Zakaria Boualem réalise que notre équipe
nationale constitue le ciment de notre nation.
Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque
Zakaria Boualem pénètre dun pas mal assuré dans la pièce plongée dans la pénombre. Le regard fuyant, lair un peu honteux, il sassoit sur la dernière chaise libre et attend son tour pour prendre la parole. Bonjour, je mappelle Zakaria, cest la première fois que je viens ici. Les autres hommes présents répondent à lunisson : Bonsoir, Zakaria. Notre héros, encouragé par le chur de bienvenue, commence à raconter son histoire : Je suis un drogué, et ça dure depuis plus de vingt ans. Jai entendu parler de votre programme et je pense que vous pouvez maider. Je suis convaincu quil faut que je sorte de cet enfer
. Il poursuit sans être interrompu. Il raconte ce que vous savez déjà : Cest un drogué de léquipe nationale. Il na pas loupé un |
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match des Lions de lAtlas depuis quil est né. Aujourdhui, il nen peut plus, tout simplement. Cette terrible addiction a ruiné toutes ses tentatives pour fonder une famille, pour avoir une vie normale. La dernière humiliation contre le Togo a été un électrochoc, une prise de conscience brutale. Oui, il est un drogué. Aucun homme qui dispose dun minimum de dignité ne peut accepter de confier ses états dâme à une bande dincapables qui en profitent pour le plonger dans une déprime violente à chaque occasion. On lécoute, puis on lencourage. Dautres hommes prennent la parole à leur tour. Des hommes respectables, frappés par le diabète, des problèmes de tension, des dysfonctionnements cardiaques ou des montées de violence incontrôlables. Tous des victimes des Lions de lAtlas. Ils suivent tous un programme en douze étapes pour décrocher de léquipe nationale.
Le psychologue prend la parole. Il propose aux drogués dautres centres dintérêt : Il faut sintéresser au reste du monde, vous relativiserez
Par exemple, les élections communales, cest très important aussi
Savez-vous qui est le maire de Rabat ? Un des malades est pris de soubresauts, il sécroule par terre en hurlant : Lemerre !! Non, pas Lemerre, haaaaaaaaa. On est obligés de le faire sortir de la salle de réunion avant quil ne mette à se mordre lui-même. Le psychologue, qui a compris son erreur, change aussitôt de langue. Il sadresse désormais au groupe en arabe et propose une sortie pour le soir même, histoire de se changer les idées. Une sortie se dit kharja et cest un nouveau drame pour deux drogués quon évacue à nouveau avec fracas. Lespoir vient dun cinquantenaire. Il déclare avoir décroché en 1994, au sortir dune Coupe du Monde grotesque. Bien sûr, il a connu quelques rechutes, en particulier en 1998 lorsquun certain Benzekri, vêtu dun pantalon de pyjama, avait ruiné les espoirs de tout un peuple. Depuis, il na plus regardé un seul match de léquipe nationale. Il a connu une période dalcoolisme, suivie par une immersion totale dans le mysticisme boutchichi avant de trouver aujourdhui son équilibre, hamdoullah. Tout le monde le regarde avec envie : il ne connaît pas El Hamdaoui, il na pas vu lhorrible penalty, il ne sait pas quon a joué avec trois milieux de terrain défensifs contre le Togo, il na pas vu Zemmama sortir pour laisser sa place à Regragui, il ne sait pas quil faut donner 25 millions de dirhams à Lemerre pour quil veuille bien déguerpir, il prétend ne pas connaître la date de la prochaine Coupe du Monde. Lorsquon lui explique quon a perdu contre le Gabon, il se déclare très heureux pour les Gabonais, qui ont probablement mérité la victoire plus que nous. Zakaria Boualem lobserve attentivement, puis lui demande où il habite. Lhomme bafouille. Il a oublié le nom de son pays
Il lui faut quelques secondes pour expliquer quil est bien Marocain, originaire de Meknès. En décrochant de léquipe nationale, il a perdu une partie de son identité. Et Zakaria Boualem réalise que notre équipe nationale constitue le ciment de notre nation, le seul point réellement commun à tout le monde. La dernière chose qui a enthousiasmé tous les Marocains, ça a été le but de Chamakh contre lAlgérie. Ceci étant établi, il sensuit que le marasme footballistique dans lequel nous sommes plongés nest pas seulement triste, il est dangereux. Et merci. |