N° 381
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

De Hassan Hamdani

“Je m’autocensure”

Noureddine Lakhmari
Cinéaste (AIC PRESS)

Antécédents

1964. Naissance à Safi
1973. Mort de son grand-père qui lui a fait découvrir le cinéma
1984. Obtient son baccalauréat
1993. Emigre en Norvège
1994. Naissance de l’aîné de ses trois enfants
1995. Réalise son premier court –métrage Un appel à la mort
2005. Sortie dans les salles de son premier long-métrage Le Regard
2007. Réalise la série policière Al Kadia pour 2M
2009. Sortie sur les écrans marocains de Casanegra

Le PV
Né à Safi, entre effluves de sardines et déjections de phosphates, Noureddine Lakhmari découvre le cinéma dans une salle obscure de la ville. Accompagné de son grand-père, il regarde défiler les films de karaté et les opus de Bollywood. Rien ne lui parle, on se bat sur l’écran ou l’on y danse, mais personne à qui s’identifier. Et puis vint Taxi Driver de Martin Scorsese. L’adolescent s’identifie à Robert De Niro, l’imite devant la glace, projette les rushs du film aux copains du quartier. Robert est “bigger than life”, la vie en 35 mm dont rêve le jeune Safiot. Celle qu’il mène à l’heure actuelle, porté par un sourire charmeur, une gouaille à vous manger le cerveau d’une blonde ou d’une brune. Avec lui, on ne sait jamais quand s’arrête la réalité et où commence la fiction…


Smyet mok ?
Amina Maârouf

Smyet bak ?
Mohamed Lakhmari

Nimirou d’la carte ?
Je ne m’en souviens pas.

Votre film Casanegra est truffé d’insultes. Mais, contrairement au vrai language de la rue, aucune ne fait référence à Dieu. Pourquoi ?
Je me suis autocensuré car je ne désirais pas outrepasser certaines limites. On ne peut pas créer en toute liberté au Maroc, il faut tenir compte du contexte qui est encore très traditionnel. J’aurais causé une explosion sociale si j’avais utilisé des insultes se référant à Dieu.

L’audace verbale suffit-elle à faire un bon film ?
Non. Il faut une vraie histoire et de l’émotion. Beaucoup ont été durs avec Casanegra, affirmant qu’il n’était basé que sur des insultes. Je pense que certaines de ces critiques ne portent pas sur la qualité du film, mais trouvent leur origine dans l’hypocrisie et la schizophrénie de notre société.

Casanegra est dans l’air du temps. Craignez-vous qu’il vieillisse mal ?
J’espère qu’il passera la barre du temps et qu’on en parlera dans les années à venir. Mais franchement, je ne pense pas à ça quand je suis derrière la caméra. Je ne cherche qu’à faire des films actuels et honnêtes.

Vous êtes amoureux du vieux Casablanca art-déco. Pourtant vous vivez près de Zara, en plein centre du quartier de l’artificialité…
Ce n’est pas par snobisme, juste une coïncidence. J’ai récupéré l’appartement d’un ami qui devait partir. Sinon, j’ai vécu dans le vieux Casablanca plusieurs mois. J’y ai découvert le patrimoine art-déco grâce à une amie qui m’a conseillé de lever les yeux dans la rue. C’est la seule manière de voir la beauté des bâtiments du boulevard Mohammed V et de ses alentours.

Regarder en l’air dans la rue, c’est le meilleur moyen de passer pour un cinglé.
Je m’en fous. De toutes les manières, on me prend déjà pour un dingue.

Vous comptez choquer encore plus dans votre prochain long-métrage ?
Non, choquer n’est pas mon but dans la vie. Ce qui m’intéresse, c’est la condition humaine. Mon prochain film portera sur des êtres qui s’autodétruisent à cause de leur ego et leur quête de la rédemption.

La rédemption, c’est très chrétien...
Je ne suis pas d’accord. La rédemption n’est pas l’exclusivité des chrétiens, elle appartient aussi aux musulmans et aux êtres humains en général. On ne demande pas pardon à Dieu uniquement dans l’intimité d’un confessionnal. Mais aussi dans la vie de tous les jours, à sa mère, sa femme, sa copine, son ex, sa voisine. A toutes les femmes qu’on a fait souffrir.

Et vous vous êtes autodétruit à une époque ?
Non du tout, je n’avais aucune raison de le faire. Je ne m’en veux pas et je n’en veux à personne. Je suis plutôt gâté par la vie, ayant eu la chance de faire des études et d’avoir un travail aujourd’hui. Ne vous attendez pas à un film autobiographique, mais davantage à une œuvre inspirée des frustrations que j’observe chez les gens qui m’entourent. Je ne vais jamais chercher très loin, j’observe juste mon quotidien.

Des plans de Le Regard et de Casanegra sont inspirés de films de Martin Scorsese. Où s’arrête la référence et où commence le plagiat ?
Bien entendu que je m’inspire de Martin Scorsese, mais je raconte une histoire à ma manière, comme lui l’a fait avec d’autres réalisateurs qui l’ont influencé. J’irai même plus loin. Il y a beaucoup de Abel Ferrara dans Casanegra. Mais attention, la violence d’Abel Ferrara est très froide, tandis que la mienne est davantage humaine.

Vous êtes contre le piratage des films ?
Bien sûr que je suis contre. Mais je serais hypocrite et menteur si j’affirmais n’avoir jamais acheté de DVD pirates.

Quentin Tarantino a appris le cinéma en dévorant des cassettes vidéo. A défaut d’école, le DVD pirate n’est-il pas un moyen pour des passionnés d’apprendre la réalisation ?
Bien sûr. Je suis même certain que cela a déjà commencé. L’école c’est bien, la pratique c’est mieux, mais rien ne remplace la passion. Des jeunes dévorant des DVD à longueur de journée vont bientôt arriver pour bousculer les réalisateurs établis. Et ils seront meilleurs que nous.

Votre série policière Al Kadia, diffusée par 2M et mettant en scène une femme profiler, n’est pas du tout réaliste. Les aveux au Maroc sont soutirés davantage par la bonne vieille baffe dans la gueule que par des tests ADN.
Bien évidemment qu’elle n’est pas réaliste. Mais pas plus que la série américaine Les Experts. Si j’avais dû filmer une femme flic restant au bureau, cela n’aurait eu aucun intérêt pour le téléspectateur. C’est le principe de la fiction.

Donc, vous refusez de filmer des flics à moustache, très réalistes quant à eux ?
Là, vous voulez m’entraîner sur un terrain glissant et dangereux (rires).

Ce n’est pas un peu cheap de bosser pour la télévision marocaine ?
Moi, j’adore. Les cinéastes qui pensent que la télévision marocaine, c’est forcément de la “merde”, sont arrogants. Refuser de réaliser pour le téléspectateur local, c’est laisser la place aux séries égyptiennes et mexicaines.

Le milieu du cinéma est hypocrite. C’est une tape de félicitations sur l’épaule et, dans la foulée, un coup de couteau dans le dos. Vous en pensez quoi ?
J’ai appris à faire avec cette hypocrisie. Dire du mal est un moyen de combler un vide par la médisance. La namima comme on dit en arabe.

Pourquoi tous les réalisateurs marocains qui ont réussi roulent en 4X4 ?
Sans doute parce qu’ils voyagent beaucoup et ont besoin d’une voiture sûre et solide.

Et pourquoi ils ont tous une écharpe blanche autour du cou ?
J’ai des écharpes de toutes les couleurs, mais aucune qui soit blanche.

Vous lancez un festival à Safi où il y aura de la musique, du cinéma et…de la poterie. C’est quoi ? Un moussem à l’ancienne?
Il ne faut pas mépriser la poterie. La céramique safiote raconte une histoire au même titre que les tapis berbères. C’est le résultat d’une culture, c’est donc aussi de l’art à part entière.

Etre réalisateur, ça vous donne la cote avec les filles ?
Ça joue bien sûr. C’est un métier qui les fait rêver.

Une femme que vous avez séduite, vous prenez le petit déjeuner avec elle le lendemain ?
Mieux que ça. Je lui prépare le petit-déjeuner.

 
 
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