N° 382
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

De Youssef Ziraoui

“Le Jazz m’a sauvé”

Philippe Lorin
Fondateur de Tanjazz (TNIOUNI)

Antécédents

1941. Naissance à Antibes.
1961. Master de Lettres Classiques à la Sorbonne
1961. Service militaire, en France, puis en Algérie
1963. Intègre l’agence Publicis
1993. Perd sa femme et s’installe à Tanger
1997. Se remarie
2000. Lance Tanjazz
2008. Crée le festival Tanger Latina

Le PV
Complexe. Un mot qui résume bien la personnalité de Philippe Lorin, fondateur de Tanjazz. Bien né, il refuse d’intégrer l’Ecole normale supérieure. A la rue d’Ulm, il préfère la Sorbonne. Enrôlé dans l’armée, “hélas” soupire-il, il dit pourtant n’en garder que de bons souvenirs. En mai 1968, Lorin n’est pas un hippie baba cool, mais un jeune cadre dynamique qui fait carrière dans la “réclame”. Mélomane mais pas (vraiment) musicien, amateur de théâtre, son paternel le dissuade de se lancer dans le métier de comédien : “Je ne devais pas être assez sûr de moi pour affronter mon père”, confie-t-il. Un père athée, une maman juive ultra-pratiquante, Lorin est déiste, sans plus (“disons que je vis dans la certitude et je mourrai perplexe”, résume-t-il). Au milieu des années 1990, le publiciste retraité s’installe dans la ville du détroit, à une époque où Tanger enregistrait de fréquentes coupures d’eau, une ville “pas tout à fait nickel, un peu déglinguée”, décrit-il, “qui ne me ressemble pas”. Complexe, on vous dit.

Smyet bak ?
Jacques Lorin

Comme ça, vous comprenez la darija ?
Chouya, vous pouvez y aller.

Smyet mok ?
Simone Abravanel.

Nimirou d’la carte… d’sijour ?
901106U.

Tanjazz, que vous avez créé il y a dix ans, a fait des émules. Vous n’êtes pas un peu jaloux des autres festivals qui empiètent sur vos platebandes ?
Non, je suis un thuriféraire du jazz dans ce pays. Tous les événements apparentés à Tanjazz me réjouissent. Maintenant, excusez-moi mais, Gloria Gaynor invitée à Jazzablanca, je trouve que ça ne fait pas très jazz.

Votre jazzman préféré ?
Miles Davis, celui que j’écoute le plus souvent.

Dans une autre vie, vous auriez aimé être black et habiter Harlem ?
Oui, pourquoi pas ? J’aurais bien habité Harlem entre 1942 et 1960…

Il paraît que vous êtes un peu musicien. Vous jouez du piano debout ?
De la batterie en fait, un peu de contrebasse aussi. J’ai encore deux batteries que je sors pendant le festival, car si on ne pratique pas, ça se perd.

La nouvelle scène marocaine vous inspire quoi ?
Je connais bien. à Tanjazz, nous avons même une grande scène gratuite pour les groupes de la nouvelle scène. Je les écoute parfois, les Fnaïre, H-Kayne. Souvent, ce sont des groupes intéressants, après, ils sont plus ou moins professionnels. On sent les influences reggae, rap, raï, slam, etc. Peut-être faudrait-il explorer de nouvelles voies musicales.

Les Fnaïre et leur rap traditionnel, ça vous fait swinguer ou grincer des dents ?
Je citerai Voltaire : “Je hais vos idées, mais je me battrai jusqu'au bout pour que vous puissiez les exprimer”.

Vous qui êtes publiciste, un petit slogan pour le Maroc, à la place du “plus beau pays du monde”?
Là, tout de suite, ça va être difficile, je n’ai pas l’habitude de pondre des accroches en deux minutes. Disons, “Plus on connaît, plus on aime…”

Vous avez une superbe villa, la seule d’ailleurs, au Cap Spartel. Il paraît que vous n’êtes pas content qu’on construise à côté.
On construit actuellement un café et un petit gîte au Cap. Si ces gens ont une autorisation, ça ne me pose aucun problème…

Plutôt Méditerranée ou Atlantique ?
J’habite à leur point de rencontre. Mais plutôt Méditerranée. Petit, je passais mes vacances dans le sud de la France, où j’allais pêcher des petits poissons pour la bouillabaisse.

A Tanger, vous fréquentez la haute ?
Je fréquente de tout, des gens de l’équipe du festival, des jeunes et, finalement, très peu de Français.

Vous êtes amis avec Pierre Casalta, le patron de Médi1 ?
Pas vraiment. J’ai été interviewé quelquefois à Médi1. Casalta me recevait quelques minutes dans son bureau pour me parler de sa vie, son œuvre. C’est quelqu’un qu’on dit fort désagréable, pourtant, il a été très chaleureux avec moi.

Vous n’êtes pas un peu orientaliste sur les bords ?
En tout cas, je ne suis pas nostalgique de la période du protectorat. Le Tanger d’avant a sa place au musée. Mais j’aime remonter le temps, c’est sûr.

Il paraît que votre femme se plaint que vous ayez la bougeotte.
Ah bon, je vais sortir la zarouata alors (explose de rire). En tout cas, elle ne s’en plaint pas à moi directement. Mais c’est vrai que je ne peux pas rester oisif, à m’occuper de mes plantes. Je ne suis pas un légume.

Votre péché capital ?
L’impatience.

Ce n’est pas vraiment un péché capital…
C’est vrai… (réfléchit). Disons l’orgueil, mais pas dans le sens de vanité. Je suis quelqu’un qu’on blesse très facilement en fait. Du coup, je m’énerve, et puis après, les gens me font la tête.

Internet, Facebook, ça vous parle ?
Facebook, ça ne me dit rien, je n’y suis pas d’ailleurs, mais j’aime surfer sur Myspace, découvrir les profils d’artistes, me documenter sur le théâtre, la musique.

La dernière fois que vous avez pleuré ?
A la mort de ma première épouse, j’ai beaucoup pleuré, surtout le soir, quand je me retrouvais seul. Et puis, plus récemment, j’ai failli pleurer en lisant un papier non signé dans un journal tangérois, où ils ont été ignobles avec moi.

Plutôt couche-tôt ou couche-tard ?
Couche-tard pendant le festival, où je m’endors à l’heure à laquelle je me lève habituellement. Le reste de l’année, je suis super couche-tôt, lever à 6 heures du matin, je promène mon chien et je fais un peu de gym, car la bête (il parle de lui, ndlr) se fait vieille, je reçois des amis aussi.

Cool, la vie…
Oui, la vie est un beau cadeau. J’aimerais juste dormir moins de huit heures par jour, car j’ai l’impression de perdre mon temps.

Quelle qualité faut-il pour devenir votre ami ? Etre beau, riche, célèbre ? Les trois à la fois ?
Rien de tout ça, c’est comme pour les couples, il faut avoir des atomes crochus. Je suis né dans une famille bourgeoise, mais le jazz m’a sauvé. Dans un groupe, vous pouvez avoir un saxophoniste banquier, un trompettiste ouvrier, etc.

Vous regrettez d’avoir fait l’armée ?
Oui et non. Quelque part, je suis aussi content d’avoir fait mon service militaire, parce que cela permet de sortir du ghetto de la bourgeoisie. C’est dommage qu’il ne soit plus obligatoire, même si mes petits-enfants me prennent pour un gros con réac’ quand je dis ça (rires). Cela dit, quand j’ai fait mon service militaire, je n’avais pas trop le choix. A l’époque, même si on avait une jambe de bois, on n’était pas réformé pour autant.

Vous étiez du genre bon petit soldat ou plutôt rebelle ?
Mes opinions m’ont valu plusieurs séjours en prison quand j’étais en Algérie. A l’époque, on n’avait même pas le droit de lire l’Express ou le Nouvel Obs. Mais j’ai eu la chance de ne pas être au combat, donc je n’ai rien fait que j’aie eu à regretter. J’ai même refusé de marcher sur Alger quand les généraux putschistes français ont tenté de renverser le pouvoir.

Vous êtes bagarreur ?
Pas du tout, je fais 1m88, donc comme tous les grands de taille, je suis plutôt indolent.

Croyant ?
Ça dépend des jours. Je connais bien le judaïsme, car ma mère est de confession juive. Je transmets les traditions à mes enfants, mais je suis loin d’être un fanatique. N’en déplaise à ceux qui pensent le contraire.

 
 
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