision qui vous veut du bien
HISTOIRE. Ameziane, le chrif du Rif
TENDANCE. Les hommes préfèrent les chiens



Par Souleïman Bencheikh

HISTOIRE. Ameziane, le chrif du Rif
(DR)

Il a été le premier héros marocain de la lutte armée contre l’occupation. De 1909 à 1912, Mohamed Ameziane a fait trembler l’Espagne : retour sur une page glorieuse (et méconnue) de l’histoire du Rif.


Le début du XXème siècle coïncide avec une période d’anarchie sans précédent au Maroc. Le pays, qui échappe largement au contrôle du sultan Moulay Abdelaziz, est la chasse gardée de quelques aventuriers qui imposent leur loi en surfant sur la veine nationaliste qui gagne le
Maroc. Accaparé par des futilités et séduit par des chimères, Moulay Abdelaziz achève de livrer son royaume aux pays européens. Face à ce sultan farfelu et instable, bientôt détrôné par son frère Abdelhafid, se développent des mouvements de contestation, au nord comme au sud, et jusqu’au sein de la famille régnante. A Smara et dans les confins du Sahara, Mae Al Aïnin et son fils El Hiba restent, à aujourd’hui, des figures emblématiques du jihad mené contre l’occupant, et parfois contre le sultan. Au nord-ouest du Maroc, dans un autre registre mais à la même époque, c’est Ahmed Raïssouni (campé à l’écran par Sean Connery dans le célèbre Le lion et le vent) qui menace les intérêts du Makhzen et des investisseurs étrangers. Bandit et chef de guerre, résistant et collaborateur, prétendant au trône et vassal du sultan, Raïssouni a été tout cela à la fois. Tout comme (à un niveau plus burlesque), Jilali Zerhouni, alias Bouhmara, l’homme qui se faisait passer pour le frère du sultan.

Précurseur du grand Abdelkrim
Tiraillées entre l’insignifiant Moulay Abdelaziz et Moulay Abdelhafid, prophète d’un impossible renouveau, parfois séduites par les propositions des Occidentaux, toutes les figures de cette histoire tourmentée ont en commun de n’être ni blanches, ni noires. Complexes jusque dans la contradiction. Seul, dans le Rif, le chrif Mohamed Ameziane reste une icône absolue, un mythe immaculé. Le portrait qu’en dresse Germain Ayache dans Les origines de la guerre du Rif (publications de la Sorbonne, 1981) est assez éloquent : “D’une famille de chorfa, dont un ancêtre avait fondé la zaouïa de Seghanghan, non loin de Melilia, Mohamed Ameziane avait toujours eu, dans sa tribu des Beni Bou Ifrour, la préséance que l’on accorde à un descendant du prophète. Mais on devine, à la façon dont les Rifains évoquent sa mémoire, qu’il possédait, en plus, une large gamme de vertus personnelles, intelligence et probité, amour de son pays, force de caractère, génie de l’organisation et du contact avec les gens, tout ce qui fait les individualités hors pair”, écrit l’historien.
C’est à la chute de Bouhmara, à laquelle il a beaucoup contribué, qu’Ameziane commence à faire parler de lui. L’ancien rogui (prétendant) avait octroyé aux Espagnols et aux Français une concession minière à laquelle Ameziane est opposé. Ce dernier n’hésite pas à recourir à la force pour empêcher l’exploitation de la mine. En juillet 1909, sous son commandement, les insurgés rifains attaquent le chantier de construction de la voie ferrée devant permettre l’exportation de fer via le port de Melilia, un projet auquel s’était d’ailleurs opposé le sultan Moulay Abdelhafid, et qui ne jouissait pas non plus des faveurs des tribus rifaines. C’est la première vraie victoire militaire anticoloniale après la succession de reculades qui a caractérisé la fin du XIXème siècle. A Oued Dib, dans le “ravin du loup”, où les troupes commandées par Ameziane attendent de pied ferme les 17 000 soldats espagnols envoyés en renfort pour protéger le chantier, ce sont pas moins de 400 hommes, dont un général, qui périssent sous le feu nourri des Rifains. Cette victoire, obtenue grâce à une mobilisation militaire étonnamment rapide (des feux ont été allumés dans tous les villages rifains pour annoncer la mobilisation), et à la hargne des villageois qui ont combattu le poignard à la main, préfigure, quinze ans avant l’heure, la célèbre victoire de Abdelkrim Khattabi sur les troupes du général Silvestre à Anoual.

Premier sur le front
En Espagne, ce premier revers des troupes coloniales au Maroc a un écho considérable. Barcelone, où les forces de l’ordre doivent faire face à une population majoritairement opposée à la politique coloniale, est presque en état d’insurrection : c’est la “semaine sanglante”. Mais l’émoi espagnol est de courte durée. Plus de 40 000 hommes sont acheminés vers le Rif pour mettre un terme à la révolte d’Ameziane. En novembre 1909, après quatre mois d’une campagne de guérilla acharnée, submergés par le nombre et la puissance de feu des Espagnols, les Rifains sont acculés. Il leur faut en plus penser à la récolte et à faire vivre les leurs. De nombreux villageois qui avaient délaissé leur champ et leur famille pour rejoindre Ameziane, reprennent ainsi le chemin du labour, encouragés par certains notables locaux dûment financés par l’Espagne. Le chrif ne garde plus autour de lui qu’un dernier carré de fidèles, mais il n’a pas encore rendu les armes… Même abandonné par Moulay Abdelhafid qui lui a enjoint de se soumettre à l’occupant espagnol, Ameziane ne renonce pas à poursuivre la lutte. En novembre 1910, un accord hispano-marocain, qui place le Rif sous contrôle conjoint de Madrid et du sultan, achève de l’éloigner de Moulay Abdelhafid qu’il avait pourtant soutenu dans sa prise de pouvoir. Il sait dorénavant que son jihad devra se passer du sultan.
Pendant près d’un an et demi, Ameziane prépare l’offensive. Même après la dissolution de sa coalition, il garde le contrôle du terrain, les troupes espagnoles restant principalement cantonnées à Melilia, d’où elles ne sortent que pour des opérations punitives. D’ailleurs, elles ne parviennent pas à empêcher la constitution d’un nouveau front. Car, dans l’ombre, toujours insaisissable, Ameziane organise la résistance et prend le dessus sur les notables rifains acquis aux intérêts espagnols. La campagne qu’il mène est d’un genre nouveau. Il s’agit non plus d’un simple jihad défensif, mais d’une véritable entreprise de reconquête. Il s’agit non plus de riposter, mais bien de faire peser sur l’adversaire une menace permanente, faire plus que harceler l’ennemi : l’attaquer frontalement. En septembre 1911, après une succession de petits coups d’éclat, c’est l’apothéose : le chrif Ameziane, qui s’est reconstitué une armée, franchit l’Oued Kert derrière lequel il s’était retranché, et attaque le front espagnol. Si elles parviennent à garder leurs positions, les troupes espagnoles sont pour la première fois acculées en défense. Pendant plusieurs mois, Ameziane a l’initiative.

La naissance d’un mythe
“Le 15 mai 1912, sorti pour une reconnaissance, Ameziane se heurta à une troupe adverse qu’il ne pouvait, vu son grand nombre, ni affronter, ni esquiver, écrit Ayache, s’avisant cependant que c’étaient des Rifains, de ces “regulares” enrôlés par l’Espagne, il se porta vers eux en faisant de grands signes, comme s’il se proposait de leur parler. Mais il tomba frappé à mort, avant d’avoir été ni reconnu ni entendu. Ce n’est qu’alors qu’un des regulares, en s’approchant, l’examina et sut que c’était lui”. C’est donc au moment où il pose le plus de problèmes à l’Espagne, qu’Ameziane tombe au combat. Une heureuse nouvelle pour le général Aldave qui, dès le lendemain, s’adresse en ces termes aux représentants des tribus rifaines : “Dieu, Maître du monde, a décidé de faire mourir hier, sur le champ de bataille, le chrif Ameziane qui vous incitait à la guerre. C’est comme si au contraire, le Très Haut vous conseillait la paix. Suivez donc ses desseins et acceptez ce que je vous propose”. Le corps du chrif combattant est exposé quelques jours aux regards dans la ville de Melilia, avant d’être inhumé à Seghanghan. Le Rif vient de perdre un chef, un des rares hommes à en avoir fait l’unité. La voie est libre pour l’Espagne qui attendra dix ans avant de retrouver, en la personne de Abdelkrim Khattabi, une opposition unie à son occupation du nord marocain.
Mais la légende d’Ameziane peut d’ores et déjà commencer et sa mémoire être célébrée : celle du premier indépendantiste marocain. Du premier martyr aussi.

Homonyme. El Malo vs El Bueno
Il existe un autre Ameziane, une figure tout aussi importante de notre histoire contemporaine. Le maréchal Mohamed Ameziane a fait ses classes dans l’armée de Franco, contre les Rifains et pendant la guerre civile espagnole. Autant dire qu’il s’agit d’un personnage plutôt controversé qui reste néanmoins, à ce jour, le seul maréchal de l’histoire du Maroc et qui, depuis 2006, dispose d’un musée à sa gloire, dans la région de Nador. Celui qui fut accessoirement le beau-père de Othman Benjelloun contribue à brouiller la mémoire de l’autre Mohamed Ameziane, (El Malo selon les Espagnols), celui que sa particule de chrif permet finalement de distinguer.

 
 
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