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Propos recueillis par
Cerise Maréchaud
INTERVIEW. Le Maroc, lAmérique, etc.
Quatre ans après De lespoir et autres quêtes dangereuses, Laila Lalami, premier auteur marocain à imposer son style dans lunivers intellectuel américain, vient de sortir aux Etats-Unis Secret son, son second roman.
Comment est née lhistoire de votre second roman Secret son ?
Je me souviens clairement de ce moment, il y a six ans, quand jai commencé à écrire Secret Son. Javais en tête une simple image, celle dun jeune homme, rentrant sous la pluie à la baraque où il vit avec sa |
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mère, après avoir vu un film au cinéma. Jai suivi cette image pendant des années, essayant de comprendre qui était cet homme. Lhistoire sest trouvée être celle de Youssef, un jeune issu dun bidonville près de Casablanca. Toute sa vie, il a grandi avec cette idée que son père, mort dans un accident, était un respectable enseignant. Mais au début du roman, il découvre que son père est en fait un riche businessman, et décide donc daller à sa recherche. En chemin, bien sûr, jexplore de nombreux thèmes sociaux et politiques, qui me touchent beaucoup.
Vous êtes issue dun milieu aisé de Rabat, comment avez-vous fait vos recherches pour cette histoire dans un bidonville de Casa sur fond de mouvement islamiste ?
Ma famille appartenait à la classe moyenne, mais cela ne ma pas empêchée de ressentir, un peu partout, les tensions entre les classes. Par exemple, jallais dans un lycée public, mais plusieurs de mes camarades de classe étaient des enfants de ministres et avaient des chauffeurs, tandis que dautres camarades ne pouvaient même pas se payer les cahiers ou un manteau dhiver. Je suppose que le fait dêtre ainsi au milieu ma rendue très consciente de ces différences et tensions.
Creusement des inégalités, fourvoiement de la bourgeoisie occidentalisée et montée du fondamentalisme religieux : ces trois thèmes de Secret son résument-ils pour vous les défis du Maroc actuel ?
Je ne pense pas que tous les défis dun pays puissent être résumés en seulement trois grands chapitres ; toutes les problématiques majeures auxquelles une société fait face (éducation, santé, économie, inégalités, tensions sociales et ethniques, défense, sécurité nationale), toutes sont en fait connectées entre elles. Par exemple, on ne peut améliorer la santé des femmes sans, en même temps, travailler sur leur éducation et leur revenu. Une femme avec seulement cinq ans détudes a moitié moins denfants et est en meilleure santé quune femme sans éducation.
Cela fait 17 ans que vous avez quitté le Maroc, encore dirigé par Hassan II à lépoque. Quel regard portez-vous sur la première décennie du règne de Mohammed VI ?
Pendant le règne de Hassan II, on connaissait la censure de la presse, la répression, la torture, lintimidation et le contrôle de lEtat sur les médias. Vers la fin, il y a eu des signes douverture, mais limités. Sous Mohammed VI, je pense quil y a eu des changements tangibles, comme lInstance équité et réconciliation, la réforme de la Moudawana, lintroduction des mourchidate, etc. Les développements technologiques récents (satellites, Google, Facebook, Twitter, etc.) facilitent aussi laccès des gens à des sources dinformation indépendantes du monde entier. Mais il y a encore tellement à faire. Notre niveau dalphabétisme est honteusement bas, nos institutions, notamment la justice, ne sont toujours pas indépendantes, nos journalistes ne jouissent pas encore dune liberté de presse totale, les femmes ne sont pas totalement les égales des hommes devant la loi, les pauvres sont toujours entièrement à la merci des plus riches et hauts placés, etc.
Sur votre blog, vous continuez de suivre lactualité marocaine, notamment pour des questions liées à la liberté dexpression. Selon vous, à quoi sert-elle ?
Elle est essentielle à la vie dans une démocratie moderne. Plus une société autorise des voix diverses à sexprimer, plus elle est libre.
Vous êtes toujours critique littéraire pour de nombreux et prestigieux journaux : quel livre récent vous a plu ?
Jai adoré Aux Etats-Unis dAfrique de Abdourahman Waberi, une brillante histoire alternative du monde, dans laquelle lAfrique est toute puissante, et le reste du monde doit se plier à sa volonté. Cest une allégorie très intéressante. Jai également beaucoup aimé The Book of night women de Marlon James, un roman historique qui a pour toile de fond une plantation en Jamaïque.
Les littératures arabe et africaine trouvent-elles leur place aux
Etats-Unis ?
LImmeuble Yacoubian de lEgyptien Alaa Al Aswany a été un immense best-seller ; les Libanais Elias Khoury et Hanan Al Shaykh sont régulièrement publiés. Partir de Tahar Ben Jelloun et LArmée du salut de Abdellah Taïa sont tous deux sortis ce mois-ci aux Etats-Unis. Il y a des livres vraiment intéressants dAfrique et du Moyen-Orient, mais malheureusement, les traductions sont trop rares. Moins de 3% des livres publiés aux Etats-Unis sont des traductions.
Vous enseignez la littérature à l'université Californie Riverside
Jenseigne à la fois la littérature et lécriture, je demande à mes étudiants de lire un nombre de nouvelles et romans, dans plusieurs genres et traditions, et de les critiquer, puis damener leurs propres textes en classe afin quils puissent être critiqués aussi. Lidée est de renforcer autant les capacités critiques que créatives. Mes cours ne portent pas seulement sur la littérature américaine mais aussi africaine, moyen-orientale, latino-américaine et asiatique. Je tiens à ce que mes étudiants aient les lectures les plus diverses possibles.
Etes-vous aussi sollicitée par des médias ou événements pour des questions non littéraires, mais davantage politiques ou communautaires ?
Oui, on me demande de temps à autre de parler politique et culture, lors de festivals ou dans des universités. Parfois, on attend que je fournisse une perspective musulmane, et là je dois expliquer quil ny a pas un seul point de vue musulman, mais 1,3 milliards.
Dans quelle mesure vous êtes vous investie dans l'élection américaine et celle dObama ?
Jai été bénévole pour sa campagne car je ressentais réellement que le pays allait à son déclin si un autre républicain était élu, notamment quelquun daussi conservateur que John McCain, secondé de Sarah Palin, qui, elle, était absolument non qualifiée.
Obama en trois mots pour vous ?
Cet homme ne peut être résumé en trois mots. Sur certains points, il sest avéré assez conservateur, mais sur dautres il sest montré dun progressisme assez inspirant. On peut lui reprocher son silence sur le carnage à Gaza en janvier 2009, son ambigüité sur le devenir des personnes toujours détenues à Guantanamo, la nomination de Tim Geithner comme secrétaire au Trésor et de Lawrence Summers comme directeur du Conseil économique national, etc. Ses meilleures décisions sont, outre lannonce de la fermeture de Guantanamo, le fait quil ait rendu publics les mémos qui ont permis de légaliser la torture sous George W. Bush, la limitation de salaire quil a imposée aux chefs dentreprises qui reçoivent de laide fédérale, lextension de la couverture médicale aux jeunes enfants sans assurance et ses efforts pour réformer le système santé, ainsi que ses positions plus diplomatiques avec le Venezuela et Cuba.
Dans votre quotidien et entourage, avez-vous été affectée par la crise économique
aux Etats-Unis ?
Oui. Mon journal local, le Los Angeles Times, sest déclaré en banqueroute, et je connais de nombreux journalistes qui ont perdu leur boulot ; luniversité où jenseigne a eu des coupes dans ses budgets, etc. Cest dur pour beaucoup de monde.
Quels sont les principaux défis auxquels font face les Etats-Unis aujourdhui ?
La crise économique. La cupidité débridée de Wall Street coûte des centaines de milliards de dollars à la nation, ce qui affectera sans aucun doute la prise en charge santé, léducation et les inégalités sociales. En plus, linvasion illégale et immorale de lIrak a contribué à gonfler la dette et lexpansion de la guerre en Afghanistan ne va faire quempirer les choses.
Quest-ce quêtre Américain selon vous ?
Vous savez, aux Etats-Unis, on me demande parfois ce quest être marocaine, et je suis dans limpossibilité de répondre à cette question, car comment une personne peut-elle résumer quelque chose qui fait tellement partie delle-même ? Aussi, dans le même esprit, je ne pense pas quil soit possible de répondre à une telle question sur ce quest être américain. |
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Littérature américaine. La sélection de Laila
Le Monde connu dEdward P. Jones : une fresque foisonnante, romanesque et subtile sur lesclavagisme en Virginie, à la veille de la guerre de Sécession.
The Bridegroom de Ha Jin : douze histoires au cur dune Chine en pleine métamorphose, entre résistances du maoïsme et ouverture inexorable du marché et de la société.
Fièvre dAndrea Barrett : en 1847, des milliers de migrants irlandais atteints du typhus sont mis en quarantaine à Grosse-Île, au large du Québec.
La Route de Cormac McCarthy : odyssée dun père et de son fils dans un monde dévasté, bravant pluies, neiges, et ce qui reste dune humanité retournée à la barbarie.
Absurdistan de Gary Shteyngart : fable politique loufoque qui revisite le Candide de Voltaire, réglant leur compte au capitalisme, à la guerre et à la mondialisation.
Danseur de Colum McCann : roman biographique sur la vie de Rudolf Noureïev, danseur dexception dorigine russe écartelé entre Est et Ouest, emporté par le sida en 1993.
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