N° 378
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

INTERVIEW. Le Maroc, l’Amérique, etc.
GALERIE. La dame de l'art
LE MAG CULTURE



Propos recueillis par
Cerise Maréchaud

INTERVIEW. Le Maroc, l’Amérique, etc.
(DR)

Quatre ans après De l’espoir et autres quêtes dangereuses, Laila Lalami, premier auteur marocain à imposer son style dans l’univers intellectuel américain, vient de sortir aux Etats-Unis Secret son, son second roman.


Comment est née l’histoire de votre second roman Secret son ?
Je me souviens clairement de ce moment, il y a six ans, quand j’ai commencé à écrire Secret Son. J’avais en tête une simple image, celle d’un jeune homme, rentrant sous la pluie à la baraque où il vit avec sa
mère, après avoir vu un film au cinéma. J’ai suivi cette image pendant des années, essayant de comprendre qui était cet homme. L’histoire s’est trouvée être celle de Youssef, un jeune issu d’un bidonville près de Casablanca. Toute sa vie, il a grandi avec cette idée que son père, mort dans un accident, était un respectable enseignant. Mais au début du roman, il découvre que son père est en fait un riche businessman, et décide donc d’aller à sa recherche. En chemin, bien sûr, j’explore de nombreux thèmes sociaux et politiques, qui me touchent beaucoup.

Vous êtes issue d’un milieu aisé de Rabat, comment avez-vous fait vos recherches pour cette histoire dans un bidonville de Casa sur fond de mouvement islamiste ?
Ma famille appartenait à la classe moyenne, mais cela ne m’a pas empêchée de ressentir, un peu partout, les tensions entre les classes. Par exemple, j’allais dans un lycée public, mais plusieurs de mes camarades de classe étaient des enfants de ministres et avaient des chauffeurs, tandis que d’autres camarades ne pouvaient même pas se payer les cahiers ou un manteau d’hiver. Je suppose que le fait d’être ainsi au milieu m’a rendue très consciente de ces différences et tensions.

Creusement des inégalités, fourvoiement de la bourgeoisie occidentalisée et montée du fondamentalisme religieux : ces trois thèmes de Secret son résument-ils pour vous les défis du Maroc actuel ?
Je ne pense pas que tous les défis d’un pays puissent être résumés en seulement trois grands chapitres ; toutes les problématiques majeures auxquelles une société fait face (éducation, santé, économie, inégalités, tensions sociales et ethniques, défense, sécurité nationale), toutes sont en fait connectées entre elles. Par exemple, on ne peut améliorer la santé des femmes sans, en même temps, travailler sur leur éducation et leur revenu. Une femme avec seulement cinq ans d’études a moitié moins d’enfants et est en meilleure santé qu’une femme sans éducation.

Cela fait 17 ans que vous avez quitté le Maroc, encore dirigé par Hassan II à l’époque. Quel regard portez-vous sur la première décennie du règne de Mohammed VI ?
Pendant le règne de Hassan II, on connaissait la censure de la presse, la répression, la torture, l’intimidation et le contrôle de l’Etat sur les médias. Vers la fin, il y a eu des signes d’ouverture, mais limités. Sous Mohammed VI, je pense qu’il y a eu des changements tangibles, comme l’Instance équité et réconciliation, la réforme de la Moudawana, l’introduction des mourchidate, etc. Les développements technologiques récents (satellites, Google, Facebook, Twitter, etc.) facilitent aussi l’accès des gens à des sources d’information indépendantes du monde entier. Mais il y a encore tellement à faire. Notre niveau d’alphabétisme est honteusement bas, nos institutions, notamment la justice, ne sont toujours pas indépendantes, nos journalistes ne jouissent pas encore d’une liberté de presse totale, les femmes ne sont pas totalement les égales des hommes devant la loi, les pauvres sont toujours entièrement à la merci des plus riches et hauts placés, etc.

Sur votre blog, vous continuez de suivre l’actualité marocaine, notamment pour des questions liées à la liberté d’expression. Selon vous, à quoi sert-elle ?
Elle est essentielle à la vie dans une démocratie moderne. Plus une société autorise des voix diverses à s’exprimer, plus elle est libre.

Vous êtes toujours critique littéraire pour de nombreux et prestigieux journaux : quel livre récent vous a plu ?
J’ai adoré Aux Etats-Unis d’Afrique de Abdourahman Waberi, une brillante histoire alternative du monde, dans laquelle l’Afrique est toute puissante, et le reste du monde doit se plier à sa volonté. C’est une allégorie très intéressante. J’ai également beaucoup aimé The Book of night women de Marlon James, un roman historique qui a pour toile de fond une plantation en Jamaïque.

Les littératures arabe et africaine trouvent-elles leur place aux
Etats-Unis ?
L’Immeuble Yacoubian de l’Egyptien Alaa Al Aswany a été un immense best-seller ; les Libanais Elias Khoury et Hanan Al Shaykh sont régulièrement publiés. Partir de Tahar Ben Jelloun et L’Armée du salut de Abdellah Taïa sont tous deux sortis ce mois-ci aux Etats-Unis. Il y a des livres vraiment intéressants d’Afrique et du Moyen-Orient, mais malheureusement, les traductions sont trop rares. Moins de 3% des livres publiés aux Etats-Unis sont des traductions.

Vous enseignez la littérature à l'université Californie Riverside…
J’enseigne à la fois la littérature et l’écriture, je demande à mes étudiants de lire un nombre de nouvelles et romans, dans plusieurs genres et traditions, et de les critiquer, puis d’amener leurs propres textes en classe afin qu’ils puissent être critiqués aussi. L’idée est de renforcer autant les capacités critiques que créatives. Mes cours ne portent pas seulement sur la littérature américaine mais aussi africaine, moyen-orientale, latino-américaine et asiatique. Je tiens à ce que mes étudiants aient les lectures les plus diverses possibles.

Etes-vous aussi sollicitée par des médias ou événements pour des questions non littéraires, mais davantage politiques ou communautaires ?
Oui, on me demande de temps à autre de parler politique et culture, lors de festivals ou dans des universités. Parfois, on attend que je fournisse une perspective “musulmane”, et là je dois expliquer qu’il n’y a pas un seul point de vue musulman, mais 1,3 milliards.

Dans quelle mesure vous êtes vous investie dans l'élection américaine et celle d’Obama ?
J’ai été bénévole pour sa campagne car je ressentais réellement que le pays allait à son déclin si un autre républicain était élu, notamment quelqu’un d’aussi conservateur que John McCain, secondé de Sarah Palin, qui, elle, était absolument non qualifiée.

Obama en trois mots pour vous ?
Cet homme ne peut être résumé en trois mots. Sur certains points, il s’est avéré assez conservateur, mais sur d’autres il s’est montré d’un progressisme assez inspirant. On peut lui reprocher son silence sur le carnage à Gaza en janvier 2009, son ambigüité sur le devenir des personnes toujours détenues à Guantanamo, la nomination de Tim Geithner comme secrétaire au Trésor et de Lawrence Summers comme directeur du Conseil économique national, etc. Ses meilleures décisions sont, outre l’annonce de la fermeture de Guantanamo, le fait qu’il ait rendu publics les mémos qui ont permis de légaliser la torture sous George W. Bush, la limitation de salaire qu’il a imposée aux chefs d’entreprises qui reçoivent de l’aide fédérale, l’extension de la couverture médicale aux jeunes enfants sans assurance et ses efforts pour réformer le système santé, ainsi que ses positions plus diplomatiques avec le Venezuela et Cuba.

Dans votre quotidien et entourage, avez-vous été affectée par la crise économique
aux Etats-Unis ?
Oui. Mon journal local, le Los Angeles Times, s’est déclaré en banqueroute, et je connais de nombreux journalistes qui ont perdu leur boulot ; l’université où j’enseigne a eu des coupes dans ses budgets, etc. C’est dur pour beaucoup de monde.

Quels sont les principaux défis auxquels font face les Etats-Unis aujourd’hui ?
La crise économique. La cupidité débridée de Wall Street coûte des centaines de milliards de dollars à la nation, ce qui affectera sans aucun doute la prise en charge santé, l’éducation et les inégalités sociales. En plus, l’invasion illégale et immorale de l’Irak a contribué à gonfler la dette et l’expansion de la guerre en Afghanistan ne va faire qu’empirer les choses.

Qu’est-ce qu’être Américain selon vous ?
Vous savez, aux Etats-Unis, on me demande parfois ce qu’est être marocaine, et je suis dans l’impossibilité de répondre à cette question, car comment une personne peut-elle résumer quelque chose qui fait tellement partie d’elle-même ? Aussi, dans le même esprit, je ne pense pas qu’il soit possible de répondre à une telle question sur ce qu’est être américain.

Littérature américaine. La sélection de Laila
Le Monde connu d’Edward P. Jones : une fresque foisonnante, romanesque et subtile sur l’esclavagisme en Virginie, à la veille de la guerre de Sécession.
The Bridegroom de Ha Jin : douze histoires au cœur d’une Chine en pleine métamorphose, entre résistances du maoïsme et ouverture inexorable du marché et de la société.
• Fièvre d’Andrea Barrett : en 1847, des milliers de migrants irlandais atteints du typhus sont mis en quarantaine à Grosse-Île, au large du Québec.
• La Route de Cormac McCarthy : odyssée d’un père et de son fils dans un monde dévasté, bravant pluies, neiges, et ce qui reste d’une humanité retournée à la barbarie.
• Absurdistan de Gary Shteyngart : fable politique loufoque qui revisite le Candide de Voltaire, réglant leur compte au capitalisme, à la guerre et à la mondialisation.
• Danseur de Colum McCann : roman biographique sur la vie de Rudolf Noureïev, danseur d’exception d’origine russe écartelé entre Est et Ouest, emporté par le sida en 1993.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2009 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés