Danger
|
Procès après procès, amende après amende, la justice cherche clairement à abattre la presse. Même sans instructions !
Lundi dernier, les quotidiens Al Massae, Al Ahdath Al Maghribiya et Al Jarida Al Oula ont été condamnés par la justice à 1 million de dirhams damende chacun. Le lendemain, cétait au tour du mensuel Economie & Entreprises dêtre condamné, cette fois à un petit peu moins de 6 millions de dirhams (vous avez bien lu, 6 millions !) En 24 heures, la justice marocaine a donc distribué 9 millions de dirhams damendes à la
|
|
presse et on ne compte pas les à-côtés, sommes additionnelles à verser au ministère public, frais davocats, etc. Tout compris, le total frôle le milliard de centimes (1). Cest juste fou !
Evacuons vite les motifs de ces procès. Les trois quotidiens étaient poursuivis pour atteinte à lhonneur du leader libyen Mouammar Kadhafi, pour avoir publié des articles dopinion à son sujet (rien de personnel, que de la critique politique parfaitement légitime). Quant au mensuel économique, il était attaqué par deux entreprises privées (dont une appartient au holding royal Siger) parce quil avait publié un entrefilet affirmant, en gros, que lune dentre elles surfacturait ses prestations à lautre. Malgré le démenti et les excuses répétées du mensuel, les plaignants avaient maintenu leur procès en diffamation jusquen appel et cétait leur droit. Mais quel est donc ce préjudice qui vaut 6 millions de dirhams ?!!
Clairement, les montants des amendes nous interpellent plus que les verdicts en eux-mêmes. Toute personne physique ou morale sestimant diffamée est en droit de poursuivre un journal et en droit de gagner le procès si le journal est dans son tort. Encore une fois, nous, journalistes, ne prétendons pas être différents des autres justiciables. Sauf quon ne nous traite pas comme les autres justiciables ! De procès en procès, les juges émettent des amendes de plus en plus élevées, de plus en plus folles (un million de dirhams, puis deux, puis trois, puis six
), qui valent arrêt de mort pour les journaux concernés et poussent tous les autres à la peur et lautocensure. Ces sommes incroyables sont devenues tellement fréquentes quelles sont en voie de banalisation. Million après million, lindignation de lopinion publique sémousse. Or, lindignation de lopinion publique est notre seule arme face à des juges qui, de toute évidence, ne sont pas indépendants.
Je vous entends déjà penser aux instructions tombées den haut. Cétait probablement le cas il y a quelques années. Mais jai la nette impression que cela ne fonctionne plus comme ça. Dans son rapport à la presse, la justice marocaine semble désormais en roue libre. Sans doute les juges pensent-ils faire, tout seuls, ce quon attend deux : terroriser les éditeurs en menaçant de ruiner leurs publications pour la moindre raison, à la moindre alerte. Quant à faire réellement justice, quel que soit linnocent ou le coupable, nous en sommes vraiment très loin
Ne nous y trompons pas : il ne sagit pas là dun souci corporatiste, mais bel et bien dun problème politique. Au-delà des entreprises de presse, cest la liberté de la presse qui est harcelée et menacée de disparition. Mais en (très) haut lieu, il semble quon se soit arrêté sur ce raisonnement : Vu que nous ne lui donnons plus dinstructions, la justice marocaine est donc indépendante quelle fasse son travail comme elle lentend. Messieurs les hauts décideurs, qui que vous soyez, je vous le dis haut et fort : en pensant cela, vous vous achetez une bonne conscience à peu de frais. La justice marocaine nest pas indépendante, et elle ne sait pas ce quelle fait. Elle est en train danticiper sur votre ressenti à légard de la presse (à tort, si ça se trouve) en nous envoyant à la mort les uns après les autres. Cest la liberté dexpression marocaine une exception régionale et un acquis politique fondamental de ces 10 ans de règne quelle est en train dabattre. Vous ne pouvez pas vous en laver les mains !!
Il faut très vite relancer le dialogue sur la réforme du Code de la presse, que le gouvernement a à peu près abandonné depuis 2007. Et il faut surtout, surtout, faire avancer le projet de chambres de justice spécialisées dans les délits de presse. Avec des magistrats formés à notre métier et à ses contraintes enfin ! dont le souci serait uniquement de rendre le droit, de manière juste et proportionnée. Pas de semer la vengeance et la peur
et de créer une crise de confiance majeure, dont le Maroc de Mohammed VI na vraiment pas besoin.
(1) Voir aussi notre enquête, p.20 |