N° 380
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

ZB a fait une overdose à la vue d’une publicité
mettant en scène des vaches chantant Abidat r’ma.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Pour une raison qui n’appartient qu’à eux, les valeureux publicitaires de notre pays ont décidé, soudain, de nous submerger d’une vague effrayante de Abidat r’ma. Précisons à l’égard de nos lecteurs qui ne s’intéressent qu’à l’art abstrait que Abidat r’ma est un genre musical traditionnel marocain mettant en scène des troupes de percussionnistes, chanteurs, danseurs systématiquement vêtus de djellabas et de sacs de cuir en bandoulière. Ils proposent une musique festive d’inspiration rurale, basée sur des percussions aussi variées que des taârija et des ciseaux. Voilà. Ces deux phrases très sérieuses m’ont épuisé. Il faut préciser que Abidat r’ma, comme l’aspirine, est un produit générique. Ils sont donc
interchangeables, inépuisables, et peuplent désormais une partie importante de nos spots télévisés. Que Dieu assiste nos créatifs. Zakaria Boualem, qui avait une vision plutôt sympathique de cette musique, a fait une overdose à la vue d’une nouvelle publicité mettant en scène un troupeau de vaches chantant Abidat r’ma. Oui, des vaches.
Il faut faire ici une pause un peu hypocrite, puisqu’on me signale que les publicitaires critiqués plus haut sont ceux qui payent mon salaire, largement insuffisant mais qui a le mérite d’exister. Désolé, je me reprends : Zakaria Boualem souhaite rendre un sincère hommage à nos valeureux publicitaires pour leur créativité. Toujours à l’affût de nouvelles tendances, toujours prêts à proposer de nouvelles rimes, de nouveaux jeu de mots subtils, leur valeur ajoutée dans le paysage médiatique marocain est incontestable.
Mais il y a toutefois une proposition : le jazz. Parce que les Marocains sont des jazzmen. L’improvisation comme mode de fonctionnement collectif, voilà la vérité. Hors de question d’imiter ces musiciens pop ignares, ces sous-enveloppés de l’instinct qui se contentent d’écrire scolairement des couplets, des ponts et des refrains et de les répéter toute leur vie. Le Marocain, lui, a une vague idée de l’objectif final et il affrontera les obstacles, mêmes les plus prévisibles, au moment précis où ils se présenteront, sûr de sa force et de sa créativité. Il ne faut pas trop anticiper, ça bride l’imagination. Il est un jazzman...
Des exemples ? Tout le monde sait que dans quelques mois, il va pleuvoir. Il va y avoir des inondations, peut être même des morts. Les jazzmen marocains seront surpris, comme chaque année. Ils vont faire de belles chaînes de solidarité, quelques appels aux pouvoirs publics pour réparer les voiries, et puis s’empresser de ne rien faire parce qu’on improvisera pareil l’an prochain. Tout le monde sait que dans quelques mois, il va faire froid. Les jazzmen marocains, surpris, se rueront aussitôt dans les supermarchés pour acheter des chauffages à gaz qui seront en rupture de stock parce que le supermarché, géré par d’autres jazzmen, a été surpris lui aussi.
Toujours pas convaincus ? Allez dans un supermarché un vendredi soir, au rayon alcool hachakoum et vous découvrirez une masse de jazzmen qui improvisent en catastrophe leur soirée alors qu’ils en connaissaient la structure globale depuis au moins une semaine. Ils ont quand même attendu la dernière minute pour acheter des bières, elles auront sans doute meilleur goût. Le Marocain est un jazzman, et ça lui réussit plutôt bien. Bien entendu, il y a de temps en temps une catastrophe, mais n’est ce pas là le prix à payer pour un art aussi exigeant ?
Bien sûr, il existe dans notre pays un nombre important de procédures, de règles et de structures qui semblent aller contre cette théorie. Ce n’est qu’une façade, puisque toutes les procédures, les règles et les structures chez nous servent en fait à bloquer toute initiative. C’est une tactique défensive mise en place par un système qui ne souhaite pas être dérangé. Pour les vrais projets, il n’y a aucune procédure, pas de règle et encore moins de structures. Il n’y a que du jazz. Du free jazz, même…

 
 
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