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Propos recueillis par Cerise Maréchaud
AVORTEMENT. "Le roi doit donner un signal"
Le Professeur Chafik Chraïbi, président de lAssociation marocaine de lutte contre l'avortement clandestin (Amlac), relance le débat sur la législation, sous conditions, de linterruption volontaire de grossesse. Entretien.
Libéralisation, légalisation, dépénalisation de l'avortement
Que revendiquez-vous ?
La légalisation. Cest modifier la loi pour rendre légal lavortement, jusquà douze semaines, dans certaines situations : viol, inceste, |
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mineures, malformation ftale, pathologie ou fragilité psychiatrique, mais aussi certaines situations sociales dramatiques. Cest là que ça devient suggestif et quil simpose de créer un comité déthique. Je milite pour un assouplissement de la loi qui nentraîne pas une hausse des avortements, et suscite une prise de conscience, via aussi léducation sexuelle, la prévention.
Le Parti de la justice et du développement (PJD) serait le seul qui vous prête une oreille attentive
Je viens juste de mentretenir avec Saâd Eddine El Othmani. Je lai appelé et il sest montré très favorable. Il a annoncé lorganisation prochaine dune commission pour rédiger un projet de loi.
Mais il nest plus secrétaire général du PJD, quen pense Abdelilah Benkirane ?
El Othmani est numéro 2. Je ne veux pas parler à leur place, mais il semble que la majorité du PJD est favorable à mes propos.
Concrètement, quelle est la position des islamistes ?
Lors du débat au parlement organisé par lAmlac le 23 décembre dernier, un élu islamiste, limam Zemzmi (député de Casa-Anfa, ndlr), a clairement indiqué que jusquau 42ème jour le ftus na pas dâme (selon le rite malékite), donc lavortement est autorisé, et même jusquà quatre mois en cas de danger pour la vie ou la santé de la mère.
Comment expliquez-vous quils soient les premiers à monter au créneau ?
Cest moi qui les ai sollicités, car cest le PJD qui préside la commission sociale au parlement. Et ils étaient aux anges. Ils assurent être pour. Et puis, cest politique, ils suivent un dossier que personne dautre ne suit. Cela dit, pas assez à mon avis, car de décembre jusquà aujourdhui, cétait silence radio.
Dautres contacts parmi les politiques, les ouléma, les associations, etc. ?
Oui. Un élu du Parti du progrès et du socialisme (PPS), le président du conseil municipal de Tiznit, ma invité à un débat avec le président du conseil local des ouléma dAgadir sur la radio Aswat. Un élu de lIstiqlal, député de la 2ème chambre, mavait proposé dy tenir un débat, prévu le 26 février dernier, mais il a annulé la veille. Et jai participé à un débat sur la RTM avec une députée du PAM, Fatiha Layadi. Quant à Fouad Ali El Himma, je lai rencontré dans un avion, il ma dit : Oui, oui je vous rappellerai, je lai relancé plusieurs fois mais, depuis, pas de réponse.
Un débat politique est-il réellement possible ?
Absolument. Mais il faut que le roi donne un signal, sinon, personne ne se mouillera.
La ministre de la Santé, Yasmina Baddou, a légalisé la pilule du lendemain il y a an, était-ce un premier pas vers celle de lavortement ?
Non, cétait une avancée symbolique et un peu psychologique : accepter la réalité des grossesses non désirées. Mais ça na rien à voir avec lavortement car la pilule du lendemain nest pas abortive.
Vous lencouragez à être la Simone Veil du Maroc, quen pense-t-elle ?
Chaque fois que je la vois, elle me dit être très favorable à un débat. Elle écoute, cest déjà bien. Elle a aussi permis la prochaine mise sur le marché dun médicament abortif, le Cytotec, qui provoque de fortes contractions utérines et stoppe lhémorragie de la délivrance. Désormais, ce médicament pourra être utilisé en milieu hospitalier en cas davortement légal ou d'une fausse couche. De toute manière, il se trouve déjà partout, importé de manière informelle, à 100 dirhams les 60 comprimés. Les médecins du privé ne lutilisent pas beaucoup car il ne fait pas rentrer autant dargent que le curetage.
On dénonce souvent un marché juteux de l'avortement, à quel point ?
En milieu médicalisé, les tarifs vont de 1500 à 15 000 DH. Tout dépend de la personne. Une célibataire stressée avec une grossesse avancée et qui veut avorter à tout prix, on lui tarife le maximum. On fait aussi payer le risque. Il y a un an et demi, dans le même mois, à Rabat, deux femmes sont décédées après un avortement dans des cabinets médicaux. Dans un cas, il sagissait dun dadultère, avec un homme marié employé dans une banque, la grossesse était avancée : le médecin a pris cinq ans de prison ferme. Lautre décès concernait une femme mariée venue avec son mari, laffaire a été étouffée et le médecin na rien eu.
Vous parlez dau moins 600 avortements en milieu médicalisé par jour au Maroc, sur quoi basez-vous vos chiffres ?
A Casa et Rabat, 50% des gynécologues privés le pratiquent, et la moitié dentre eux parfois ne font que ça. Sans compter les généralistes. Jen conclus quenviron 250 avortements sont pratiqués chaque jour dans des cabinets de Casa et Rabat, et jextrapole à Marrakech, Agadir, Tanger, des villes de surcroît touchées par le tourisme sexuel.
Cest, en effet, une extrapolation
Oui, mais lAssociation marocaine de planification familiale (AMPF) a les mêmes estimations que nous. Cest un minimum, sans parler des avortements en milieu non médicalisé, faits par des charlatans, des faiseuses dange. Cest ça qui ma révolté. Chaque jour, dans ma maternité des Orangers à Rabat, arrivent des femmes démunies, avec la poche des eaux cassée, proches de la septicémie. On se trouve donc obligés de terminer le travail, et, je vous le dis, on utilise le Cytotec. Jusquà présent, il est interdit, mais on le fait venir clandestinement. Mais lacte en lui-même est légal, car il sagit alors de sauver la femme.
Quels liens entretenez-vous avec lAssociation marocaine de planification familiale ?
Franchement, jai essayé de les approcher mais ils tirent toujours la corde de leur côté sans jamais faire de choses avec nous, sans jamais citer notre association. Je suis déçu.
Ne craignez-vous pas, quelques fois, pour votre peau ?
Je nai jamais reçu la moindre menace, Dieu merci. Ma position nest pas risquée, car elle est logique. Et tous les jours, des juges, des parlementaires, voire des religieux sadressent à des cabinets pour un avortement. Je veux protéger, trouver une solution pour les jeunes filles et femmes qui tombent dans des pièges, leur ouvrir les portes de lhôpital ou de la clinique à prix raisonnable.
Vous nêtes inquiété par personne, à croire que vous avez une sorte de baraka qui vous entoure
ou des amis bien placés ?
Si javais des amis haut placés, les choses auraient avancé plus vite. Mais, simplement, je suis respecté dans mon métier.
Vous êtes père de trois enfants dont une fille de 21 ans, comment réagiriez-vous si aujourdhui elle devait ou voulait avorter ?
En tant que père, déjà, jessaie de sensibiliser en amont. Mais si cest une petite aventure et non une relation sérieuse avec une chance de mariage, et bien jirais vers lavortement. Je demanderais à un confrère de le faire. Et il le ferait. |
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Chafik Chraïbi. Fervent défenseur
De plus en plus sollicité par les médias, car seul défenseur du droit à l'avortement qui s'exprime ouvertement, le Pr Chraïbi en redemande, loin de craindre l'exposition malgré ses prises de position. A 52 ans, originaire de Fès, ce père de famille hyperactif, qui a fait ses études de médecine entre Rabat et Toulouse, dirige depuis 2004 le service gynécologie obstétrique de la maternité des Orangeraies de Rabat. Il a créé, en 2005, la Société marocaine des maladies du sein, et reçu, en 2007, une médaille des Arts et des Lettres de lAcadémie française pour sa formule mathématique de lestimation échographique du poids ftal. En 2008, il a créé lAmlac (Association marocaine de lutte contre l'avortement clandestin), et tente actuellement de mettre sur pied un congrès spécifique fin novembre prochain, sous réserve de fonds. |
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