N° 380
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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AVORTEMENT. "Le roi doit donner un signal"
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PORTRAIT. Qui est Samir Abdelmoula ?
L'ACTU MAROC



Propos recueillis par Cerise Maréchaud

AVORTEMENT. "Le roi doit donner un signal"
(DR)

Le Professeur Chafik Chraïbi, président de l’Association marocaine de lutte contre l'avortement clandestin (Amlac), relance le débat sur la législation, sous conditions, de l’interruption volontaire de grossesse. Entretien.


Libéralisation, légalisation, dépénalisation de l'avortement… Que revendiquez-vous ?
La légalisation. C’est modifier la loi pour rendre légal l’avortement, jusqu’à douze semaines, dans certaines situations : viol, inceste,
mineures, malformation fœtale, pathologie ou fragilité psychiatrique, mais aussi certaines situations sociales dramatiques. C’est là que ça devient suggestif et qu’il s’impose de créer un comité d’éthique. Je milite pour un assouplissement de la loi qui n’entraîne pas une hausse des avortements, et suscite une prise de conscience, via aussi l’éducation sexuelle, la prévention.

Le Parti de la justice et du développement (PJD) serait le seul qui vous prête une oreille attentive…
Je viens juste de m’entretenir avec Saâd Eddine El Othmani. Je l’ai appelé et il s’est montré très favorable. Il a annoncé l’organisation prochaine d’une commission pour rédiger un projet de loi.

Mais il n’est plus secrétaire général du PJD, qu’en pense Abdelilah Benkirane ?
El Othmani est numéro 2. Je ne veux pas parler à leur place, mais il semble que la majorité du PJD est favorable à mes propos.

Concrètement, quelle est la position des islamistes ?
Lors du débat au parlement organisé par l’Amlac le 23 décembre dernier, un élu islamiste, l’imam Zemzmi (député de Casa-Anfa, ndlr), a clairement indiqué que jusqu’au 42ème jour le fœtus n’a pas d’âme (selon le rite malékite), donc l’avortement est autorisé, et même jusqu’à quatre mois en cas de danger pour la vie ou la santé de la mère.

Comment expliquez-vous qu’ils soient les premiers à monter au créneau ?
C’est moi qui les ai sollicités, car c’est le PJD qui préside la commission sociale au parlement. Et ils étaient aux anges. Ils assurent être pour. Et puis, c’est politique, ils suivent un dossier que personne d’autre ne suit. Cela dit, pas assez à mon avis, car de décembre jusqu’à aujourd’hui, c’était silence radio.

D’autres contacts parmi les politiques, les ouléma, les associations, etc. ?
Oui. Un élu du Parti du progrès et du socialisme (PPS), le président du conseil municipal de Tiznit, m’a invité à un débat avec le président du conseil local des ouléma d’Agadir sur la radio Aswat. Un élu de l’Istiqlal, député de la 2ème chambre, m’avait proposé d’y tenir un débat, prévu le 26 février dernier, mais il a annulé la veille. Et j’ai participé à un débat sur la RTM avec une députée du PAM, Fatiha Layadi. Quant à Fouad Ali El Himma, je l’ai rencontré dans un avion, il m’a dit : “Oui, oui je vous rappellerai”, je l’ai relancé plusieurs fois mais, depuis, pas de réponse.

Un débat politique est-il réellement possible ?
Absolument. Mais il faut que le roi donne un signal, sinon, personne ne se mouillera.

La ministre de la Santé, Yasmina Baddou, a légalisé la pilule du lendemain il y a an, était-ce un premier pas vers celle de l’avortement ?
Non, c’était une avancée symbolique et un peu psychologique : accepter la réalité des grossesses non désirées. Mais ça n’a rien à voir avec l’avortement car la pilule du lendemain n’est pas abortive.

Vous l’encouragez à être “la Simone Veil du Maroc”, qu’en pense-t-elle ?
Chaque fois que je la vois, elle me dit être très favorable à un débat. Elle écoute, c’est déjà bien. Elle a aussi permis la prochaine mise sur le marché d’un médicament abortif, le Cytotec, qui provoque de fortes contractions utérines et stoppe l’hémorragie de la délivrance. Désormais, ce médicament pourra être utilisé en milieu hospitalier en cas d’avortement légal ou d'une fausse couche. De toute manière, il se trouve déjà partout, importé de manière informelle, à 100 dirhams les 60 comprimés. Les médecins du privé ne l’utilisent pas beaucoup car il ne fait pas rentrer autant d’argent que le curetage.

On dénonce souvent un marché juteux de l'avortement, à quel point ?
En milieu médicalisé, les tarifs vont de 1500 à 15 000 DH. Tout dépend de la personne. Une célibataire stressée avec une grossesse avancée et qui veut avorter à tout prix, on lui tarife le maximum. On fait aussi payer le risque. Il y a un an et demi, dans le même mois, à Rabat, deux femmes sont décédées après un avortement dans des cabinets médicaux. Dans un cas, il s’agissait d’un d’adultère, avec un homme marié employé dans une banque, la grossesse était avancée : le médecin a pris cinq ans de prison ferme. L’autre décès concernait une femme mariée venue avec son mari, l’affaire a été étouffée et le médecin n’a rien eu.

Vous parlez d’au moins 600 avortements en milieu médicalisé par jour au Maroc, sur quoi basez-vous vos chiffres ?
A Casa et Rabat, 50% des gynécologues privés le pratiquent, et la moitié d’entre eux parfois ne font que ça. Sans compter les généralistes. J’en conclus qu’environ 250 avortements sont pratiqués chaque jour dans des cabinets de Casa et Rabat, et j’extrapole à Marrakech, Agadir, Tanger, des villes de surcroît touchées par le tourisme sexuel.

C’est, en effet, une extrapolation…
Oui, mais l’Association marocaine de planification familiale (AMPF) a les mêmes estimations que nous. C’est un minimum, sans parler des avortements en milieu non médicalisé, faits par des charlatans, des faiseuses d’ange. C’est ça qui m’a révolté. Chaque jour, dans ma maternité des Orangers à Rabat, arrivent des femmes démunies, avec la poche des eaux cassée, proches de la septicémie. On se trouve donc obligés de terminer le travail, et, je vous le dis, on utilise le Cytotec. Jusqu’à présent, il est interdit, mais on le fait venir clandestinement. Mais l’acte en lui-même est légal, car il s’agit alors de sauver la femme.

Quels liens entretenez-vous avec l’Association marocaine de planification familiale ?
Franchement, j’ai essayé de les approcher mais ils tirent toujours la corde de leur côté sans jamais faire de choses avec nous, sans jamais citer notre association. Je suis déçu.

Ne craignez-vous pas, quelques fois, pour votre peau ?
Je n’ai jamais reçu la moindre menace, Dieu merci. Ma position n’est pas risquée, car elle est logique. Et tous les jours, des juges, des parlementaires, voire des religieux s’adressent à des cabinets pour un avortement. Je veux protéger, trouver une solution pour les jeunes filles et femmes qui tombent dans des pièges, leur ouvrir les portes de l’hôpital ou de la clinique à prix raisonnable.

Vous n’êtes inquiété par personne, à croire que vous avez une sorte de baraka qui vous entoure… ou des amis bien placés ?
Si j’avais des amis haut placés, les choses auraient avancé plus vite. Mais, simplement, je suis respecté dans mon métier.

Vous êtes père de trois enfants dont une fille de 21 ans, comment réagiriez-vous si aujourd’hui elle devait ou voulait avorter ?
En tant que père, déjà, j’essaie de sensibiliser en amont. Mais si c’est une petite aventure et non une relation sérieuse avec une chance de mariage, et bien j’irais vers l’avortement. Je demanderais à un confrère de le faire. Et il le ferait.

Chafik Chraïbi. Fervent défenseur
De plus en plus sollicité par les médias, car seul défenseur du droit à l'avortement qui s'exprime ouvertement, le Pr Chraïbi en redemande, loin de craindre l'exposition malgré ses prises de position. A 52 ans, originaire de Fès, ce père de famille hyperactif, qui a fait ses études de médecine entre Rabat et Toulouse, dirige depuis 2004 le service gynécologie obstétrique de la maternité des Orangeraies de Rabat. Il a créé, en 2005, la Société marocaine des maladies du sein, et reçu, en 2007, une médaille des Arts et des Lettres de l’Académie française pour sa formule mathématique de l’estimation échographique du poids fœtal. En 2008, il a créé l’Amlac (Association marocaine de lutte contre l'avortement clandestin), et tente actuellement de mettre sur pied un congrès spécifique fin novembre prochain, sous réserve de fonds.

 
 
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