N° 379
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

ENTRETIEN. "Ce que le chèque royal changera…"
EXPOSITION. Le SOS de Monia
REPORTAGE. Sur les bancs du grand écran
PORTRAIT.Farce de frappe
LE MAG CULTURE



Par Cerise Maréchaud,
envoyée spéciale

REPORTAGE. Sur les bancs du grand écran
Alaa Eddine Aljem, étudiant en 3ème année réalisation. (C.M. / TELQUEL)

Ingénieur du son, chef-opérateur, monteur, réalisateur… des métiers d’avenir pour un secteur cinéma et audiovisuel en plein essor, mais en mal de compétences. La formation s’organise.


Extérieur nuit, Boulevard Allal El Fassi à Marrakech. Sur le trottoir du café Cristal, en plein cœur de Guéliz, deux comédiennes improvisées, en robe légère soulevée par un vent mesquin, piétinent pour se réchauffer. “Premier réflexe, il y a une entrée de champ à gauche, donc on met le matériel à droite», lance une voix. «Il faut se dépêcher, les
clients du café commencent à se barrer”, urge une autre. Le son n’est pas prêt, mais ça ira pour un essai : “Action !”, tonne Mahassine El Hachadi. Ce soir, l’étudiante en réalisation, à la tête de huit camarades, dirige la 5ème séquence de son court-métrage, au titre inconnu. Trois jours de tournage, dix minutes de film, un tuteur nommé Hugh Hudson (réalisateur britannique des Charriots de feu (1981) et de Greystoke (1984)) : c’est l’exercice fiction de fin de 2ème année, à l’Ecole supérieure des arts visuels (Esav) de Marrakech.
Parrainée par Scorsese, Kiarostami, Sissako ou encore Wenders, l’Esav, installée avec un bail de 40 ans sur un terrain public de l’université partenaire Cadi Ayyad, est née en 2006 d’une rencontre : entre Vincent Melilli, ancien directeur de l’Institut français de Marrakech de 1998 à 2002, et un couple suisse, fondateurs de l’espace culturel de la médina marrakchie Dar Bellarj – Susanna Biedermann et Max Alioth. C’est d’ailleurs ce dernier qui a dessiné le bâtiment de l’école, rose dehors et blanc dedans, avec jeux de volumes et percées de lumière carrées dans les murs, “un peu comme un film de pellicule”, compare Camille Volovitch, responsable de la programmation cinéma. Tous les soirs – ce jour-là, La Mort aux trousses d’Hitchcock - une projection a lieu au rez-de-chaussée, gratuite et pas seulement pour les élèves. Trois ans après son inauguration, l’Esav, rarement déserte, cultive un esprit “portes ouvertes”, avec expos et résidences d’artistes, pour devenir un “opérateur culturel” à part entière.

Manque de compétences
Mais sa vocation première, c’est former des jeunes aux métiers du cinéma et de l’audiovisuel, un secteur en plein essor – un millier de nouveaux emplois escomptés dans les cinq ans à venir - mais engourdi par un manque patent de compétences. “Dans un film marocain avec un bon son, une bonne image, on voit au générique que ce sont des techniciens étrangers”, grogne Youssef Maman, 22 ans, en 2ème année réalisation après avoir laissé tomber un BTS d’audiovisuel à Casa. “Ici on a tendance à dire ‘c’est pas mal pour un film marocain’. C’est dégradant”, poursuit-il.
“Cette industrie n’existe pas, il faut l’inventer, ce sont nos étudiants qui vont faire qu’elle va exister”, espère le directeur Vincent Melilli. Réalisateur, chef op-directeur de photo, ingénieur du son, monteur… des professions auxquelles l’Esav conduit en trois ou cinq ans (masters à partir de 2010), pour les bacheliers admis sur concours – cinq jours d’épreuves d’analyse filmique, son, narration et travail photographique. Pas de pré-requis technique, mais les candidats se distinguent par “leur univers artistique, leur capacité à exprimer leur pensée”, poursuit Melilli. “Mais il n’y a pas tant d’élèves qui sont ici par passion”, nuance Youssef, cinéphile de la première heure, quand il fallait tuer celles d’une enfance trop calme à Meknès.
A l’Esav par contre, c’est l’ébullition permanente, malgré des couloirs vides en cette fin d’année scolaire où les étudiants qui ne tournent pas quelque part en rase campagne sont soit en salle de montage, soit absorbés par l’écran de leur ordinateur, dans un coin de cafette où l’on fume clope sur clope pour absorber le stress. Mais il n’y a pas que les élèves qui vont et viennent sous le porche rouge de l’entrée. “Il n’y a aucun prof à demeure”, rapporte Véronique Bruez, de l’équipe pédagogique. De nombreux professionnels, du Maroc et d’Europe, “interviennent” pour des séjours de deux à six semaines – déjà 84 pour la seule année 2008/2009. Cette semaine, six membres des Ateliers Varan, créés dans les années 1980, sont là pour encadrer les travaux documentaires des élèves de 1ère année. Au menu pour commencer, un exercice sur le “plan lumière” : comment, dans un plan fixe d’une minute, poser un cadre, créer une narration, porter un regard. “Ce qui fait qu’il y ait un peu de magie et que tout d’un coup, on voit le cinéma apparaître”, explique Yves de Peretti des Ateliers Varan.

Deux étudiants sur trois boursiers
Matériel dernier cri, professeurs renommés : un niveau de formation qui a son prix, soit 50 000 DH par année scolaire. “C’est très en-dessous de ce que nous coûte un étudiant”, relativise Vincent Melilli – le financement de l’Esav est assuré par la Fondation Susanna Biedermann. De fait, 58 élèves sur la centaine d’inscrits ont une bourse totale ou partielle (selon le classement au concours, les revenus de la famille et son éloignement), allouée par des donateurs institutionnels (Organisation internationale de la francophonie, groupe OCP), des Fondations (Elle, Ford) ou des particuliers (Pascal Gregory, Mohamed Melehi). “C’est une école privée à but non lucratif, mais le terme privé fait qu’on nous imagine pleins de fric”, explique Véronique Bruez qui insiste : “L’Esav n’est pas une école pour gosses de riches”.
La preuve par Rim Majidi. Bandeau de ski sur les cheveux, sarouel et sandales argentées, cette jeune Marrakchie discrète et exigeante, d’un père professeur de physique et d’une mère femme au foyer, est en 2ème année réalisation. Si ce sont les films américains des années 40 “sur 2M” qui l’ont sensibilisée au 7ème art, son court-métrage Azrou d’Iaafit, sur le quotidien d’hommes et de femmes chevillés à la nature du Moyen-Atlas, témoigne d’un vrai regard documentaire, préfigurant le cinéma qu’elle veut faire plus tard : “Parler des petites gens qui se battent pour vivre, des relations hommes-femmes, de la sexualité, de l’emprise de la religion sur la société…”. “Le cinéma, c’est un témoignage de ce qu’il y a d’essentiel dans la vie d’un être humain”, livre la jeune réalisatrice. De fait, pauvreté et dénuement sont au cœur de nombreux films réalisés par les étudiants. “Leur vision du Maroc est assez sombre, on sent une urgence de témoigner”, remarque Véronique Bruez.

Pas de formatage
Mais chacun à sa manière. “Ici, il n’y a pas de formatage, on peut faire un docu de création ou avec des archives, ou bien romancé”, témoigne le Burkinabé Adama Sallé, en 2ème année réalisation, boursier également, et l’un des huit étudiants subsahariens de l’Esav, dont l’exercice documentaire – Le Coq chante, le jour paraît - trace un parallèle poétique entre l’abattage de volailles et un sacrifice rituel au nom du père absent. “On vit un moment exceptionnel. ça fait trois ans que l’école est ouverte, on a encore énormément de liberté”, confirme Vincent Melilli.
Appréciant la dimension encore un peu expérimentale de l’Esav, les élèves n’en perdent pour autant pas de vue leur priorité : bien maîtriser les fondamentaux. “Il n’y a pas les bases, lance Alaa Eddine Aljem, longiligne Rbati de 20 ans en 3ème année réalisation. Certaines idées sont bonnes mais c’est mal fait.” Maladresses récurrentes à ses yeux : “Mauvaise structure, mauvais jeu d’acteur car les personnages ne sont pas assez travaillés, du premier degré tout le temps, des dialogues qui commentent les actions et n’apportent rien, des images qui illustrent mais ne racontent rien elles-mêmes, un son qui se résume à la captation sonore, et une musique rajoutée par-dessus le tout…”, diagnostique-t-il sévèrement, tout en rappelant qu’il y a peu, il ne connaissait “quasiment rien au cinéma”. Quelques films de Loach, Kiarostami, Lynch et Wenders plus tard, l’apprenti signe deux courts-métrages de bon augure : Le Rituel, exercice de fiction sur une nuit de noces traditionnelle, avec échange de dots entre pères de famille, rapport sexuel dénué de tendresse et exhibition du drap ensanglanté de la jeune mariée ; et le documentaire La Maison des rumeurs, une réflexion subtile sur la mémoire et la superstition.

Une promo-pilote
Auteur d’un projet de long-métrage sur un jeune instituteur affecté au milieu de nulle part, Alaa aimerait bien s’y consacrer sans attendre. “L’assistanat, les trucs pour vivre, ça ne m’intéresse pas”, assume-t-il. C’est pourtant ce qui attend, en premier lieu, le gros des futurs diplômés de l’Esav. “Comme on est la première promo, c’est un peu inquiétant”, confie Sanaa Fadel, en 3ème année spécialité son, consciente qu’elle va débuter comme “perchwomen” avant de prétendre au titre d’“ingé-son”. “Du boulot, ils en trouveront. Déjà des festivals nous assaillent de demandes pour le son et l’image”, positive Véronique Bruez. Même si “le cinéma est le cœur de notre activité, ça représente la partie visible de l’iceberg, rappelle Vincent Melilli. La majorité des étudiants seront de bons professionnels, sans pour autant être sur le devant de la scène. Ils travailleront pour la télé, la pub, des agences de com. Mais ils ne seront pas chefs de poste dès la sortie de l’école”.
Selon Hassan Osfour, chef électricien et chef machiniste de l’Esav qui, lui, a tout appris “sur le terrain”, “ils ont fait la moitié du chemin”. Mais une moitié bien tracée, qui pourrait mener loin. Pour Le Bal des suspendus, exercice de fiction encadré par le cinéaste Faouzi Bensaïdi, El Mehdi Azzam, en 3ème année réalisation, a reçu le premier prix “Rencontre des écoles de cinéma” au 56ème Festival de San Sebastian.

Du 7ème Art à Sidi Moumen. “Mi piace molto il cinema”
Une sonnerie stridente retentit au 5, Boulevard Lalla Asmaa de Sidi Moumen. Au 4ème étage du Centre pour le développement humain, au-dessus du bureau de l’Anapec, des étudiants avalent leur gobelet de café avant d’entrer en cours de “séméiologie de l’image”. C’est la toute première promo de l’Ecole des métiers du cinéma de Casablanca (EMCC), ouverte en août 2008 et royalement inaugurée en octobre. Dans des locaux dont les couleurs flashy évoquent le “Château” de la Star Ac’ – vert en salle de montage, jaune en maquillage, bleu en production, avec photos noir et blanc de vedettes du 7ème art mondial - l’EMCC accueille une soixantaine de jeunes.
Sélectionnés sur dossier parmi 500 postulants, les élèves ont un niveau Bac + 2 scientifique ou technique (filières son, image, montage), Bac + 3 (production) ou Bac (maquillage-effets spéciaux). 80% d’entre eux sont issus de Sidi Moumen et quartiers environnants. “L’école est gratuite”, précise son directeur adjoint Abdallah Alaoui, tout en s’excusant de l’absence de matériel, en cours d’arrivage. Tout de même, une table de montage 35mm flambant neuve est désormais en place. “Mais la première année est surtout consacrée aux cours théoriques”, poursuit Abdallah Alaoui. Matière prioritaire : l’italien, comme l’indique le vocabulaire encore visible sur un tableau blanc. “Ce sont des profs italiens qui vont venir nous faire cours”, explique Naïma Rihal, 24 ans, en option image. Fille d’agriculteur mais vivant avec sa tante à Sidi Bernoussi, elle est déjà titulaire d’un BTS audiovisuel et monte des émissions pour gagner sa vie. “Mais je n’aime pas le bureau, je voulais tenter autre chose”.
Rendre l’apprentissage des métiers du cinéma accessible aux jeunes des quartiers populaires, c’est une initiative de l’Institut Luce de Rome, qui avait déjà mis sur pied une formation de deux ans à Ouarzazate avec le réalisateur Mohamed Asli. Cette fois, c’est à Hamid Basket (réalisateur du court-métrage Le Dernier cri et coproducteur de A Casablanca les anges ne volent pas, de Asli) que Luce a confié la direction de ce projet estampillé INDH (en partenariat avec la commune urbaine de Casablanca et la préfecture d’arrondissements Sidi Bernoussi). En guise d’exercice pratique, les étudiants de l’EMCC ont d’ailleurs mis la main à la pâte sur le tournage, le trailer et le making-of de Smile, le dernier long-métrage de Hamid Basket, coproduit par l’Italie : un film d’horreur-fantastique tourné l’automne dernier entre Fès, Ifrane et Zagora, avec Mourad Zaoui (Wake up Morocco) et l’Américain Armand Assante (American gangster).

 
 
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