N° 382
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Zakaria Boualem se dit que c’est cool, que tout va bien.
Pas du tout. Bonjour le recouvrement…

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Il faut que je vous avoue quelque chose : Zakaria Boualem travaille un peu au noir. En plus de son travail à la banque, il effectue régulièrement quelques extras pour arrondir ses fins de mois. Il s’est ainsi constitué un petit portefeuille de clients qui font appel à ses services pour des missions informatiques que je suis bien incapable de vous décrire. Un projet typique se déroule en trois phases.
L’expression du besoin. Le client explique ce qu’il veut. En général, il veut tout, il est pressé, et il n’a pas d’argent : c’est un client marocain. A ce stade du projet, il est même capable de demander à Zakaria Boualem d’aider un peu sa boîte parce qu’elle démarre et que c’est la crise, même si la boîte en question s’appelle ONA. Ne vous énervez pas, c’est juste un exemple.
La réalisation. Zakaria Boualem fait ce qu’on attend de lui en respectant les délais. Le client est heureux, promet de lui envoyer d’autres clients. Zakaria Boualem se dit que c’est cool, tout va bien et, normalement, c’est la fin du projet.
Pas du tout.
Il existe une troisième phase, bien plus longue et bien plus pénible que les deux précédentes :
le recouvrement. Cette simple formalité devient, pour une raison que personne n’est capable d’expliquer, un interminable chemin de croix. Soudain, le client disparaît. Il vit en réunion. Quand il quitte enfin sa réunion, c’est pour se ruer en déplacement. Lorsqu’il répond enfin au téléphone, c’est pour expliquer qu’il n’y a aucun problème, que Allah ya Ouaddi, le chèque est prêt, qu’il est à la signature chez le patron, que désolé ila t3atalna alik mais vous savez ce que c’est, on passe notre temps à courir... Ce qui pourrait ressembler à une bonne nouvelle est en fait une véritable catastrophe. C’est que le patron marocain s’est imposé comme mission de payer les gens le plus tard possible. Après tout, c’est une attitude parfaitement défendable. Il paraît qu’il y a des pays où les patrons cherchent de nouveaux marchés pour augmenter leur chiffre, ou sont obsédés par le développement de nouveaux produits. Chez nous, ils préfèrent consacrer leur énergie à payer les gens le plus tard possible, et plus précisément au moment où ils sont convaincus qu’une journée de retard supplémentaire pourrait mettre leur vie en péril. Cette attitude, parfaitement irrationnelle, ne dépend pas de leur trésorerie. C’est une conception de la vie, tout simplement.
Zakaria Boualem n’est pas un homme patient, et j’ajoute qu’il est particulièrement fier. L’idée de réclamer de l’argent à quelqu’un lui est insupportable, même si c’est le sien. Le patron marocain, de son côté, est susceptible. Il n’aime pas être bousculé. Nous avons donc le casting idéal pour un film de guerre. Lorsque Zakaria Boualem appelle le patron marocain pour lui expliquer qu’il voudrait bien être payé, le patron marocain lui répond qu’il y a des procédures, vous savez, celles qui surgissent au moment où il faut expliquer un blocage. Il se vexe, il se sent agressé, le patron marocain. Il a l’impression qu’on le prend pour un voleur alors qu’il fait juste son boulot qui consiste, rappelons-le parce que ça fait du bien de l’écrire, à payer les gens le plus tard possible. Il est tellement fort, le patron marocain, que c’est Zakaria Boualem qui est obligé de se justifier : il doit expliquer qu’il a des traites, qu’il va voyager, qu’il voudrait bien récupérer son chèque cette semaine. C’est le monde à l’envers. Le patron a le droit de ne pas payer à l’heure alors que le Boualem doit faire attention à ne pas grogner trop fort sinon il ne sera pas payé du tout. C’est formidable, et c’est une constante chez nous : la parole est toujours plus grave que l’acte. Zakaria Boualem souhaite lancer un appel aux économistes, aux sociologues et même aux psychologues ou aux muftis, pourquoi pas. Quelqu’un peut-il expliquer pourquoi les patrons marocains estiment judicieux de payer les gens le plus tard possible ? Et merci.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2005 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés