N° 382
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

CINÉMA. H’rash comme une image
FESTIVAL. Dansons utile
LE MAG CULTURE



Par Meryem Saadi

CINÉMA. H’rash comme une image
Ismaël El Iraki (DR)

Il s’appelle Ismaël El Iraki et il sera
peut-être, demain, un grand cinéaste. Portrait.


Attention, la relève arrive. La sphère du cinéma marocain devra très bientôt compter avec un nouveau venu. Fraîchement diplômé de la prestigieuse école française de cinéma La Fémis (école nationale supérieure des métiers de l’image et du son), Ismaël El Iraki, 26 ans, fait déjà parler de lui à l’étranger. Son premier court-métrage, Carcasse, a remporté en mai dernier un prix dans le cadre du “Short
film corner” du Festival de Cannes. H’rash, son deuxième court-métrage - initialement son projet de fin d’études – fait encore plus fort. Sélectionné dans une dizaine de festivals en Europe et en Amérique du Nord, il a décroché le prix du jury au Festival international du court-métrage de Clermont-Ferrand, ainsi que le prix FNAC, récompensant les nouveaux talents. Ce court-métrage à la fois trash, profond et plein d’humour est la preuve en images que Ismaël El Iraki ne manque pas de talent. Et encore moins d’audace.

Scorsese et les autres
“Quand j’étais au lycée, le cinéma marocain m’énervait plus qu’autre chose”, se souvient Ismaël El Iraki. A l’époque, le jeune Rbati, cinéphile et grand consommateur de cassettes VHS, fréquente régulièrement les cinéclubs, mais n’a alors aucune intention de devenir réalisateur. Le déclic se fait bien après le bac. Alors qu’il est à Paris pour des études de philosophie et de cinéma, il entend parler de La Fémis et décide de se présenter au concours d’admission de l’école, qu’il réussit sans grande difficulté. Pendant quatre ans, ce fan de Martin Scorsese, Spike Lee ou encore Jacques Audiard apprend le métier de réalisateur, et tourne une quinzaine de films, tous très différents. Parmi eux, un film fantastique gnaoui, un film de guerre, ou encore de gangsters. Des exercices dans lesquels le Maroc est toujours présent, d’une manière ou d’une autre. “Cela m’a toujours gêné que le règlement de notre école ne nous permette pas de tourner à l’étranger. Mais j’ai souvent contourné le problème en recréant des paysages marocains en studio”, se rappelle l’artiste. Pour son projet de fin d’études, il a enfin la possibilité de s’envoler vers le Maroc, avec toute une équipe de techniciens. Pendant deux semaines, ils posent leurs valises et leurs caméras à Casablanca pour mettre en scène les galères de deux potes, Asaâd et Lwiyen.

L’aventure H’rash
Pour son dernier court-métrage en tant qu’étudiant, Ismaël El Iraki ne fait pas dans la demi-mesure, conscient que cette production sera sa carte de visite. Le casting de H’rash n’a rien d’amateur. Le personnage principal est interprété par Saïd Bey (Rih El Bhar, Ex-Shamkar), et le méchant campé par Mourad Zaoui (Wake up Morocco, Kandisha). L’équipe se permet même un déplacement au Sahara, pour tourner les scènes de début et de fin du court-métrage. “Nous avons également enregistré toute la voix off du film en plein milieu du désert, avec un magnétophone datant des années 1970”, raconte El Iraki. Résultat ? Difficile de croire que H’rash n’est qu’un projet de fin d’études. Les arrêts sur image, inspirés de Mean Streets de Martin Scorsese, donnent au film une touche particulière. “L’amitié entre les deux personnages principaux du film de Scorsese m’a également beaucoup inspiré pour H’rash”, ajoute le réalisateur.
En avril dernier, H’rash a été sélectionné pour la compétition du Festival du cinéma méditerranéen de Tétouan. Lorsque Ismaël El Iraki apprend la nouvelle, il est fou de joie de pouvoir, pour la première fois, montrer son travail au public et aux professionnels marocains. Mais, malheureusement, il déchante très vite. “Cinq minutes avant la projection, les organisateurs m’ont dit qu’il n’allait pas être diffusé. J’étais furieux, et j’ai appris plus tard qu’ils se sont rétractés parce qu’ils considéraient que le langage du film était trop vulgaire pour le festival”, explique, avec amertume, le réalisateur.

Maghribi tal mout
Mais cet incident ne l’a pas poussé à laisser de côté son pays d’origine pour ses prochains films. “Je suis maghribi tal mout, comme dirait le rappeur Bigg”, affirme le cinéaste, qui compte tourner tous ses films au Maroc, même s’ils sont produits par Why Not Productions, une boîte française. “Mon pays m’a toujours plus inspiré que Paris. Il suffit que je m’attable dans un café à Casablanca pour avoir des idées plein la tête”, poursuit-il. Son prochain projet ? Un long-métrage musical, sur la culture rock au Maroc. Zenka Contact racontera la love story “hardcore” entre une prostituée et un rockeur à Casablanca. “Je suis un grand fan de rock, et j’ai toujours été impressionné par le nombre de mythes qui circulent au Maroc sur Jimi Hendrix ou encore Jim Morrison. Je veux retranscrire cela dans mon film”, détaille Ismaël El Iraki. Pour cette nouvelle aventure, le réalisateur compte s’entourer de l’équipe et des acteurs qui ont travaillé sur H’rash. “L’ambiance était tellement bonne sur le tournage qu’il n’y a aucune raison que je change d’équipe”, indique le jeune homme, qui a des projets plein la tête et souhaite enchaîner sur un film traitant du trafic de haschich. En attendant, le public marocain pourra découvrir son travail vers fin décembre, si tout va bien, grâce à la sortie d’un DVD réunissant Carcasse et H’rash, et mis en vente par la FNAC à la fois en France et au Maroc. Accrochez-vous, c’est du lourd.

Face à face. H’rash vs Casanegra
Une chose est sûre. Les points communs entre H’rash de Ismaël El Iraki et Casanegra de Noureddine Lakhmari ne manquent pas. Les deux films se déroulent à Casablanca, ville dangereuse et fascinante, où riches et pauvres se croisent à un moment. Et surtout, les deux films tournent autour de l’amitié entre deux jeunes hommes. Adil et Karim dans Casanegra (interprétés par Omar Lotfi et Anas Elbaz), et Asaâd et Lwiyen dans H’rash (campés par les excellents Saïd Bey et Abderrahmane Oubihem). Sans oublier l’utilisation d’un langage cru - indéniablement plus trash dans le film d’El Iraki que dans celui de Lakhmari - et la violence qui se dégage de certaines scènes. “Effectivement, on peut dire qu’on retrouve la même énergie dans les deux films. Mais nos cinémas restent quand même très différents”, affirme Ismaël El Iraki. Mais le jeune réalisateur ira-t-il aussi loin dans son premier long-métrage que dans H’rash, court-métrage non destiné à la distribution ? Il semble bien que oui. “Casanegra a changé la donne et ouvert plusieurs portes. Maintenant les réalisateurs marocains savent qu’ils peuvent se permettre d’aller loin sans avoir peur que leurs films soient censurés. Et cela, c’est grâce au courage de Lakhmari”, analyse El Iraki.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2009 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés