N° 379
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

ENTRETIEN. "Ce que le chèque royal changera…"
EXPOSITION. Le SOS de Monia
REPORTAGE. Sur les bancs du grand écran
PORTRAIT.Farce de frappe
LE MAG CULTURE



Par Sonia Terrab

EXPOSITION. Le SOS de Monia
(DR)

Pop, psychédélique, à l’image de bandes dessinées déjantées, la peinture de Monia Abdelali attire et dénonce. Plongée dans un univers de couleurs et de symboles.


“Le monde est violent et je veux être délicate”, affirme Monia Abdelali. Pourtant, à voir les œuvres de cette artiste de 45 ans, au look punk et au visage expressif et passionné, issue d’une famille soufie et bercée de spiritualisme dès son enfance, on ne pense pas à sa délicatesse. Mais plutôt à sa force, ses combats. L’artiste est en plein dans le pop art, sa
peinture est rock et psychédélique. Dans son univers peuplé d’un imaginaire coloré et chatoyant, mille et un messages se dégagent. On décèle dans ses toiles, en plissant les yeux, une panoplie de petites figures, un essaim de symboles. Celle qui a été découverte en peignant les murs de petites écoles rurales dans la région d’Agadir, laissant à chaque fois des traces qui poussent à vouloir la connaître, est modeste : “Je suis émerveillée devant l’accueil des Casablancais et leur compréhension de mon art. Je n’ai pas l’habitude”. Monia s’excuse presque d’être d’Agadir, loin de la grande métropole, où elle expose pour la première fois à la Galerie Shart, et de sa sensibilité artistique. Mais c’est pourtant dans son foyer qu’elle puise sa richesse et sa complexité, le fardeau de s’exprimer sans forcément être comprise. Malgré tous ses voyages et un passage aux Etats-Unis, c’est dans les contradictions qui l’entourent qu’elle a trouvé sa voie. Monia peint le mal-être, le décalage sociétal et émotionnel, la recherche de son soi africain et oriental, dominé par l’Occident, qu’elle définit comme décadent. Elle rêve de renaissance arabe, d’une identité nouvelle et forte, sans blocages et sans dérapages. Monia colorie ses émotions comme elles lui viennent, automatiquement, instinctivement, en utilisant les mêmes palettes, primaires, brutes. Chaque tableau est un cri qui fascine et dérange. Elle peint nos sentiments et nos doutes, nos problèmes et notre schizophrénie. Ses toiles ne parlent pas, elles hurlent la vie et ses contrastes. Et toutes correspondent au même objectif : Afrikan dream, son rêve à elle de cohésion et son combat pour la survie culturelle et artistique. “Je garderai le même titre à vie, jusqu’a ce que l’Afrique se développe”, explique-t-elle. Un titre d’espoir, pour des tableaux qui chantent parfois son contraire. Son message : “Symboliser notre monde, celui que l'on vit et celui que l’on veut, un peu comme dans la chanson de Police : An SOS to the world”. Le SOS de Monia.

Le défi d’être
“Je suis arabe, musulmane, africaine, tiers-mondiste et de sexe féminin. C’est le défi le plus extraordinaire qui ait été proposé à l’homme […] Je fais partie de ces millions d’héroïnes anonymes qui réussissent quotidiennement le pari incroyable de passer alternativement, continuellement, simultanément, du 8ème au 21ème siècle. Mes fesses, toute la planète en parle”. Le texte qui illustre la peinture en dit long. Monia en a marre qu’on la pointe du doigt, qu’on l’analyse : “On parle trop des culottes des femmes arabes, qu’on se mette en jellaba ou en maillot. Mais c’est nous, c’est ainsi”. Monia rejette les étiquettes. Et le crie à sa manière. Dans une profusion de rouge et à travers une femme nue, crispée sur sa sexualité. L’ironie ? La statue de la liberté, à droite, porte une barbichette.

L’amour qui fatigue
“Nous sommes dans un monde d’hommes, et tous ces hommes sont portés par des femmes, on porte nos hommes comme si on allait les accoucher tous les jours”. Sur son tableau, la femme est fatiguée. Fatiguée de gérer son quotidien et celui de son fils, frère, mari, amant. Représentative de l’inconfort inhérent à la situation de la femme au Maroc, elle est cernée de toutes parts, ses jambes sont enroulées de cordes qui la bloquent, mais sa bouche est en forme de cœur : “Car nos hommes, on les aime quand même”.

Liberté, actualité, combat
“I am suffering for fashion”, lit-on dans ce tableau. La jeune femme est rock, punk, folk, libérée. Mais sa tête est emprisonnée par une immense télé. “Elle n’est pas coupable, elle est fragile”. Et surtout perdue. A ses côtés, on voit un peu de tout, ce tout qui l’entoure : un homme nu qui prie à ses pieds, Rachida Dati enceinte et sur tous les journaux, une femme avec une burka, et une valise à ses pieds qui symbolise son envie de fuir. Mais partir vers quel autre monde ? Celui qu’elle a peut-être dans sa tête, tout comme Monia.

Mon Afrique à moi
“Ce tableau, c’est l’Afrique dans toute sa splendeur, emprisonnée dans ses origines et ses signes”. La toile est riche en symboles : le nucléaire, une boussole pour s’orienter, une autruche en référence à la politique africaine, la tête dans le sable, une caricature d’Obama et une photo de Martin Luther King qui font office d’yeux au visage africain que l’on voit en premier plan. Sarkozy y est aussi, ainsi que l’Europe et l’Asie. “Nous sommes tous universels”. Mais nous sommes aussi tous encerclés. Notamment par le capitalisme et la mondialisation, d’où la cigarette dans la bouche de l’Africain, symbole de nos dépendances pas toujours voulues “mais plutôt imposées par l’Occident”.

Se nourrir de décadence
“La femme africaine est en pleine évolution”, décrit Monia. Mais cette femme en pleine évolution épouse un vieil étranger, dont on voit la tête dans le chariot. “C’est la crise, elle n’a pas de quoi remplir son chariot et donc elle épouse un vieux monsieur, venu d’ailleurs, pour nourrir sa famille. C’est comme si elle mangeait un vieil étranger en fin de vie pour que elle, elle puisse survivre”. En bas, l’océan et des poissons avides, des poissons requins?: “Car tous les jours, l’Afrique se fait manger crue”. L’Afrique, qui se nourrit de la décadence de l’Occident, mais en même temps, en est victime.

 
 
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