N° 379
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

NOSTALGIE. Les folles années Médi 1
TENDANCE. A small small world



Par Amélie Amilhau

NOSTALGIE. Les folles années Médi 1
Le grand Mohamed Choukri, ici entouré des responsables de la radio, tenait une chronique à Médi 1. (DR)

Un ton, un style, une rigueur. Dans les années 1980, Médi 1 bouscule un paysage médiatique poussiéreux. Grands moments et pages noires d’une radio atypique, chouchoutée par le Pouvoir.


8 septembre 1980, 7 heures. Gros coup de stress autour de l’émetteur de Beni Makada près de Tanger. Sur les hauteurs de la ville du Détroit, Radio méditerranée internationale, Médi 1 pour les intimes, s’apprête à donner de la voix pour la première fois sur les ondes. Et l’appareil de
diffusion refuse de fonctionner. La tension est palpable. “L’aventure aurait pu s’arrêter là. Heureusement, un technicien a réussi à réparer la panne au dernier moment”, se rappelle Pierre Casalta, l’indéboulonnable patron de la radio tangéroise qu’il dirige d’une main de fer depuis son lancement.
Ce jour-là, tous les officiels ont l’oreille collée au poste et le faux pas est inenvisageable. La radio a en effet été voulue par Hassan II lui-même. Nous sommes cinq ans après la Marche Verte et le roi, “fana de radio”, a trouvé une riposte idéale à la propagande algérienne qui inonde le Maroc : une radio internationale à la réputation impeccable. Valéry Giscard d’Estaing, alors président français, a été appelé à la rescousse et tous les moyens ont été mis à la disposition de la future station, à 51% marocaine et 49% tricolore. Pierre Casalta, un ancien de Radio Monte-Carlo, réputé pour sa poigne et sa rigueur, a reçu carte blanche pour mener à bien le projet. Il a choisi Tanger “pour sa notoriété internationale” et “pour son éloignement du pouvoir économique et politique, source de pression”. Hassan II a accepté la requête, tant pis pour les studios flambants neufs déjà prêts à Aïn Chock, à Casablanca. Au patron corse de la nouvelle Médi1 de désormais faire ses preuves.

Mission commando
Pour cela, l’ancien parachutiste pendant la guerre d’Algérie se dote d’une armée de signatures réputées. Il ramène de France, les premières années, de grands noms comme Jean-Robert Cherfis, Patrice Zehr, Daniel Ferin. Il les convainc de venir grâce à des salaires revalorisés, des avantages en nature, mais aussi et surtout, en leur vendant une aventure humaine et journalistique. “C’était extraordinaire de participer à cette saga, de créer une radio comme personne n’en avait jamais fait au Maghreb”, s’enthousiasme encore l’ancien rédacteur en chef, Daniel Ferin, venu pour deux ans et qui prolongera son séjour de seize ans. Le capitaine du navire a du flair et sait aussi dénicher des jeunes talents marocains. Il offre sa chance à des inconnus comme Omar Salim, Samy El Jay, Abdou Souiri, Touria Souaf et en fait rapidement des célébrités. “Il aimait à dire qu’il pouvait prendre n’importe quel gars dans un café et en faire une vedette. ça n’était pas totalement faux”, s’amuse Ahmed Ifzarne, journaliste, puis chef d’édition et présentateur à Médi1, de sa création à 1990.
L’alchimie entre les journalistes français et marocains prend très vite, malgré les petites jalousies. Médi 1 crée sa force dans la cohésion et la motivation de ses équipes. “Nous avions l'impression d'avoir un statut à part, de travailler pour une entreprise offshore, d'avoir les pieds au Maroc et la tête ailleurs. Nous étions, pour les Tangérois, une curiosité. C'était grisant”, sourit encore Touria Souaf, qui animait l’émission musicale Carrefour, entre 12 et 15 heures. Avec le sentiment profondément ancré d’écrire une page de l’histoire des médias maghrébins, l’équipe se serre les coudes et se mobilise à chaque grand événement. “Dès que quelque chose d’important se passait, on rappliquait tous systématiquement à la rédaction pour couvrir l’événement”, se souvient Ahmed Ifzarne.

Mauvaise pub algérienne
Les premières années, la radio s’intéresse beaucoup à l’Algérie. “On n’allait jamais dans la diffamation, mais on passait des informations qui dérangeaient le pouvoir algérien, c’est sûr”, reconnaît la rédactrice en chef adjointe Marysette Aït Ali, qui a fait ses premières armes à la radio tangéroise et ne l’a plus quittée. Plus qu’à travers l’info, c’est par sa publicité que la radio joue un véritable rôle de poil à gratter de l’autre côté de la frontière orientale. “Le pays connaissait une véritable pénurie et les réclames montraient, au contraire, que le Maroc entrait de plain-pied dans une ère de consommation de masse. Cela mettait les autorités algériennes dans l’embarras”, poursuit la journaliste.
En 1981, la radio passe à la FM, puis en 1982 aux longues ondes, avec un émetteur géant installé à Nador. Plus question de rester focalisé sur Alger. Les programmes de Médi 1 couvrent désormais la totalité du Maroc et de l’Algérie mais aussi la Tunisie, la Libye, la Mauritanie, le sud de la France. “On était forcément obligés d’élargir les informations que l’on passait pour séduire tous ces auditeurs”, explique Daniel Ferin. La radio garde quand même sa réputation de rabat-joie pour les Algériens pendant la guerre civile dans les années 1990, en passant systématiquement tous les communiqués du GIA (groupe islamique armé) qui l’avait choisie pour envoyer ses revendications.

Opération séduction
“Radio Méditerranée internationale, une voix deux langues” : très vite le slogan de la radio est sur toutes les bouches. La sauce prend et Médi1 devient un phénomène au Maroc et dans tout le Maghreb. “Les gens étaient habitués aux oraisons funèbres de la RTM (Radio télévision marocaine, de Radio Alger ou de Radio Tunis). Tout à coup on leur donnait à entendre une radio avec des jingles dynamiques, un vrai ton, des informations de qualité en arabe et en français. Forcément, ça a marché rapidement. Tous les magasins, tous les cafés, tous les gens se sont branchés sur nos ondes”, s’enorgueillit Omar Salim, aujourd’hui à 2M. Les aficionados de la radio sont partout. “On avait su apporter un vrai vent de fraîcheur et on recevait des lettres tous les jours de pays de toute la zone pour nous en remercier”, se souvient Brahim El Gharbi, aujourd’hui rédacteur en chef de la rédaction arabophone.
En élargissant ses sujets d’informations, la radio se taille vite une réputation de sérieux et d’intégrité. Elle innove également sur un plan sémantique et se fait particulièrement remarquer pendant la guerre du Liban, quand Israël envahit le sud du pays en 1982. “On n’hésitait pas à appeler les choses par leurs noms même si ça dérangeait certains. On a été les premiers à parler de l’Etat israélien au lieu de l’Etat sioniste”, se souvient Pierre Casalta. Cette posture, inhabituelle à l’époque au Maghreb, vaudra à la radio et à ses journalistes de se faire sérieusement allumer par la presse marocaine. Mais leur fera gagner leurs lettres de noblesse internationales. Pierre Casalta réussit aussi à faire accepter au Palais de ne plus s’imposer les “Sa Majesté” d’usage et de parler à l’antenne de “Hassan II ou du roi”. Une petite révolution. La radio sera aussi la première à utiliser l’appellation Front Polisario, là où les autres se contentaient de parler de “mercenaires”. “Notre maison a fait évoluer le langage et permis par la suite l’émergence de nouveaux moyens d’expression. Cela a ouvert des portes et des fenêtres”, veut persuader aujourd’hui le grand manitou de la radio tangéroise.
Mais si Médi 1 représente un véritable espace de liberté dans un paysage politique et médiatique très verrouillé à l’époque, les lignes rouges restent bien là. Les affaires de politique intérieure marocaine et, dans une moindre mesure, française, sont quasiment zappées des ondes tangéroises. “ça n’a jamais vraiment été la peine pour les autorités d’appeler pour nous reprocher d’avoir passé telle ou telle information. On savait ce qu’on ne pouvait pas dire. Mais attention, si l’on évoluait au milieu d’un certain nombre de limites, on n’était pas plus frileux qu’il ne le fallait”, raconte Marysette Aït Ali.
La prudence est malgré tout extrême sur le sujet tabou en puissance : le Sahara. Les informations le concernant sont traitées a minima et avec d’extrêmes précautions. “On travaillait sur les dépêches de l’AFP et de la MAP. C’était très complexe car il y avait beaucoup de désinformation de chaque côté du conflit. Et à la moindre erreur c’était la porte. Le journaliste français, pourtant aguerri, Philippe Tallois, s’était ainsi vu renvoyer chez lui sans sommation, après avoir annoncé un mauvais bilan de victimes au Sahara”, se souvient Jalil Nouri, en poste de 1980 à 1985.

Un seul patron : le roi
Radio libre, oui, mais radio rebelle, certainement pas. Pierre Casalta aime à le répéter, il n’a qu’un seul patron, le roi. Et il ne se risquerait surtout pas à lui déplaire. Cette loyauté sans faille lui vaudra la protection totale du Palais. Les régies publicitaires sont invitées à passer leurs communications en priorité, voire en exclusivité sur les ondes de la radio. Et Casalta peut s’autoriser à snober un Moulay Ahmed Alaoui, alors ministre du Tourisme, lors d’une visite impromptue à la station. Tout le monde à la radio le sait : le roi est branché presque tous les jours sur le journal du soir. Et vu la rigueur habituelle de la station tangéroise, il prend les informations diffusées pour totalment crédibles. Ou presque. La preuve, quelques jours avant le sommet arabe de Fès en 1982. Marysette Aït Ali annonce imprudemment sur l’antenne que l’Algérie ne viendra pas, alors que l’information n’est pas encore confirmée. A la sortie de la cabine, Jean-Robert Cherfis, rédacteur en chef à l’époque, l’attend, le visage grave : Hassan II vient d’appeler. “Il voulait savoir d’où l’on avait eu ce scoop car lui n’était pas au courant. Il pensait que l’on pouvait avoir des informations que lui n’avait pas”, se souvient-elle, encore émue, par les 24 heures suivantes passées à se torturer l’esprit avant d’avoir confirmation officielle de l’absence de l’Algérie.
Trois ans plus tard, Hassan II fait une nouvelle fois la preuve de sa confiance absolue en la radio. Une journaliste vient d’annoncer la reprise des relations diplomatiques entre la Libye et la Palestine. Le roi décroche son téléphone pour passer un savon à Abdelhakim Laraki, son ambassadeur auprès de Khadhafi, pour ne pas l’avoir tenu au courant. Laraki tombe des nues, dément. Hassan II ne veut pas le croire. “Il lui a dit que Médi 1 ne se trompait jamais et que si elle avait passé l’information, c’est qu’elle était vraie, relate Omar Salim. Il a fallu que l’ambassadeur aille voir Abdelslam Jalloud, le numéro 2 du régime puis Mouâmmar Kadhafi en personne, pour que le roi accepte enfin l’idée que la radio ait pu faire une erreur.”
A deux reprises pourtant, le Palais gronde. La première fois en 1987 après l’évasion des enfants du général Oufkir, emprisonnés pendant 12 ans. Un journaliste de la maison rentre en contact avec eux, les interviewe et les orientera vers RFI (Radio France Internationale) qui diffusera leurs témoignages. Le roi voit rouge et le journaliste quitte le Maroc dans la foulée. Gros rappel à l’ordre deux ans plus tard. Une info de l’AFP est reprise à l’antenne : le Maroc, qui reçoit dans le plus grand secret un émissaire israélien, s’est engagé à œuvrer au rapprochement d’Israël avec les pays arabes. Cette annonce, au printemps 1989, à la veille du sommet constitutif de l’UMA à Marrakech, met le feu aux poudres. On frôle l’incident diplomatique avec la Libye qui menace de boycotter la rencontre. Hassan II, furieux, convoque deux journalistes à Rabat pour se justifier. Mais passera finalement l’éponge. Une autre fois, c’est Driss Basri qui gronde. Le sujet de son ire : la diffusion d’une chanson de l’artiste algérienne Warda Al Jazaïria. “On n’a jamais trop su ce qui avait ému, mais l’affaire avait fait grand bruit. Heureusement, le boss avait réglé ça”, se souvient Daniel Ferin.

Docteur Casalta et Mister boss
C’est que “monsieur Casalta”, “le patron” comme l’appellent avec déférence ses employés, a su mener sa barque d’une main de maître. Et s’assurer de solides protections tant en France, où les changements de pouvoirs ne mettent jamais à mal sa position, qu’au Maroc. “Les autorités, les personnalités, n'impressionnaient nullement Casalta. Il était en contact direct avec le Palais, le reste n'avait pas d'importance. Pas même Basri alors au faîte de sa puissance”, se souvient Touria Souaf. “Paternaliste”, “exigeant et intransigeant”, “généreux”, “radin”, “pouvant être à la fois chaleureux et cassant, ami et despote”, “ne faisant pas de sentiments mais cultivant l’attachement” et “capable de renvoyer quelqu’un sans donner de raison en trois minutes trente” : l’homme a laissé à tous les gens qui ont travaillé avec lui l’image d’un chef menant ses hommes à la baguette pour faire de Médi 1 la grande radio dont il rêvait. Certains le détestent aujourd’hui, d’autres, au contraire, lui montrent le plus profond respect. “C’est sans doute grâce à ça qu’il a pu durer 29 ans et qu’il a connu un tel succès. Un côté chaleureux qui le rendait sympathique et un autre, froid, qui lui permettait de se séparer de quelqu’un quand il n’en avait plus besoin ou quand on le lui demandait”, résume Daniel Ferin.
La même immuable panoplie jeans-chemise de ses débuts, la même carrure athlétique malgré ses 69 ans, le vieux loup de Tanger jure qu’il “partira forcément un jour” et qu’il aura “la fierté d’avoir insufflé quelque chose et laissé une équipe solide”. On le croit à peine, tant l’histoire de la radio internationale est liée à celle de son mentor, même s’il martèle qu’“un capitaine n’est rien sans ses soldats”. Casalta, Médi 1, deux noms, une voie.

Made in Medi 1. Que sont-ils devenus ?
Une des méthodes Casalta : engager de jeunes journalistes, les former à son goût et les renvoyer ensuite vers de nouveaux horizons après deux ou trois ans à son service. Il se targue aujourd’hui “d’avoir formé 150 journalistes à travers le monde”. Réputés pour leur connaissance fine de l’actualité internationale, ces jeunes pousses “étaient engagées sans problème là où ils voulaient”, se félicite l’ancien rédacteur en chef Daniel Ferin. Premier employeur : RFI, dont une cinquantaine d’employés sont passés par l’école Médi 1. Sur la liste de ces illustres anciens stagiaires : Vincent Hervouët (LCI), Bernard de la Villardière (M6), Catherine Potet (RFI) ou encore Luc Lemonier (France Inter). Au Maroc, une partie des voix formées à Médi1 seront débauchées par la TVM, lors de la vaste opération de dépoussiérage “ça bouge à la télé” lancée en 1985 sur requête hassanienne. Sur la liste des transfuges made in Médi 1 : Fatima Loukili, Jalil Nouri, Touria Souaf et Abdou Souiri. Omar Salim sera, lui, récupéré par 2M pour y présenter le journal télé.

Zoom. Les experts de Tanger
Etre crédible à l’international, sinon rien. Pour rayonner à l’étranger, Médi 1 mise sur un atout infaillible : sa quantité de collaborateurs, correspondants et autres experts. Très vite après le lancement, les équipes de Casalta turbinent pour attirer de grands noms en renfort des journalistes. A l’étranger, la radio se dote de représentants dans toutes les grandes capitales comme Claude Porsella à Washington ou Margaret Perin à Bruxelles. Et des quantités de grosses têtes sont contactées pour décrypter gracieusement l’information. “Au début, ça n’était pas facile de trouver des analystes de l’IFRI (Institut français des relations internationales, du CRI (Centre de recherches internationales), de Sciences Po qui acceptaient d’être nos experts. On était hyper-contents quand on y arrivait”, se souvient le vétéran de Médi1, Daniel Ferin. Mais petit à petit, la radio réussit à se créer un prestigieux carnet d’adresses auprès de pontes qui n’acceptent pourtant pas de donner de la voix sur toutes les ondes. Au micro pour des collaborations régulières ou des analyses ponctuelles : les écrivains marocains Tahar Ben Jelloun et Mohamed Choukri, le politologue libanais Ghassan Salamé ou encore l’auteur palestinien Elias Sanbar. “C’était pour moi une façon de parler aux Marocains et au reste du Maghreb, une grande expérience où je pouvais aborder beaucoup de sujets comme le sida et la sexualité”, s’enthousiasme l’auteur de La Nuit sacrée qui animera pendant 13 ans la chronique quotidienne, “Cinq minutes de votre temps”. Même si, là encore, “on pouvait tout dire.. à condition de rester dans le cadre.”

 
 
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