N° 381
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

PORTRAIT. Le fabuleux destin d’Anas Alami
L'ACTU ÉCONOMIE



Par Youssef Ziraoui

PORTRAIT. Le fabuleux destin d’Anas Alami
(AIC PRESS)

Ancien dirigeant de la banque d’affaires Upline, ce fils de facteur cumule aujourd’hui les fonctions de patron de Poste Maroc et de directeur général de la toute puissante CDG. Retour sur une success story.


Lundi 15 juin, siège de la Caisse de dépôt et de gestion (CDG). Au 1er étage du bâtiment surplombant la place Moulay Hassan à Rabat, quelque 300 cadres de la Makhzen bank s’agglutinent dans la salle Abderrahim Bouabid. Ambiance petits-fours et soda pour le pot de
départ de Mustapha Bakkoury, directeur général sortant de la Caisse, remplacé deux jours plus tôt par Anas Alami. Dans l’assemblée, quelques invités de marque, comme Salaheddine Mezouar, ministre des Finances, et Abdelatif Jouahri, wali de Bank Al Maghrib, y vont de leur congratulations. Standing ovation (de circonstance) après le speech d’un Bakkoury tout sourire. Les applaudissements repartent de plus belle quand Anas Alami lui succède au micro.

Moroccan dream
Anas Alami voit le jour en 1968, “dans une famille plutôt modeste, vivant avec un seul salaire, celui d’un fonctionnaire”, nous confie-t-il par téléphone, pendant un déplacement professionnel à bord de sa berline allemande conduite par son chauffeur. “Ce n’est qu’une voiture de fonction. Mon père, lui, roulait en R4”. Un papa agent aux Poste, télégraphe et téléphone (PTT), une mère au foyer. “Anas était un ould darhoum, il priait, ne fumait pas, ne buvait pas, ne jouait même pas au foot avec les potes du quartier. Un bosseur et un hachoumi, qui rougissait facilement”, se souvient cet ami d’enfance qui l’a longtemps côtoyé. Un bac sciences maths (mention bien) plus tard, le jeune Anas opte pour une classe préparatoire intégrée à l’Ecole Mohammadia des Ingénieurs de Rabat (EMI). “Ma famille n’avait pas les moyens de me payer des études à l’étranger”, explique aujourd’hui le quadra, sur fond d’accent fassi. Maths sup - maths spé sans trop forcer, le petit Gavroche est diplômé en 1990, spécialité informatique. A la sortie de l’Ecole, il intègre une société spécialisée dans l’ingénierie et les méthodes de gestion, en tant qu’analyste programmeur. Et caresse secrètement le rêve de reprendre ses études dans une école de renommée internationale.
L’Amérique, Anas la veut et il l’aura, deux ans plus tard, quand il décroche une bourse de l’USAID. Direction New-York, pour un MBA en finances à la (plus select tu meurs) Stern School of Business. “J’ai choisi cette école car elle était située à deux pas de Wall Street”, explique Anas Alami. Tout un symbole. A 23 ans, le jeune homme vit son rêve américain “comme tous les étudiants de mon âge. Je faisais beaucoup la fête, je dormais peu”, se souvient-il, un brin nostalgique. Avec une bourse mensuelle de 960 dollars “qui payaient à peine le loyer”, Anas est contraint de trouver un job étudiant (développeur dans une compagnie d’assurances).
De retour au Maroc, le golden boy en herbe cherche un travail, pas franchement à la hauteur de ses diplômes. “Son rêve à l’époque, c’était d’intégrer Wafasystem et d’avoir un bureau pour lui tout seul”, nous souffle un proche. Quelque temps plus tard, Anas Alami, toujours au chômage, est approché par les dirigeants d’Upline International, société qui se contentait alors de fournir des informations financières aux investisseurs internationaux. Le quatuor Hassan Aït Ali, Aboubakr
Jamaï, Jallal Houti et Mohamed Mekouar, tente de le convaincre de rejoindre le tour de table d’une société de Bourse en voie de création. Mais, sans le sou, Anas Alami, refuse d’en faire partie. Ce proche parmi les proches se souvient d’être revenu à la charge avec insistance, en disant : “Anas, cette chance risque de ne pas se représenter. Et si d’aventure, ça doit se casser la gueule, ça se fera vite, donc tu seras rapidement fixé. Et puis franchement, le ticket d’entrée est donné, on peut même te prêter l’argent si tu veux…”. A 25 ans, le natif de Rabat finit par céder, pour figurer parmi les fondateurs d’Upline Securities.

Annus miraculus
Discipliné en bon militaire qu’il est –l’homme est officier de réserve, EMI oblige-, Anas Alami, alors aux commandes du département recherche d’Upline, mitraille le marché de notes de recherches avisées. Et prend des épaules. Entre autres fait d’armes : la conception d’un indice des valeurs de la Bourse de Casablanca, tenant compte de la capitalisation des valeurs et, grande première, de la liquidité des titres. La trouvaille ne passe pas inaperçue. Au milieu des années 1990, les analystes de la “fifth avenue” et de la City utilisent l’indice créé par Anas Alami pour suivre les performances de la place casab?lancaise. De 1993 à 1998, l’ingénieur financier chapeaute le placement de près de 5 milliards de dirhams de titres marocains auprès d’investisseurs étrangers. Upline décolle, au rythme des marchés émergents. “En ce temps-là, les gestionnaires de fonds américains étaient prêts à investir dans une épicerie à Taroudant”, caricature un des anciens associés d’Anas Alami. Et comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, le banquier d’affaires se constitue un portefeuille boursier à 8 chiffres.
D’introductions en Bourse (Lafarge Ciments, Wafa Assurance) en opérations de privatisations (Eqdom, Maroc Telecom), Upline joue désormais dans la cour des grands, et gagne du terrain sur son pire ennemi, Casablanca finance group (CFG) du duo Adil Douiri et Amin Alami. “Nous avions une réputation de Ouled Chaâb. En fait, nos boutons de manchette étaient moins sophistiqués que ceux des gens de CFG”, plaisante cet actionnaire d’Upline Securities. Enseignant à ses heures à l’école Polyfinance, Anas Alami, (re)connu par ses pairs, est porté, en 2005, président du conseil de surveillance de la société gestionnaire de la Bourse de Casablanca. L’homme d’affaires vire technocrate un an plus tard, après une royale nomination à la tête de Barid Al Maghrib. Sur les images retransmises sur les chaînes nationales, le col blanc, assis face à Mohammed VI, semble impressionné et se liquéfie. Littéralement. Un peu comme s’il passait son grand oral.
Pourtant, le jeune homme n’a rien d’un impétrant. Trois années à peine après sa nomination, Barid Al Maghrib décroche un agrément d’institution bancaire, les offres de produits financiers sont multipliées, le dialogue avec les syndicats renoué. Le 13 juin 2009, Anas Alami est nommé directeur général de la CDG, fonction qui vient s’ajouter à celle de patron de Poste Maroc. Quid de son plan d’action ? Mystère et boules de gomme : “Après trois semaines de prise de fonction, explique-t-il, il est trop tôt pour m’exprimer à ce sujet”. Mais, selon certaines indiscrétions, s’il a été décidé en haut lieu qu’Anas Alami devait cumuler les fonctions de DG de Barid Al Maghrib et de la CDG, c’est peut-être à dessein : le patron devrait plancher sur un projet de rapprochement entre Poste Maroc et la CDG, qui prendrait la forme d’une “banque postale”. “La Poste mettrait sur la table un réseau bancaire étoffé, analyse une source proche du dossier. La CDG apporterait son expertise en matière de gestion et de conception de produits bancaires, en échange d’une partie significative du capital de ladite banque”. Très ambitieux…

Nomination. Comme une lettre à la poste
A quoi Anas Alami doit-il son ascension fulgurante dans le secteur public ? A une tête bien faite, certes, un parcours réussi dans le privé, mais aussi à… ses relations. Un de ses amis d’enfance n’est autre que Hassan Bouhemou, bras droit de Mounir Majidi, secrétaire personnel de Sa Majesté, et gestionnaire des deniers royaux. Pour certains, la nomination à la CDG d’Anas Alami, plus docile que Mustapha Bakkoury, équivaut à une mainmise par Mounir Majidi sur la tirelire royale. Possible. Toujours est-il que Bouhemou et Alami sont inséparables depuis les années collège. “C’est même dans le train de Casablanca-Rabat que Bouhemou a annoncé à Alami qu’il avait reçu une offre d’emploi du groupe de Othman Benjelloun. Alami lui a dit, vas-y fonce !”, rapporte ce proche. “A l’époque où Bouhemou travaillait à Marfin (filiale de la BMCE), il n’achetait pas une seule action sans demander à Anas Alami son avis”, confie cet associé à Upline Securities. Renvoi d’ascenseur quelques années plus tard. On souffle même que Bouhemou aurait téléphoné lui-même à son ami pour lui annoncer sa nomination à la CDG, bien avant le communiqué officiel. Interrogé à ce sujet, Anas Alami botte en touche : “Désolé, je ne peux pas répondre à ce genre de question”.

 
 
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