N° 379
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Zakaria Boualem réalise que notre équipe
nationale constitue le ciment de notre nation.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Zakaria Boualem pénètre d’un pas mal assuré dans la pièce plongée dans la pénombre. Le regard fuyant, l’air un peu honteux, il s’assoit sur la dernière chaise libre et attend son tour pour prendre la parole. “Bonjour, je m’appelle Zakaria, c’est la première fois que je viens ici”. Les autres hommes présents répondent à l’unisson : “Bonsoir, Zakaria”. Notre héros, encouragé par le chœur de bienvenue, commence à raconter son histoire : “Je suis un drogué, et ça dure depuis plus de vingt ans. J’ai entendu parler de votre programme et je pense que vous pouvez m’aider. Je suis convaincu qu’il faut que je sorte de cet enfer…”. Il poursuit sans être interrompu. Il raconte ce que vous savez déjà : C’est un drogué de l’équipe nationale. Il n’a pas loupé un
match des Lions de l’Atlas depuis qu’il est né. Aujourd’hui, il n’en peut plus, tout simplement. Cette terrible addiction a ruiné toutes ses tentatives pour fonder une famille, pour avoir une vie normale. La dernière humiliation contre le Togo a été un électrochoc, une prise de conscience brutale. Oui, il est un drogué. Aucun homme qui dispose d’un minimum de dignité ne peut accepter de confier ses états d’âme à une bande d’incapables qui en profitent pour le plonger dans une déprime violente à chaque occasion. On l’écoute, puis on l’encourage. D’autres hommes prennent la parole à leur tour. Des hommes respectables, frappés par le diabète, des problèmes de tension, des dysfonctionnements cardiaques ou des montées de violence incontrôlables. Tous des victimes des Lions de l’Atlas. Ils suivent tous un programme en douze étapes pour décrocher de l’équipe nationale.
Le psychologue prend la parole. Il propose aux drogués d’autres centres d’intérêt : “Il faut s’intéresser au reste du monde, vous relativiserez… Par exemple, les élections communales, c’est très important aussi… Savez-vous qui est le maire de Rabat ?” Un des malades est pris de soubresauts, il s’écroule par terre en hurlant : “Lemerre !! Non, pas Lemerre, haaaaaaaaa”. On est obligés de le faire sortir de la salle de réunion avant qu’il ne mette à se mordre lui-même. Le psychologue, qui a compris son erreur, change aussitôt de langue. Il s’adresse désormais au groupe en arabe et propose une sortie pour le soir même, histoire de se changer les idées. Une sortie se dit kharja et c’est un nouveau drame pour deux drogués qu’on évacue à nouveau avec fracas. L’espoir vient d’un cinquantenaire. Il déclare avoir décroché en 1994, au sortir d’une Coupe du Monde grotesque. Bien sûr, il a connu quelques rechutes, en particulier en 1998 lorsqu’un certain Benzekri, vêtu d’un pantalon de pyjama, avait ruiné les espoirs de tout un peuple. Depuis, il n’a plus regardé un seul match de l’équipe nationale. Il a connu une période d’alcoolisme, suivie par une immersion totale dans le mysticisme boutchichi avant de trouver aujourd’hui son équilibre, hamdoullah. Tout le monde le regarde avec envie : il ne connaît pas El Hamdaoui, il n’a pas vu l’horrible penalty, il ne sait pas qu’on a joué avec trois milieux de terrain défensifs contre le Togo, il n’a pas vu Zemmama sortir pour laisser sa place à Regragui, il ne sait pas qu’il faut donner 25 millions de dirhams à Lemerre pour qu’il veuille bien déguerpir, il prétend ne pas connaître la date de la prochaine Coupe du Monde. Lorsqu’on lui explique qu’on a perdu contre le Gabon, il se déclare très heureux pour les Gabonais, qui ont probablement mérité la victoire plus que nous. Zakaria Boualem l’observe attentivement, puis lui demande où il habite. L’homme bafouille. Il a oublié le nom de son pays… Il lui faut quelques secondes pour expliquer qu’il est bien Marocain, originaire de Meknès. En décrochant de l’équipe nationale, il a perdu une partie de son identité. Et Zakaria Boualem réalise que notre équipe nationale constitue le ciment de notre nation, le seul point réellement commun à tout le monde. La dernière chose qui a enthousiasmé tous les Marocains, ça a été le but de Chamakh contre l’Algérie. Ceci étant établi, il s’ensuit que le marasme footballistique dans lequel nous sommes plongés n’est pas seulement triste, il est dangereux. Et merci.

 
 
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