N° 379
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IRAN. Le bras de fer
L'ACTU MONDE



Par Nina Hubinet

IRAN. Le bras de fer
Téhéran, vendredi
19 juin. (AFP)

Deux semaines après la présidentielle, les partisans de Moussavi, le candidat réformateur, continuent de contester la réélection de Ahmadinejad. Mais le pouvoir en place semble décidé à ne pas céder.


Lundi 22 juin, dix jours après le scrutin, ils n’étaient plus qu’un millier à manifester dans les rues de Téhéran, rapidement dispersés par les milices bassidji. Une semaine plus tôt, plus de deux millions d’Iraniens s’étaient rassemblés dans la capitale pour réclamer une nouvelle
élection. La répression accrue du pouvoir semble avoir découragé nombre de contestataires : au moins 10 manifestants ont été tués samedi 20 juin, et près de 500 arrêtés. “Le peuple a choisi celui qu’il voulait”, avait prévenu la veille l’Ayatollah Ali Khamenei, le plus haut personnage de l’Etat iranien, réaffirmant clairement son soutien à Mahmoud Ahmadinejad. Pour le Guide Suprême, la réélection de son protégé, avec 63% des voix (contre 34% pour Moussavi), était “définitive”, et toute manifestation devenait dès lors illégitime. “Manifester contre les mensonges et la fraude est votre droit”, a répliqué dimanche soir Hossein Moussavi, le principal candidat réformateur, s’adressant à ses partisans sur son site Internet. Répondant à son appel, des centaines d’Iraniens sont, une nouvelle fois, montés sur les toits de Téhéran ce soir-là, pour crier “Mort au dictateur?!” et “Dieu est grand !”.

Appel à la grève générale
Mais face à la violence de la répression – 17 personnes ont été tuées depuis le début de la crise (lire l’encadré) d’après les médias officiels -, l’opposition a été obligée de changer de tactique, appelant mardi à la grève générale. “D’après les personnes qui sont sur place, le mouvement a été suivi à Téhéran, Tabriz, la capitale de la région azérie, et surtout au Kurdistan iranien (minorités qui soutiennent les réformateurs, ndlr)“, témoigne Azadeh Kian, professeur de sociologie politique à l’université Paris VII et spécialiste de l’Iran. “Les ouvriers de l’entreprise automobile Iran-Khodro se sont mis en grève et ont publié une déclaration soutenant la contestation”, ajoute-t-elle. De son côté, Mehdi Karoubi, l’autre candidat réformateur, a appelé à une cérémonie de deuil jeudi 25 juin, en mémoire des manifestants tués. Mais il semble peu probable que les Iraniens participent de nouveau à des rassemblements massifs. “Les arrestations en masse, notamment de syndicalistes, ont pour but d’affaiblir la capacité organisationnelle des réformateurs”, souligne Azadeh Kian.
Ce qui ne signifie pas que le camp conservateur, emmené par Khamenei et Ahmadinejad, l’ait emporté. Les analyses post-électorales font notamment porter de sérieux doutes sur la transparence du scrutin. “Nous n'avons constaté aucune fraude ou infraction majeure”, a déclaré le porte-parole du Conseil des Gardiens, l’instance juridique suprême en Iran, rejetant toute annulation du scrutin. Mais la même institution a reconnu plusieurs irrégularités : dans 50 villes, le nombre de votants a largement dépassé le nombre d’électeurs inscrits.
“Comment se fait-il que le gouvernement ait réussi à compter assez vite les 40 millions de bulletins pour annoncer le résultat des élections deux heures après la fermeture des bureaux de vote ?”, se demandent également les partisans de Moussavi. Une étude de la Chatham House, un think tank basé à Londres, montre que les résultats du scrutin contiennent beaucoup d’incohérences. “Dans certaines provinces, il aurait fallu qu’Ahmadinejad séduise tous les nouveaux électeurs, tous les partisans de son ancien adversaire centriste, et près de 44% de ceux qui avaient voté pour les réformateurs en 2005 pour obtenir le score annoncé”, note ainsi Thomas Rintoul, l’un des auteurs de l’enquête. “Dans la province où Mehdi Karoubi avait remporté son meilleur score en 2005, Ahmadinejad a gagné près de 70% des voix”, s’étonne de son côté Nate Silver, un analyste électoral, sur son blog Fivethirtyeight.com.

Bataille au sommet
Au-delà des résultats improbables, le rapport de force actuel n’est pas forcément en faveur des conservateurs au pouvoir. On a souvent dit que, si les habitants des villes étaient très remontés contre Ahmadinejad, ceux des campagnes lui étaient globalement favorables. “C’est une idée fausse. Il y a de nombreux villages qui votent pour les réformateurs. La politique d’importation massive d’Ahmadinejad, notamment de blé, de sucre et de riz, mécontente certains producteurs, rappelle Azadeh Kian. Les paysans les plus pauvres votent souvent pour lui, parce qu’ils reçoivent des aides de l’Etat, mais ils n’ont aucune motivation politique.”
La bataille en cours en Iran se joue aussi au sommet du pouvoir : face à l’Ayatollah Khamenei et au président Ahmadinejad, le camp réformateur regroupe plusieurs grandes figures du régime : l’ancien président Mohamed Khatami et l’Ayatollah Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, lui aussi ancien président. Ce dernier est à la tête de deux institutions majeures de la République islamique, le Conseil de discernement de l’intérêt supérieur du régime et l’Assemblée des experts, la seule instance susceptible de révoquer le Guide Suprême, qui jouit, sinon, d’un mandat à vie. “La fracture conservateurs-réformateurs traverse tout le système”, insiste Azadeh Kian.
Une des questions-clés réside maintenant dans l’attitude de l’armée. Pour l’instant à l’écart du rapport de forces, elle ne sera pas forcément loyale au président réélu. Plusieurs généraux ont déjà été arrêtés, ce qui montre que là aussi, Ahmadinejad et Khamenei ne font pas l’unanimité. La crise actuelle semble en tout cas propice à une modification de l’orientation du régime iranien, fait d’un réseau complexe de contrepoids.

zoom. Neda, icône de la contestation en ligne
Les yeux de la jeune femme fixent l'objectif, du sang s’écoule de son nez et de ses oreilles. Ces images, filmées avec un téléphone portable, montrent l’agonie d’une jeune Iranienne fauchée par une balle lors de la manifestation du samedi 20 juin à Téhéran. Diffusées sur Internet, elles ont fait le tour du monde. Neda Agha-Soltan, qui semble avoir été touchée par le tir d’un milicien bassidji, est devenue en quelques heures une “martyre” de la répression en Iran. Plusieurs groupes à son nom ont été créés sur Facebook, et une vignette “Neda” est apparue sur Twitter. On ne compte plus les poèmes et les chansons qui lui rendent hommage sur la Toile. La jeune femme, âgée de 26 ans, étudiante en tourisme, était venue manifester pacifiquement avec son professeur de piano, comme les jours précédents. Sa mort “en direct” est très embarrassante pour le pouvoir iranien. “Lundi 22, nous avions prévu de lui rendre un hommage religieux à la mosquée, mais les autorités (…) nous l’ont interdit. Ils ont eu peur que ça n’attire l’attention”, témoigne Caspian Makan, qui se présente comme son fiancé, interrogé par la BBC. Pour la sociologue Azadeh Kian, “Neda symbolise bien le rôle prépondérant joué par les femmes dans l’élection”.

 
 
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