|
Par Zoé Deback
DROITS HUMAINS. Maroc, voie sans issue
|
Les réfugiés politiques, non reconnus par lEtat marocain, ne peuvent ni sintégrer, ni quitter le territoire. Réduits à camper devant le HCR, ils ont été récemment brutalisés par les forces de sécurité. Témoignages.
Ils mont cassé les deux bras, murmure Degalles Masona qui essaie de se relever en gémissant de douleur. Cet ancien banquier, qui a fui la guerre déchirant le Congo, attend son opération dans la salle dobservation surpeuplée de lhôpital Avicenne de Rabat. Depuis la
|
|
veille, il est couché sur une simple banquette à roulettes, sans même un oreiller pour soutenir sa tête blessée. Il fait partie de la demi-douzaine de blessés (dont une femme enceinte) admis aux urgences après avoir été tabassés par les forces de sécurité, jeudi 2 juillet, devant le Haut commissariat aux réfugiés (HCR). Avec dautres réfugiés, il sest enfui vers lespace devant lambassade des Etats-Unis, les mains en lair, en pensant que cela arrêterait la violence. Mais les policiers sont entrés et nous ont frappés de plus belle, raconte t-il. Certains se sont échappés, moi je suis tombé. Une dizaine dagents des Forces auxiliaires mont entouré et se sont acharnés sur moi. Jai fait semblant dêtre mort, ils ont pris peur et mont laissé là.
Des conventions internationales bafouées
Flash-back. Tout commence le 15 juin, par un sit-in pacifique. Les réfugiés politiques reconnus par le HCR entament une énième tentative pour attirer lattention sur leurs droits bafoués : le Maroc a cessé de délivrer les permis de résidence depuis quelques années (depuis que les flux migratoires du sud vers le nord se sont amplifiés et que la politique migratoire européenne sest durcie). En agissant ainsi, lEtat ne respecte pas la Convention de Genève relative au statut des réfugiés, quil a ratifiée en 1956. Ils se relayent donc pour maintenir leur présence, jour et nuit, sur le trottoir devant le HCR, quartier Hassan à Rabat. Installées sur des couvertures en bordure de lavenue Tarik Ibn Ziad, une centaine de personnes - dont quelques enfants qui gambadaient ça et là - ont patiemment tenu le siège symbolique du HCR.
Les réfugiés, fatigués de réclamer que le Maroc reconnaisse leurs droits, nont plus quune seule revendication : la réinstallation. Nous voulons tout simplement être accueillis dans des pays qui respectent le droit des réfugiés, explique Serge Gnako, docteur en droit. Et pas forcément en Europe. Par exemple, chez nous en Côte dIvoire, il y avait des réfugiés libériens qui vivaient dans de bonnes conditions. Serge a fui son pays après avoir milité dans le Rassemblement des républicains (RDR) ivoirien. Il a trouvé du travail dans un cabinet davocats de Casablanca. Mais sa carte du HCR - seul papier didentité de la majorité des réfugiés nétant pas reconnue par le Maroc, il ne peut pas être déclaré et vit dans la précarité.
Malheureusement, les autorités (onusiennes et marocaines) navaient pas lintention de supporter longtemps cette manifestation muette dans un quartier chic de la capitale. Dans la nuit du vendredi 27, vers 1 heure du matin, les forces de sécurité ont voulu embarquer les réfugiés de force. Environ 80 personnes ont été emmenées en fourgonnette. Une partie a réussi à revenir devant le HCR. Plusieurs ont été tabassés, dont une femme enceinte, témoigne Lucille Daumas, membre dATTAC. Le lendemain, pour disperser le groupe, ils obtiennent la promesse dun rendez-vous avec le représentant du HCR, Johannes Van der Klaauw. Ce sera le jeudi 2 juillet.
Déshabillées dans la rue
Lors de lentrevue avec Van der Klaauw et le coordinateur résident de lONU au Maroc, Mourad Wahba, le matin du 2 juillet, les dix délégués des réfugiés se rendent vite compte que le discours du HCR est toujours le même. Après un tel forcing, nous espérions une avancée quelconque, explique Sekou Camara, professeur de français ivoirien devenu un des porte-parole des réfugiés au Maroc. Mais nous avons encore été déçus. On nous a dit que la réinstallation était impossible. Cela créerait un flux migratoire vers lEurope, voilà leur argument. Déçus, ils retournent auprès de leurs amis qui attendent devant le HCR, pour faire leur compte-rendu. Lambiance est tendue. Les forces de sécurité les ont complètement encerclés. La police et les Forces auxiliaires sont venues à la demande de lONU pour éviter un nouveau sit-in, justifie Johannes Van Der Klaauw.
Nous avons bien senti que la décision de nous réprimer avait été prise dès le départ, soutient Serge Gnako. Ils nattendaient quune occasion pour la mettre en uvre. Tous les témoignages recueillis concordent : la police a commencé à repousser les réfugiés sans ménagement, faisant éclater la colère de certains dentre eux. Symboliquement, ils ont commencé à sen prendre à la façade du HCR. Jets de pierre, tentatives descalade
il nen fallait pas plus pour que policiers et assimilés commencent à frapper. Je me suis enfuie avec quatre autres femmes, raconte Chantal. Des Forces auxiliaires nous ont coincées dans une impasse et nous ont arraché des vêtements. Puis ils nous ont craché dessus et insultées. Comment peut-on nous traiter comme cela ?
Le collectif des réfugiés avait lintention de porter plainte contre ces actes de violence inexplicables, mais les forces de sécurité ont été plus rapides, arrêtant cinq hommes qui avaient blessé des agents (4 Ivoiriens et 1 Congolais). Le lundi 6 juillet, plusieurs avocats se sont portés partie civile au Tribunal de première instance de Rabat, certains mandatés par lAMDH, dautres venant du Centre dassistance juridique (CAJ) mis en place par le HCR en collaboration avec lOMDH. A la sortie du tribunal, lun deux, Me Issam Lahlou, nous a déclaré être choqué par le comportement du substitut du procureur lors de leur comparution du samedi 4 juillet. Non seulement le magistrat les a inculpés de rébellion armée et agression sur des fonctionnaires, mais après le départ des avocats, il a ajouté un nouveau chef daccusation: résidence illégale. Pourtant, il tenait dans ses mains les cinq cartes délivrées par les Nations-Unies, sindigne Lahlou. Cest la preuve que pour le Parquet, le HCR nexiste pas. La justice marocaine continue à ignorer totalement la législation internationale. |
 |
Zoom. Lexception mauritanienne
Tous les pays dAfrique du Nord ont grosso modo la même politique, reconnaissant très peu de droits aux réfugiés politiques. Seule la Mauritanie a validé le statut préparé par le HCR. Les réfugiés y reçoivent automatiquement un permis de séjour, ce qui leur permet de travailler et de voyager. Lhistoire de Rachel illustre bien la différence de traitement des réfugiés selon les pays. Assistante vétérinaire en Côte dIvoire, elle a fui la guerre avec son mari. Celui-ci est resté en Mauritanie, où il peut travailler comme professeur de sciences et de français dans un établissement mauritanien. Rachel, par contre, a choisi de vivre à Rabat à cause de la santé dun de ses fils jumeaux. Son mari leur rend visite de temps en temps, tandis quelle-même ne peut ni voyager ni travailler. Elle vit dans une situation précaire avec ses deux jeunes fils. |
|
|