N° 380
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

PRESSE. Procès absurdes, amendes records
AVORTEMENT. "Le roi doit donner un signal"
COMMUNALES. La grande bataille d’Oujda
PORTRAIT. Qui est Samir Abdelmoula ?
L'ACTU MAROC



Par Zoé Deback

PRESSE. Procès absurdes, amendes records
Mouammar Kadhafi
Rachid Niny
(Al Massae)
Mohamed Brini
(Al Ahdath Al Maghribia)
Ali Anouzla (Al Jarida Al Aoula)

Semaine noire pour la presse marocaine : en 24 heures, quatre journaux ont été condamnés à payer des sommes ahurissantes dans des procès en diffamation. Une nouvelle tendance ?


La sentence contre le mensuel francophone Economie & Entreprises, prononcée mardi 30 juin, a doublement choqué. D’abord, par le montant de l’amende : 5,9 millions de dirhams, le triple de l’amende exigée en première instance. Ensuite par la nature du “crime” : six lignes dans le numéro de mars à propos de la facturation (exagérée,
selon le mensuel) de certains produits de la société Primarios, qui appartient au holding royal.
Face à la colère de l’entreprise, le directeur de publication du mensuel, Hassan Alaoui, avait pris la peine de publier un communiqué, où il explique qu’après tout Primarios est libre de facturer ses produits de luxe 10 fois leur prix de revient, s’excusant au passage au nom de la rédaction. En vain. “Nous sommes sous le choc après une amende aussi disproportionnée par rapport à l’objet de la plainte, déclare la rédactrice en chef Nadia Lamlili. Nous avons vraiment l’impression qu’ils veulent nuire au journal”.
La veille, lundi 29 juin, la justice marocaine avait déjà fait parler d’elle en abattant son bras sur trois quotidiens arabophones. Ali Anouzla (Al Jarida Al Aoula), Mohamed Brini et Mokhtar Labzioui (Al Ahdath Al Maghribia), ainsi que Rachid Nini et Youssef Meskine (Al Massae), ont été condamnés à verser collectivement 3,3 millions de dirhams. Cette fois le plaignant n’était autre que le “bureau de fraternité arabe” (nom de l’ambassade libyenne), prétendant représenter Mouammar Kadhafi, “guide de la grande révolution” libyenne. Un jugement frisant l’absurde pour clore un procès rocambolesque, où l’avocat de la partie civile, Ali Belkadi, n’a pas hésité à demander 90 millions de dirhams de dommages et intérêts !

“J’emmerde les présidents”
Tout au long de la première audience, le 15 juin, les plaidoiries des nombreux avocats de la défense ont mis en lumière d’innombrables vices de forme. Les procédures prévues par le Code de la presse pour “atteintes aux chefs d’Etat étrangers” ont été jetées aux oubliettes. En premier lieu, ont argumenté les avocats, la plainte aurait dû être déposée par Kadhafi (en tant que chef d’Etat) auprès du Premier ministre Abbas El Fassi. Or c’est l’ambassade qui s’est adressée au ministère des Affaires étrangères, qui lui-même a demandé au ministère de la Justice de poursuivre les trois journaux. D’autre part, les convocations adressées aux accusés étaient très vagues. Il n’y figurait que le titre des articles, et non pas les passages jugés insultants, conformément aux procédures du Code de la presse.
Les plaidoiries ont par ailleurs “amusé” l’audience en abordant le thème épineux du statut du plaignant “indirect”, Kadhafi. En effet, que ce soit dans la Constitution libyenne ou dans les textes de l’ONU, on se réfère toujours à lui en tant que “guide de la révolution”, et non comme chef d’Etat. Les avocats ont même lu un recueil officiel des discours de Kadhafi. Dans l’un d’eux, le leader affirme sans détour : “Je ne serai jamais un président” et même “J’emmerde les présidents (toz fi rou’assa)”.
Toutes ces considérations n’ont rien changé à la position du tribunal. L’annulation pour vices de forme demandée par la défense, lors de la deuxième audience du 22 juin, a été immédiatement rejetée. “Nous avons vraiment eu l’impression que la décision était prise à l’avance, s’indigne Mohamed Hassani Idrissi, un des très nombreux avocats de la défense. Pour protester, nous avons décidé que les inculpés garderaient le silence et que les avocats se retireraient”. Et le 29, le couperet tombait : pour chaque journal, 100 000 DH d’amende (le maximum prévu par la loi) et un million de dédommagement.
“Nous faisons face à une escalade judiciaire, estime Khalil Hachimi Idrissi, président de la Fédération marocaine des éditeurs de journaux (FMEJ). Il y a une véritable radicalisation de la politique pénale, qui s’exprime par des sommes de plus en plus lourdes, qui n’ont pas pour but la réparation morale, mais la fermeture des journaux”. L’ONG française Reporters sans frontières est du même avis : “Depuis quelques années, on observe certes une diminution des peines de prison contre la presse marocaine, estime Soazig Dollet,
responsable de la section Maghreb-Moyen Orient. Mais cela est compensé par un alourdissement des dédommagements”.

Un prétexte pour l’Etat marocain ?
Le procès impulsé par Kadhafi est pourtant une première du genre : l’Etat marocain a donné un coup de main à un autre Etat pour condamner sa propre presse. Etonnant. Pourtant, les articles incriminés ressemblent d’abord à des critiques (notamment après le scandale causé par un des fils de Kadhafi en Suisse) faisant appel à un vocabulaire assez modéré... “J’ai été condamné pour un mot : rigolo (moudhik)”, confie Mokhtar Laghzioui, journaliste à Al Ahdat Al Maghribia. “Mais je pense que tout cela n’a été pour l’Etat marocain qu’un bon prétexte pour serrer la vis à la presse”. Finalement, les vrais “gros mots” de ces chroniques d’opinion, ce sont “dictature”, “absence de démocratie” ou “parti unique” ! Autre exemple : Ali Anouzla, dans un article sur l’absence de démocratie au Maghreb, critique aussi bien les régimes libyen, mauritanien, algérien et tunisien que… marocain.
Alors, comment expliquer la lourdeur de la sentence ? Des sources du ministère des Affaires étrangères évoquent des pressions incessantes de la part de l’ambassadeur libyen. “Il est venu plusieurs fois avec les copies des articles, raconte l’une d’elles. Les responsables du ministère lui ont même montré d’autres articles qui critiquaient la politique de Mohammed VI, pour le persuader de renoncer aux poursuites judiciaires”.
La Ligue libyenne des droits humains (interdite dans le pays) suit pour sa part de près le déroulement du procès. Son président, Slimane Bouchuiguir, y voit une “tentative d’exporter l’absence de liberté de la presse qui règne en Libye”. Il nous rappelle que les médias indépendants n’existent pas dans le pays de Kadhafi : “Il y a eu une toute petite marge de liberté avec les deux journaux, la télé et les radios fondés par un de ses fils, Seif El Islam. Mais il y a deux mois, la télé a fait des commentaires non conformes avec la ligne de pensée du gouvernement. Kadhafi ne l’a pas supporté, même venant de son fils, et le tout a été nationalisé”. Espérons que la liberté de presse au Maroc ne soit pas, elle aussi, en phase de régression…

 
 
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