N° 381
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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DROITS HUMAINS. Maroc, voie sans issue
MAROC-ALGÉRIE. A la frontière de l’irréel
L'ACTU MAROC



Par Zoé Deback

DROITS HUMAINS. Maroc, voie sans issue
(ELIO GERMANI)

Les réfugiés politiques, non reconnus par l’Etat marocain, ne peuvent ni s’intégrer, ni quitter le territoire. Réduits à camper devant le HCR, ils ont été récemment brutalisés par les forces de sécurité. Témoignages.


“Ils m’ont cassé les deux bras”, murmure Degalles Masona qui essaie de se relever en gémissant de douleur. Cet ancien banquier, qui a fui la guerre déchirant le Congo, attend son opération dans la salle d’observation surpeuplée de l’hôpital Avicenne de Rabat. Depuis la
veille, il est couché sur une simple banquette à roulettes, sans même un oreiller pour soutenir sa tête blessée. Il fait partie de la demi-douzaine de blessés (dont une femme enceinte) admis aux urgences après avoir été tabassés par les forces de sécurité, jeudi 2 juillet, devant le Haut commissariat aux réfugiés (HCR). Avec d’autres réfugiés, il s’est enfui vers l’espace devant l’ambassade des Etats-Unis, les mains en l’air, en pensant que cela arrêterait la violence. “Mais les policiers sont entrés et nous ont frappés de plus belle, raconte t-il. Certains se sont échappés, moi je suis tombé. Une dizaine d’agents des Forces auxiliaires m’ont entouré et se sont acharnés sur moi. J’ai fait semblant d’être mort, ils ont pris peur et m’ont laissé là”.

Des conventions internationales bafouées
Flash-back. Tout commence le 15 juin, par un sit-in pacifique. Les réfugiés politiques reconnus par le HCR entament une énième tentative pour attirer l’attention sur leurs droits bafoués : le Maroc a cessé de délivrer les permis de résidence depuis quelques années (depuis que les flux migratoires du sud vers le nord se sont amplifiés et que la politique migratoire européenne s’est durcie). En agissant ainsi, l’Etat ne respecte pas la Convention de Genève relative au statut des réfugiés, qu’il a ratifiée en 1956. Ils se relayent donc pour maintenir leur présence, jour et nuit, sur le trottoir devant le HCR, quartier Hassan à Rabat. Installées sur des couvertures en bordure de l’avenue Tarik Ibn Ziad, une centaine de personnes - dont quelques enfants qui gambadaient ça et là - ont patiemment tenu le siège symbolique du HCR.
Les réfugiés, fatigués de réclamer que le Maroc reconnaisse leurs droits, n’ont plus qu’une seule revendication : la réinstallation. “Nous voulons tout simplement être accueillis dans des pays qui respectent le droit des réfugiés, explique Serge Gnako, docteur en droit. Et pas forcément en Europe. Par exemple, chez nous en Côte d’Ivoire, il y avait des réfugiés libériens qui vivaient dans de bonnes conditions”. Serge a fui son pays après avoir milité dans le Rassemblement des républicains (RDR) ivoirien. Il a trouvé du travail dans un cabinet d’avocats de Casablanca. Mais sa carte du HCR - seul papier d’identité de la majorité des réfugiés – n’étant pas reconnue par le Maroc, il ne peut pas être déclaré et vit dans la précarité.
Malheureusement, les autorités (onusiennes et marocaines) n’avaient pas l’intention de supporter longtemps cette manifestation muette dans un quartier chic de la capitale. Dans la nuit du vendredi 27, vers 1 heure du matin, les forces de sécurité ont voulu embarquer les réfugiés de force. Environ 80 personnes ont été emmenées en fourgonnette. Une partie a réussi à revenir devant le HCR. “Plusieurs ont été tabassés, dont une femme enceinte”, témoigne Lucille Daumas, membre d’ATTAC. Le lendemain, pour disperser le groupe, ils obtiennent la promesse d’un rendez-vous avec le représentant du HCR, Johannes Van der Klaauw. Ce sera le jeudi 2 juillet.

Déshabillées dans la rue
Lors de l’entrevue avec Van der Klaauw et le coordinateur résident de l’ONU au Maroc, Mourad Wahba, le matin du 2 juillet, les dix délégués des réfugiés se rendent vite compte que le discours du HCR est toujours le même. “Après un tel forcing, nous espérions une avancée quelconque, explique Sekou Camara, professeur de français ivoirien devenu un des porte-parole des réfugiés au Maroc. Mais nous avons encore été déçus. On nous a dit que la réinstallation était impossible. Cela “créerait un flux migratoire” vers l’Europe, voilà leur argument”. Déçus, ils retournent auprès de leurs amis qui attendent devant le HCR, pour faire leur compte-rendu. L’ambiance est tendue. Les forces de sécurité les ont complètement encerclés. “La police et les Forces auxiliaires sont venues à la demande de l’ONU pour éviter un nouveau sit-in”, justifie Johannes Van Der Klaauw.
“Nous avons bien senti que la décision de nous réprimer avait été prise dès le départ, soutient Serge Gnako. Ils n’attendaient qu’une occasion pour la mettre en œuvre”. Tous les témoignages recueillis concordent : la police a commencé à repousser les réfugiés sans ménagement, faisant éclater la colère de certains d’entre eux. Symboliquement, ils ont commencé à s’en prendre à la façade du HCR. Jets de pierre, tentatives d’escalade… il n’en fallait pas plus pour que policiers et assimilés commencent à frapper. “Je me suis enfuie avec quatre autres femmes, raconte Chantal. Des Forces auxiliaires nous ont coincées dans une impasse et nous ont arraché des vêtements. Puis ils nous ont craché dessus et insultées. Comment peut-on nous traiter comme cela ?”
Le collectif des réfugiés avait l’intention de porter plainte contre ces actes de violence inexplicables, mais les forces de sécurité ont été plus rapides, arrêtant cinq hommes qui avaient blessé des agents (4 Ivoiriens et 1 Congolais). Le lundi 6 juillet, plusieurs avocats se sont portés partie civile au Tribunal de première instance de Rabat, certains mandatés par l’AMDH, d’autres venant du Centre d’assistance juridique (CAJ) mis en place par le HCR en collaboration avec l’OMDH. A la sortie du tribunal, l’un d’eux, Me Issam Lahlou, nous a déclaré être choqué par le comportement du substitut du procureur lors de leur comparution du samedi 4 juillet. Non seulement le magistrat les a inculpés de rébellion armée et agression sur des fonctionnaires, mais après le départ des avocats, il a ajouté un nouveau chef d’accusation: résidence illégale. “Pourtant, il tenait dans ses mains les cinq cartes délivrées par les Nations-Unies, s’indigne Lahlou. C’est la preuve que pour le Parquet, le HCR n’existe pas. La justice marocaine continue à ignorer totalement la législation internationale”.

Zoom. L’exception mauritanienne
Tous les pays d’Afrique du Nord ont grosso modo la même politique, reconnaissant très peu de droits aux réfugiés politiques. Seule la Mauritanie a validé le statut préparé par le HCR. Les réfugiés y reçoivent automatiquement un permis de séjour, ce qui leur permet de travailler et de voyager. L’histoire de Rachel illustre bien la différence de traitement des réfugiés selon les pays. Assistante vétérinaire en Côte d’Ivoire, elle a fui la guerre avec son mari. Celui-ci est resté en Mauritanie, où il peut travailler comme professeur de sciences et de français dans un établissement mauritanien. Rachel, par contre, a choisi de vivre à Rabat à cause de la santé d’un de ses fils jumeaux. Son mari leur rend visite de temps en temps, tandis qu’elle-même ne peut ni voyager ni travailler. Elle vit dans une situation précaire avec ses deux jeunes fils.

 
 
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