N° 383
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari


k.boukhari@telquel.info (DR)

Le temps
Dix ans, très exactement. Soit un peu plus que le double mandat d’un Bush Jr ou d’un Clinton avec tous les bouleversements que cela a pu entraîner. Et plus que ne peut espérer un Obama pour essayer de sauver le monde. Dix ans, c’est beaucoup, sauf dans la vie d’une monarchie ou d’un président à vie. Au Maroc, où l’on commémore cette semaine même le 10ème anniversaire de l’accession de Mohammed VI au trône, on n’aime pas trop le mot bilan. Peut-être par superstition. A moins que l’on ne considère que faire le bilan du roi, dès ses dix ans de règne, serait une forme de manque de respect. La vérité doit se balader
entre les deux hypothèses, tant les responsables marocains, et les nombreux cercles concentriques qui gravitent autour du pouvoir, semblent tenir le mot “bilan” en sainte horreur, recommandant vivement à leurs amis, et aux amis de leurs amis, de l’éviter à tout prix. Ils lui préfèrent le concept d’examen d’étape, et plus encore, de première étape. Ce qui n’est pas déplacé, vu la particularité marocaine. Particularité, le mot est lâché. Et quel mot ! La notion de temps, avec celle de rythme de développement qui la sous-tend, est complètement déconnectée de la réalité chronométrique. Elle est hors du temps, justement. Si loin de tout. Prenons quelques exemples pour mesurer, tranquillement, tout ce qui fait notre originalité. En 38 ans de règne, Hassan II a “consommé” tout ce que l’Algérie indépendante a connu comme présidents, Bouteflika compris. Et il a “fait” la France de De Gaulle à Chirac. Comment s’étonner, devant l’étirement de la notion de temps, de la lenteur extrême des réformes introduites par le royaume ? Figurez-vous que la lutte contre l’analphabétisme était déjà inscrite parmi les objectifs du début de règne de Hassan II, en 1961. 38 ans plus tard, la “croisade” continue puisque le tiers de la population est encore analphabète. On peut multiplier les exemples pour comprendre, dans tous les cas, que la “dilatation” du temps dilue l’esprit même des réformes. Ce qui est fait aujourd’hui a été entamé hier. Et il n’est toujours pas fini !


La presse comme elle va
Reporters sans frontières nous rappelle qu’en dix ans, la presse marocaine a écopé de 25 années de prison et d’un peu plus de 20 millions de dirhams d’amendes. Dans l’absolu, le score est paradoxalement “honorable”, à peu près digne d’un pays démocratique. Reporté sur les réalités du marché marocain, qui ne pèse rien à côté de pays à PIB comparable, le bilan prend évidemment une allure plus inquiétante. Avec 25 années de prison et 20 millions de dirhams d’amendes, il y a de quoi tuer les meilleurs titres de la presse marocaine et distribuer une semaine de prison à la totalité de ses salariés. Rassurons-nous, toutefois : la lourdeur des sanctions, que l’on doit d’abord à un Code de la presse largement répressif, est le seul point noir véritable du journalisme sous Mohammed VI. Entamé à la fin du règne de Hassan II, le vent de liberté s’est précisé depuis. Au point de ressembler aujourd’hui à un mouvement. Une nouvelle presse, jeune et indépendante, a fleuri. Elle s’est construit un succès intéressant autour d’un double parti-pris : une ouverture à la fois sur le présent (la société, ses tendances, ses tabous) et le passé (ses hommes forts, ses scandales, ses mensonges). Vous le savez bien, les journaux qui vous intéressent le plus sont ceux qui transcrivent le mieux la complexité de l’actuel et relisent sans censure les pages de notre histoire. Nous sommes un peu dans la situation des pays de l’ancien bloc soviétique, et de toute l’Europe de l’Est, qui émergent de plusieurs décennies de totalitarisme. Eux aussi fouinent dans les poubelles oubliées de l’histoire. Eux aussi sollicitent au plus près les réflexes constituants de l’individu d’aujourd’hui. Notre modèle, finalement assez audacieux si on le replace dans le contexte arabe et musulman, est porteur. C’est le plus important. Quand, dans une société, la presse devient le réceptacle des idées nouvelles produites par ses minorités, c’est qu’elle va bien. Malgré tout.

 
 
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