Hargne
|
On a suffisamment écrit que les municipales de juin dernier avaient ridiculisé la démocratie marocaine jusquà linsupportable. Mais comme tous les 5 ans, on comptait pleurer un coup, puis oublier cette tragique mascarade et passer à autre chose
Sauf que ce nest pas fini ! Le feuilleton a rebondi à Oujda, où lélection du maire local a fini par être tranchée en faveur du candidat istiqlalien. Il ny a pas eu là moins de magouilles et de rebondissements douteux quailleurs
jusquà ce que lEtat sen mêle.
Fedoua Menouni, une militante locale du MP qui avait préféré sallier au PJD, a ainsi eu le malheur de se laisser emporter par une minivague
|
|
dhéroïsme, nourrie par les applaudissements de ses alliés islamistes pendant une sorte de conférence de presse dont le film a été balancé sur Youtube, larme fatale des sans-voix. Du coup, Mlle Menouni a raconté en public son long interrogatoire par les RG (Renseignements généraux), dont un officier lui aurait dit : Sa Majesté a donné des instructions pour que le PJD ne remporte pas la mairie dOujda. Ce à quoi la bouillante jeune femme a répliqué le lendemain, en public : Je ne peux pas le croire, quon mamène Sa Majesté pour quil me le dise lui-même. Dans une démocratie, une enquête officielle aurait immédiatement été ouverte sur les allégations de la jeune femme. Dans la monarchie absolue quest le Maroc, cela avait plutôt de fortes chances daboutir sur un procès en atteinte aux sacralités. Mais ce qui sest passé est pire encore : Fedoua Menouni a disparu à lheure où ces lignes sont écrites, on ne sait toujours pas où elle se trouve avant quune seconde vidéo delle soit diffusée sur Youtube. Avec un mur aveugle en arrière-plan, dans la grande tradition des otages dIrak ou dAmérique du Sud, on voit la jeune femme déchiffrer laborieusement un texte en arabe classique (bonjour la spontanéité !) dans lequel elle assure [s]inscrire dans le processus démocratique initié par Sa Majesté le roi que Dieu le glorifie, et affirme avoir été manipulée par le PJD qui lui aurait offert, en échange de ses déclarations, un séjour dagrément en Turquie et un pèlerinage à la Mecque pour [sa] mère. Une mise en scène grotesque, digne des pires années de plomb.
Le PJD, du coup, est officiellement devenu le parti à abattre. La bévue dun de ses députés qui a écrit à lambassadeur de France pour linformer quun autre élu dOujda, titulaire de la nationalité française, était dans le coma suite à un tabassage policier, a été promptement exploitée par le ministère de lIntérieur qui a crié à la haute trahison (ou presque) tout en incendiant le PJD avec une virulence rare. On parle même aujourdhui de
la dissolution du parti, rien de moins !
Que le Palais, via son factotum El Himma, ait une dent contre le parti islamiste, cest maintenant chose avérée. Mais la manière dont on cherche à labattre nest pas juste, ni admissible. Et pas uniquement dun point de vue démocratique. Le PJD nest pas exempt de reproches politiciens tout autant que les autres partis. Mais cest le dernier à nourrir encore quelques (infimes) velléités dautonomie et encore, ses dirigeants ne cessent de clamer, depuis limbroglio dOujda, leur attachement au trône. Pourquoi cherche-t-on alors à écraser le PJD avec autant de hargne ? Le Makhzen ne supporte-t-il donc plus le moindre ersatz dindépendance, même si cela ne représente aucune menace pour lui ? Daccord, la démocratie est quasiment morte dans ce pays, mais est-ce le rôle du Palais (ou de ses relais, El Himma et le gouvernement) de planter le dernier clou dans son cercueil ? Que veut-on, en haut lieu ? Faire le vide total autour du Palais, naccepter de vie politique que si elle sinscrit dans la soumission la plus absolue ? Si cest ça le but, et sachant léquilibre des forces en présence, pas de doute : on va y arriver.
Mais ce dont la monarchie ne se rend manifestement pas compte, cest que cest elle qui est en train de se mettre en danger, toute seule. La nature a horreur du vide, et celui-ci ne va pas tarder à être comblé par des adversaires moins légalistes et plus violents. Ce qui appellera encore plus de hargne, encore plus de violence. Dans quel cercle vicieux entrons-nous là ? Une semaine nous sépare de la commémoration des 10 ans de règne de Mohammed VI, et les caméras du monde entier seront alors braquées sur le Maroc. Espérons que cette escalade aveugle contre un parti national denvergure (quoi quon pense de ses idées) se sera calmée dici là. Sinon, ce serait la pire des publicités pour un royaume qui se veut, malgré tout, démocratique.
Dernière minute : Fedoua Menouni a refait parler delle jeudi dernier, à lheure où nous passions sous presse. Un élu a ainsi affirmé à un quotidien avoir parlé à Mlle Menouni au téléphone. Selon lui, elle aurait déclaré avoir pris des vacances à Ifrane de son propre chef, et navoir subi aucune pression pour revenir sur ses premiers propos. A suivre
|