N° 381
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Par Fadoua Ghanam

GRIPPE A. Les millions du Tamiflu
(AFP)

Seul remède disponible contre le virus H1N1, le Tamiflu se vend en toute liberté malgré l’interdiction du ministère de la Santé. Retour sur un commerce juteux.


Lundi 6 juillet, 14h45. L’aiguilleur du ciel en poste à la tour de contrôle de l’aéroport Mohammed V reçoit un message d’alerte du pilote du vol AT 850 de Royal Air Maroc en provenance d’Amsterdam : un cas suspect de grippe A (H1N1) à bord. Un petit coup de fil aux autorités aéroportuaires et sanitaires plus tard, l’avion est dirigé, à son
atterrissage, vers un parking à l’écart, réservé aux situations d’urgence, comme d’éventuelles prises d’otage. Un cordon de sécurité est installé avant que l’équipe médicale ne monte à bord pour ausculter le passager en question. Une trentaine de minutes plus tard, le verdict tombe : il s’agit d’une simple poussée de fièvre, au grand soulagement des passagers. “On a eu quatre alertes similaires depuis le déclenchement de l’épidémie au Maroc. Et à chaque fois, la même procédure a été suivie”, explique un responsable de l’Office national des aéroports (ONDA). Bref, à l’aéroport international de Casablanca, la situation semble sous contrôle. Mais il n’en est pas de même pour le reste du dispositif.

Antiviral à volonté
Le département de Yasmina Baddou a du mal à faire respecter une consigne, pourtant d’une extrême importance pour contrecarrer la propagation du virus. Le 7 mai, avant même l’annonce du premier cas confirmé de contamination, la ministre istiqlalienne avait adressé un courrier à la Fédération des syndicats des pharmaciens demandant l’interdiction de vente publique du Tamiflu, cet antiviral produit par le laboratoire suisse Roche, seul remède efficace contre cette grippe. “Ce fut l’une des première décisions prises par le ministère français de la Santé. C’est tout à fait normal en cas de pandémie”, justifie le directeur de l’épidémiologie, deux raisons à l’appui. Premièrement, cette décision permet une traçabilité des malades atteints de grippe A. “Seuls les hôpitaux publics sont autorisés à fournir ce traitement. Cette mesure permet au ministère de suivre au cas par cas le développement de la maladie”, précise Dr Lamnazhi. En deuxième lieu, l’interdiction de vente libre du Tamiflu s’explique par la crainte de développer des résistances à cette substance en cas d’automédication et d’utilisation à grande échelle. “C’est le seul traitement actuellement efficace contre la grippe A. Le prendre alors que la contamination n’est pas confirmée pourrait diminuer son efficacité”, indique ce praticien.
Mais, même interdit de vente au public, ce médicament est largement disponible dans les différentes officines du pays. Se procurer une boîte de Tamiflu est aussi facile qu’acheter des comprimés vitaminés. TelQuel en a fait l’expérience dans une pharmacie choisie au hasard. La demande avait été telle que le stock dont disposait cette pharmacie s’était écoulé en quelques jours, mais le vendeur s’est dit prêt à en passer commande auprès de son grossiste. Et, le lendemain, il a suffi d’une petite minute pour sortir muni de dix capsules du précieux antiviral. Prix de la transaction : 334,20 DH.
Les consignes du ministère de la Santé n’ont apparemment aucun écho auprès des professionnels. “Normalement, le Tamiflu est inscrit sur le Tableau A. Ce qui veut dire que même en période normale, ce médicament ne peut être délivré que sur ordonnance”, souligne Mohamed Menjra, pharmacien et ancien président de la Fédération des syndicats des pharmaciens. Et de pointer du doigt le circuit de distribution : “Lorsqu’on achète un produit au gros, on peut le vendre au détail. Le contrôle doit donc se faire en amont.”
Des capsules en or D’où provient donc ce stock de Tamiflu actuellement en circulation sur le marché marocain ? Pour Ali Sedrati, président de l’AMIP (Association marocaine de l’industrie pharmaceutique), les deux seuls laboratoires qui produisent le Tamiflu, le Suisse Roche, qui détient le brevet de cette molécule médicale, et Genpharma, un “génériqueur” qui en a obtenu l’autorisation de fabrication, respectent parfaitement les consignes du ministère de la Santé. “Mais le Tamiflu n’est pas un nouveau produit sur le marché marocain. Il y a été introduit en 2005, après l’apparition de la grippe aviaire”, tient à préciser le patron des industriels du médicament.
Au million de doses déjà disponibles dans les stocks des hôpitaux marocains acquis il y a quatre ans, le gouvernement compte ajouter de nouveaux lots de Tamiflu. Vendredi 3 juillet, le ministère de la Santé, au nom du comité de coordination nationale présidé par le Premier ministre, a passé commande d’un autre million de doses, auprès des deux laboratoires. Coût de l’opération : 100 millions de dirhams. Dans les semaines à venir, et au gré du développement de la maladie, une enveloppe de 428 millions de dirhams sera consacrée à d’autres acquisitions de cet antiviral (quatre millions de doses au total). “Cette somme a été puisée dans les 850 millions de dirhams initialement réservés par le gouvernement pour la lutte contre la grippe A”, explique Dr Omar Lamnazhi, fraîchement nommé directeur de l’épidémiologie au ministère de la Santé. Un stock qui, s’il échappe à tout contrôle, risquerait, à terme, de mettre à mal la santé des Marocains.

Epidémie. 21 cas confirmés
Mardi 7 juillet dans la matinée, un nouveau cas de grippe A H1N1, le 21ème (sur 80 suspects) depuis le début de la pandémie au Maroc, a été confirmé par le ministère de la Santé. Il s’agit d’une fillette de 2 ans qui, au retour d’un séjour aux Etats-Unis, a été diagnostiquée à Casablanca. Hospitalisée à l’hôpital Moulay Youssef, son état est jugé stable par ses médecins traitants. Quelques jours plus tôt, c’est une femme de 49 ans, ressortissante marocaine installée en Espagne, qui a été mise en quarantaine à l’hôpital de M’diq. Ses analyses se sont avérées positives au virus de la grippe A. “Ce sont les deux cas actuellement sous contrôle médical. Les 19 autres malades confirmés ont tous quitté les établissements hospitaliers en bonne santé”, souligne Dr Omar Lamnazhi, Monsieur grippe A H1N1 au département de Yasmina Baddou. Et d’ajouter que les deux derniers malades suivent leur traitement et devraient rentrer chez eux dans les jours à venir.

 
 
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