Zakaria Boualem se dit que cest cool, que tout va bien.
Pas du tout. Bonjour le recouvrement
Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque
Il faut que je vous avoue quelque chose : Zakaria Boualem travaille un peu au noir. En plus de son travail à la banque, il effectue régulièrement quelques extras pour arrondir ses fins de mois. Il sest ainsi constitué un petit portefeuille de clients qui font appel à ses services pour des missions informatiques que je suis bien incapable de vous décrire. Un projet typique se déroule en trois phases.
Lexpression du besoin. Le client explique ce quil veut. En général, il veut tout, il est pressé, et il na pas dargent : cest un client marocain. A ce stade du projet, il est même capable de demander à Zakaria Boualem daider un peu sa boîte parce quelle démarre et que cest la crise, même si la boîte en question sappelle ONA. Ne vous énervez pas, cest juste un exemple.
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La réalisation. Zakaria Boualem fait ce quon attend de lui en respectant les délais. Le client est heureux, promet de lui envoyer dautres clients. Zakaria Boualem se dit que cest cool, tout va bien et, normalement, cest la fin du projet.
Pas du tout.
Il existe une troisième phase, bien plus longue et bien plus pénible que les deux précédentes :
le recouvrement. Cette simple formalité devient, pour une raison que personne nest capable dexpliquer, un interminable chemin de croix. Soudain, le client disparaît. Il vit en réunion. Quand il quitte enfin sa réunion, cest pour se ruer en déplacement. Lorsquil répond enfin au téléphone, cest pour expliquer quil ny a aucun problème, que Allah ya Ouaddi, le chèque est prêt, quil est à la signature chez le patron, que désolé ila t3atalna alik mais vous savez ce que cest, on passe notre temps à courir... Ce qui pourrait ressembler à une bonne nouvelle est en fait une véritable catastrophe. Cest que le patron marocain sest imposé comme mission de payer les gens le plus tard possible. Après tout, cest une attitude parfaitement défendable. Il paraît quil y a des pays où les patrons cherchent de nouveaux marchés pour augmenter leur chiffre, ou sont obsédés par le développement de nouveaux produits. Chez nous, ils préfèrent consacrer leur énergie à payer les gens le plus tard possible, et plus précisément au moment où ils sont convaincus quune journée de retard supplémentaire pourrait mettre leur vie en péril. Cette attitude, parfaitement irrationnelle, ne dépend pas de leur trésorerie. Cest une conception de la vie, tout simplement.
Zakaria Boualem nest pas un homme patient, et jajoute quil est particulièrement fier. Lidée de réclamer de largent à quelquun lui est insupportable, même si cest le sien. Le patron marocain, de son côté, est susceptible. Il naime pas être bousculé. Nous avons donc le casting idéal pour un film de guerre. Lorsque Zakaria Boualem appelle le patron marocain pour lui expliquer quil voudrait bien être payé, le patron marocain lui répond quil y a des procédures, vous savez, celles qui surgissent au moment où il faut expliquer un blocage. Il se vexe, il se sent agressé, le patron marocain. Il a limpression quon le prend pour un voleur alors quil fait juste son boulot qui consiste, rappelons-le parce que ça fait du bien de lécrire, à payer les gens le plus tard possible. Il est tellement fort, le patron marocain, que cest Zakaria Boualem qui est obligé de se justifier : il doit expliquer quil a des traites, quil va voyager, quil voudrait bien récupérer son chèque cette semaine. Cest le monde à lenvers. Le patron a le droit de ne pas payer à lheure alors que le Boualem doit faire attention à ne pas grogner trop fort sinon il ne sera pas payé du tout. Cest formidable, et cest une constante chez nous : la parole est toujours plus grave que lacte. Zakaria Boualem souhaite lancer un appel aux économistes, aux sociologues et même aux psychologues ou aux muftis, pourquoi pas. Quelquun peut-il expliquer pourquoi les patrons marocains estiment judicieux de payer les gens le plus tard possible ? Et merci. |