N° 380
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

NOSTALGIE. Michael à tout prix
SOCIÉTÉ. Profession Neggaf



Par Yassmina Assaoui

SOCIÉTÉ. Profession Neggaf
L’Haj Mohamed
un parcours original. (DR)

Chasse gardée de la gente féminine, l’Haj Mohamed s’est fait un nom dans le milieu du taneggaft en moins de cinq ans. Portrait d’un homme qui exerce un métier de femme.

Quartier Polo, Casablanca. Au détour d’une ruelle, une grande bâtisse de style marrakchi avec ses coupoles blanches vieillottes se dresse fièrement face à un terrain vague. L’entrée est dénuée de toute enseigne. Nids d’abeille en plâtre doré aux plafonds, zellige vert et rouge aux murs, tapis rbatis sur le sol, candelabres ça et là entre deux meubles chargés de porcelaine et de bibelots, le tout baignant dans une
senteur d’encens insistante : bienvenue chez l’Haj Mohamed Neggaf. Lieu de travail et d’habitation, ce rez-de-chaussée de villa est une enfilade de salons marocains, dont un improvisé entrepôt de ammariyate. Pour y accéder, il faut impérativement prendre rendez-vous. Le maître des lieux reçoit ses clients comme des amis : l’allure décontractée, trônant au milieu de son salon, ses hommes de main autour de lui, à l’affût du moindre mouvement de sa tête aux cheveux noirs légèrement grisonnants. Grand, accusant un léger embonpoint, ce jeune quadragénaire à la présence imposante accueille ses visiteurs par une poignée de main ferme. Son discours très gestuel, ponctué de “benti”, sa voix stridente et ses yeux pétillants, il raconte son métier, ou plutôt “sa passion”, dixit himself.

Neggaf par hasard
Né en 1968 dans une famille de nantis casablancais, le jeune Mohamed échoue au bac au lycée Lyautey. Après avoir repassé avec succès les épreuves à Nice, l’année suivante, il s’envole pour Montréal. Une licence d’économie plus tard, le décès de son père l’oblige à revenir au bled pour s’occuper du patrimoine familial. Commence alors une routine confortable de rentier : “Je ne pensais même pas à travailler”, explique-t-il. En 2003, année décisive, sa famille voit les choses en grand pour le mariage de la petite dernière. Déçu par les prestations proposées par les neggaffate, l’Haj décide de prendre les choses en main…et s’improvise neggaf. Toute la tribu est mise à contribution : la grand-mère prête un ltam, la mère un jouhor, la tante une madamma, et ainsi de suite. Organisateur exigeant, Mohamed offre ainsi à sa cadette une fête étalée sur 7 jours, “dans la pure tradition marocaine”. Un an passe, puis on vient frapper à sa porte pour faire appel à ses services pour un mariage d’amis haut placés à Marrakech. Le business de Haj Mohamed est lancé. Du jour au lendemain, il décide d’être neggaf à la place des negaffate. Le bouche-à-oreille fera le reste. En quelques années, l’homme-neggaf réussit à percer. Il s’impose dans le milieu du taneggaft, volant même la vedette à ses consœurs. Et n’affiche aucun complexe à ce niveau d’ailleurs: “Quand un homme a un métier féminin, il le pratique mieux que en femme. Et vice-versa”. Qu’importe le maalem pourvu qu’on ait l’ivresse, donc. Autodidacte, notre neggaf déclare avoir appris sur le tas tout en “revisitant les traditions” à sa manière. Dans la foulée, il se vante, mi-darija mi-français, d’être “rass souk” car “plus cher que toutes les neggaffate de Casa”. Mais l’Haj refuse de parler prix, car sa clientèle se recrute dans les milieux très aisés “où on ne parle pas argent”, se justifie-t-il. “Même la famille royale fait appel à mes services”, chuchote notre homme. “Quand on veut faire un beau mariage, on sollicite l’Haj Mohamed. Pour un mariage normal, il y a les autres”, poursuit-il, en parlant lui-même à la 3ème personne.

Un kit mariage sur mesure
Côté prestation, notre maâlem innove. Intéressante, par exemple, son idée de proposer un kit mariage sur mesure, adapté aux origines géographiques de chaque famille. Kit grand luxe bien sûr car le neggaf se targue, tout sucre tout miel, de “voyager hors du temps” avec ses cérémonies orchestrées façon Maroc début 20ème siècle. “C’est une chorégraphie, chacune de mes mariées à vingt-quatre hommes et huit femmes à son service, qui lui assurent une entrée oubbaha : flambeaux, drapeaux, personnel tiré à quatre épingles”. Fadwa, directrice artistique de 28 ans et cliente en 2005, se souvient : “C’était génial de voir un homme diriger un troupeau de femmes. L’Haj réglait tous les petits soucis en un tour de main. J’ai été bluffée par son sens de l’organisation et de l’écoute”. La jeune femme explique que le neggaf guettait systématiquement ses sorties de la chambre après chaque habillage, histoire de mettre la touche finale à sa parure (recoiffer une mèche, arranger un bijou, etc). Cette mariée avait été séduite aussi par le package: 18 000 dirhams tout compris, groupe Aïssaoua en bonus. Mais attention, rien d’extravagant. Un mariage “ala hakou ou trikou”, conclut-elle. Mais tous les mariages ne se ressemblent pas. Une anecdote croustillante que nous raconte l’Haj, tout sourire : le mariage d’un Saoudien qui l’a “beaucoup marqué” et pas seulement parce qu’il a gagné l’équivalent de trois mois de salaire en une nuit. “A la dernière minute, le mari n’a pas pu venir. Au lieu de deux mariés assis côte à côte sur le trône nuptial, il y avait l’âroussa et…un portrait grandeur nature du futur marié. A 3h du matin, le marié est finalement arrivé. On a été obligés de reprendre la cérémonie à zéro, depuis la Ammariya, pour finir à 11h du matin”. Insolite. Prochaine étape de cette success story : installer dans chaque grande ville du Maroc une agence l’Haj Mohamed. A neggaf vaillant, rien d’impossible.

Zoom. Neggaffate kesako
Les neggaffate de nos aïeux avaient trois domaines de prédilection?: conseiller sur le choix du futur époux, vu leur grande connaissance des familles, louer caftans et bijoux, et organiser la cérémonie (généralement sur une semaine). La coutume voulait qu’elles soient rétribuées à la fin des sept jours (ghrama d’sba’ayyam) et en nature (vêtements brodés, miel, sucre, lait, cierges, etc.). Aujourd’hui, les neggaffate se font payer comptant, et les prix, souvent négociables, dépendent de plusieurs critères : “standing” de la neggafa, formule choisie, durée du mariage, etc. En moyenne, il faut compter de 1500 à 4000 dirhams pour l’entrée de gamme, entre 5000 à 20 000 dirhams, voire beaucoup plus, pour un pack de luxe. Activité soumise à très forte saisonnalité, l’essentiel du chiffre d’affaires des neggaffate est réalisé durant l’été. La dizaine d’entre elles que nous avons contactées organisent une trentaine de cérémonies par an, mais les plus en vue peuvent atteindre la centaine. Avec près de 5000 établies à Casa, les neggaffate sont estimées à plusieurs milliers sur tout le territoire. Et la loi dans tout ça ? Taneggaft, comme toute activité professionnelle, requiert l’obtention d’une patente délivrée par la Direction des Impôts, assortie d’un agrément obtenu auprès de la commune où la negafa exerce. Sur le terrain, beaucoup restent informelles. Ces praticiennes du mariage ont aussi leur doyenne, “l’amina”, arbitre des conflits, mais aussi représentante écoutée de leur profession.

 
 
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