N° 386
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Bilan. 10 ans de Mohammed VI, vus d’ailleurs
Flash-back. Ce 23 Juillet 1999…
Religion. Profession morchida
Justice. Un tribunal d’exception
Télévision. Nessma à la conquête du Maroc
Phénomène. A la recherche de la Pam-pam girl
L'ACTU MAROC



Par Ayla Mrabet

Religion. Profession morchida

(HASSAN OUAZZANI)

Les morchidate du royaume viennent de se réunir, pour la première fois, au Palais des congrès de Skhirat. Zoom sur ces prédicatrices 2.0.


Skhirat, dimanche 19 juillet. De bon matin, les estivants foulent l'asphalte brûlant menant au sable, passant, serviettes autour du cou et parasols à la main, devant une demi-douzaine de bus “transport luxe” estampillés Conseil supérieur des ouléma. C'est qu'un peu plus loin, au Palais des congrès Mohammed VI, quelque 600 voiles et jellabas s'activent, réajustent leurs badges, se rafraîchissent à coups de jus
d'orange et se nourrissent de croissants soigneusement alignés dans le hall du spacieux établissement. Bienvenue à la Première rencontre nationale des alimate, prédicatrices et morchidate. Trois jours de débats religieux intenses, organisés sous le haut patronage d'Amir Al Mouminine, histoire de rénover et de moderniser le discours des institutions religieuses du royaume en établissant un plan d'action concret. Asseyant, de ce fait, l'orientation de la nouvelle stratégie religieuse du Maroc.“Depuis 2004, la monarchie marocaine veut donner l'image d'un islam modéré et tolérant, qui respecte la différence, analyse l’islamologue Mohamed Darif. Donner une place aux femmes montre que le champ religieux n'est pas verrouillé. Ça fait partie du projet de société démocratique et moderne de Mohammed VI”.

Morchida un jour, morchida toujours
Samira Marzouk, tout sourire, prend la peine de s'asseoir, quitte à rater le début de la première séance dominicale. La trentenaire, issue de la première fournée de morchidate, formée il y a cinq ans, se réjouit de participer à cette“réunion hors du commun”. Diplômée en littérature arabe spécialité poésie, elle s'épanouit totalement dans son rôle de morchida et se considère comme une guide spirituelle des temps nouveaux,“même s'il n'est pas facile de dealer avec les âmes”. Samira n'est pas passée par l'école coranique et n'a pas suivi d'études islamiques. Ça ne l'a pas empêchée de s'intéresser, dès son plus jeune âge, à la religion.“C'est ma culture religieuse qui m'a poussée à devenir morchida, raconte-t-elle fièrement. Je ne me considère pas simplement comme une fonctionnaire de l'Etat. Être morchida est un emploi à vie”. En 2004, après avoir écumé travaux bénévoles pour associations et ONG, elle tente le concours lancé par le ministère des Habous. Et le réussit. S'ensuit une année de formation, où Samira et ses consœurs ont appris trente hizb (la moitié du Coran) et étudié près de 32 matières. Au bout d’un an, elles sont devenues les premières morchidate du pays. Celles-là mêmes qui, aux côtés des dernières promotions - 50 morchidate par an -, sont venues écouter et discuter de sujets tels que, entre autres, l'encadrement religieux et la loi, l'unité des contenus et l'initiative individuelle.

Toutes voiles dehors
Il est 11h30 et la grande salle de conférence est bondée. A mi-chemin entre le cours magistral et la séance parlementaire, la poignée d'imams présents et les 600 têtes recouvertes écoutent sagement les dames à l'estrade. Certaines somnolent dans l’assistance, d'autres jouent à l'école buissonnière, mais la plupart sont concentrées sur le discours énergique et sec de la présidente de commission, rediffusé sur grand écran, à l'opposé du portrait grand format de Mohammed VI. En ce dimanche matin, place au débat. Les intervenantes parlent d'instaurer une formation continue pour morchidate et prédicatrices, annoncent leur tout nouveau portail Web, devisent de l'utilisation des médias, traitent d'encadrement religieux des femmes, etc. Un programme royal, en somme, pour promouvoir un islam éclairé. Le tout saupoudré de références religieuses, théologiques ou sociologiques, sautant du Coran au psychologue Gustave Le Bon, Abou Dardaa ou autres compagnons du prophète. Devant la salle, morchidate, alimate et prédicatrices sont les stars du petit écran : les caméras d'Al Aoula sont braquées sur les dames de religion, et le micro touffu de la chaîne reçoit les informations policées nécessaires, accompagnées de grands sourires.

Pourtant, pour l'islamologue
Mohamed Darif, il n'y a pas lieu de se réjouir :“Malgré les efforts fournis, il est difficile de donner un bilan chiffré de la politique religieuse. Il n'y a pas de critère quantitatif, contrairement à la politique touristique par exemple”. Et le chercheur de poursuivre :“Il n'y a rien pour mesurer la baisse du radicalisme religieux, quand bien même le nombre de prédicatrices augmente”.

Allah, Al Watan, Al Malik
Samira fait attention à ce qu'elle dit, précise qu'elle a étudié les sciences sociales, la psychologie, les langues étrangères et même l'informatique durant sa formation. Elle se targue d'être incollable question politique internationale, trouve normal le fait qu'elle ne puisse pas diriger la prière pour des hommes et dit vouloir combattre l'archaïsme. Pour cela, madame chante les louanges d'un islam modéré et moderne, option unité de la nation.“Aimer sa patrie fait partie de la foi, clame-t-elle haut et fort. Respecter le rite malékite du pays est un devoir”. La phrase est débitée presque automatiquement.“Ça fait partie des objectifs pensés par l'Etat pour faire face au radicalisme”, explique l'islamologue Mohamed Darif. Le rôle de Samira et des autres prédicatrices ne se limite pas aux mosquées. La religion, pour les morchidate, se conjugue avecœuvres sociales : elles prêchent aussi la bonne parole dans les hôpitaux, les orphelinats, les écoles, les prisons.“La méthode n'est pas nouvelle, fait remarquer Mohamed Darif. Les mouvements salafistes et islamistes ont aussi leurs prédicatrices, qu'ils envoient voir les prisonnières, etc”. Sauf que là, le discours n'est pas le même.“Je suis, en quelque sorte, chargée de la paix des âmes, spiritualise la morchida. Je tente comme je peux de remettre les personnes que je conseille sur le droit chemin. Parfois c'est impossible. Je suis, comme toutes les morchidate, consciente que je protège, mais ne sauve pas. Il m’arrive d’orienter les cas difficiles vers des spécialistes. Des psychologues, par exemple”. Les hommes viennent-ils demander conseil auprès d'elle? Samira hésite, puis répond. Si l'imam n'est pas disponible, rien ne les empêche de venir la voir.

Secrets de filles
Pourtant, selon Mohamed Darif, le rôle des morchidate est de ne s'adresser qu'aux femmes?: “Dans une société aussi conservatrice que la nôtre, il est difficile de parler de contact direct entre femmes et prédicateurs. Pour endoctriner des femmes, il faut des femmes”. D'après le spécialiste, Samira fait partie d'un mécanisme. La morchida est un maillon dans la politique de proximité religieuse du royaume, un moyen de sensibiliser les femmes aux questions religieuses. “46 % de la population marocaine sont des femmes, et les autorités prennent au sérieux le rôle qu'elles jouent dans la consécration des valeurs religieuses”, détaille l'islamologue. Concrètement, les morchidate jouent un rôle dans l'éducation des jeunes filles, inculquent aux femmes le respect entre époux, combattent le s'hour et autres formes de charlatanisme, distribuent les hadiths à celles qui le demandent et prodiguent des conseils religieux. Un discours doux mais moralisateur. Les femmes qui vont voir Samira sont bien contentes qu'elle soit là, surtout lorsqu'il s'agit de petites questions intimes. Parce que même si “la haya'a fi dine” (nulle gêne dans la religion), la pudeur reste humaine.


Femmes de l'islam. Titres religieux pour les nuls
Quelle est la différence entre une alima, une morchida et une prédicatrice ? Selon l'islamologue Mohamed Darif, outre les dénominations, les deux derniers statuts veulent plus ou moins dire la même chose. Une morchida est donc une prédicatrice new wave, avec un vrai programme moderne. “Contrairement à la alima, qui est une savante de la religion et a donc une profonde connaissance des séances religieuses, des hadiths et du Coran, le rôle des morchidate et prédicatrices est d'être communicatives et convaincantes, un point c'est tout”. Leur mission, en gros, est de simplifier la religion, la rendre accessible et donner de l'importance aux faits sociaux. Le chercheur ajoute : “Une alima est diplômée de Dar Al Hadith Al Hassania et s'adresse à l'élite. Elle fait partie du Conseil supérieur des ouléma et participe aux décisions de fatwa. La prédicatrice, elle, peut avoir un niveau bac. L'essentiel est qu'elle sache parler à un auditoire populaire”. Toujours d'après Mohamed Darif, Amr Khalid, le prédicateur-étoile du monde musulman, "n'est pas un bon connaisseur de la religion, mais un très bon orateur". C'est ce qu'on attend de nos morchidate et prédicatrices nationales. C'est d'ailleurs pour ça que lors de leur formation, contrairement aux imams, elles ne sont sommées d'apprendre que la moitié du Coran.

 
 
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