N° 380
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari


k.boukhari@telquel.info (DR)

Nos eighties
Comme pour Hassan II, on a tous quelque chose à dire sur Michael Jackson. L’un était roi du Maroc, l’autre celui de la pop. Et ils nous ont bien marqué, ça, oui. Il n’y a qu’à convoquer sa mémoire, et à laisser défiler les images… Tenez, on vous a sans doute interrogé un jour, entre deux verres de lait, ou très sérieusement, comme le ferait un adoul pressé de conclure un acte de mariage : et toi, mon ami, que faisais-tu donc au moment de la mort de Hassan II ? Vous moduliez alors votre réponse selon votre degré de sincérité du moment, et le regard, sévère ou amusé, de votre interlocuteur. Gros dilemme. Comment dire vrai
sans trahir la complexité de son sentiment ? Comment, en une phrase, résumer toute la plénitude et la grande diversité d’une extraordinaire gamme d’émotions ?
Maintenant, on vous demande : mes amis, que fabriquiez-vous donc au moment où Thriller séparait le monde des garçons pubères en deux, celui des frimeurs qui imitaient “Maykal” pour drainer les filles à maman et celui des autres qui restaient dans leur coin ? Comme le roi (de la pop) est mort, vous avez le droit de répondre franchement : “Euh, j’essayais de me tenir debout sur la piste de danse, sans vraiment y arriver, et je voyais les filles s’éloigner, et je renonçais, et je retournais m’asseoir en ruminant des idées noires”. C’était nos eighties. Le petit Jackson, icône des années 1980, a pourri la décennie de tous les ados aux pieds nickelés. C’était un roi, on pouvait l’aimer et le détester, souvent les deux à la fois d’ailleurs. Par exemple, lorsque le riff de Beat it s’échappait de la platine, vous pouviez frémir de plaisir. Vous aimiez le roi. Mais quand il dansait, quand il illuminait l’écran des boîtes de nuit de son sourire d’enfant à la parfaite dentition, quand les plans de drague se nouaient autour de vous mais sans vous, et que vous n’aviez que vos yeux pour mesurer tout ce qui pouvait vous séparer des garçons à succès, vous n’aviez d’autre choix que de le haïr, ce roi.


Israéliens, Palestiniens
Laissez-nous vous entretenir de la dernière merveille du cinéma israélien. Cela s’appelle Jaffa, comme la ville, et c’est signé Keren Yedaya, déjà auteur du très bon Mon trésor en 2004. Jaffa, qui a été présenté en mai dernier à Cannes, raconte l’histoire d’un amour impossible entre une juive et un arabe. De politique et de conflit israélo-palestinien, il n’est point question. Mais tout le film sent le brûlé de la guerre, des tensions sociales et du repli identitaire. Un beau film, un de plus, de ce cinéma émergent, l’un des très seuls, peut-être avec les cinémas turc, portugais ou argentin, à restituer très justement la complexité de notre temps. Pour voir le film, qui restera inédit au Maroc comme l’ensemble du cinéma israélien, vous pouvez passer une commande sur le Net. Ou attendre les arrivages de nos précieux amis pirates. Et tant qu’à faire, essayez de prolonger le plaisir et joindre l’utile à l’agréable en vous procurant un autre film dédié à cette région du globe, palestinien celui-là. Il s’appelle Amerrika, on le doit aussi à une femme et, comme Jaffa, il a été sélectionné dans le dernier Cannes. Amerrika, donc, ou la chronique ronronnante d’une petite famille palestinienne poussée à l’exil, qui pose ses valises dans le froid Illinois américain. Racisme, communautarisme et, permettez-nous l’insertion de ce concept très en vogue, “choc des civilisations” : tout cela est au rendez-vous de ce premier film qui a tant emballé la critique internationale. D’Israël et de Palestine nous viennent, donc, deux des films les plus intéressants de l’année. Deux petits objets à fort ancrage ethnique et territorial, mais parfaitement ouverts sur le monde. Pour ne pas passer à côté de toutes les questions d’actualité soulevées par les deux films, dont la résonance est tout à fait universelle, on lance d’ici un appel au Centre cinématographique marocain, au gouvernement et à tous les décideurs du plus beau pays du monde : messieurs, saisissez l’aubaine et marquez à votre tour l’histoire en devenant les premiers dans le monde arabe à inviter, en les confrontant, artistes et intellectuels d’Israël et de Palestine. Leurs films, comme hier leurs poèmes et leurs livres, ont tant de choses à nous dire.

 
 
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