N° 386
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Hassan Hamdani

"Pour Hassan II, j’étais un traître"

Abderrahim Berrada
Avocat spécialisé dans les
procès politiques
(AIC PRESS)

Antécédents

1938. Naissance à Casablanca
1962. S’inscrit au barreau de Paris
1966. S’inscrit au barreau de Casablanca
1971. Défend les cadres de l’UNFP
1973. Assure la défense des blanquistes
1977. Avocat des membres du mouvement du 23 mars et d’Ilal Amam
1986. Participe à l’aventure Kalima.
1996. Driss Basri ordonne son arrestation avant de se raviser

Le PV
On ne dit pas“Votre Honneur” à un avocat. Pourtant, Abderrahim Berrada mérite mille fois plus ce titre que les juges auxquels il s’est opposé. Plus de quarante ans de procès truqués, et lui dans le rôle de Don Quichotte du droit, à combattre des moulins à vent, sans jamais se résigner à accepter l’injustice.“L’utopie d’aujourd’hui est la réalité de demain”, affirme-t-il, citant Victor Hugo. A soixante-dix ans passés, il y croit toujours, comme au premier jour, malgré le nombre d’utopistes qu’il a vu partir en prison. Les Abraham Serfaty, les Abdallah Zaâzaâ, et tout ce que le Maroc a compté comme gauchistes. Abderrahim Berrada en a pleuré certains aussi. Des larmes de déception pour ceux qu’il a défendus et qui, depuis, sont rentrés dans le rang. Des larmes de douleur pour un Omar Benjelloun, son“ami”, son“frère”, mort assassiné. Révolté comme un jeune homme de vingt ans.

Smyet bak ?
Mohamed Berrada

Smyet mok ?
Batoul Debbagh

Nimirou d’la carte ?
R 1789

R 1789 ? C’est un faux numéro…
J’ai menti, je le reconnais sans torture. R 1789 est une référence à la révolution française. C’est pour moi un symbole, celui des droits de l’homme.

Et la Terreur qui a suivi 1789, vous l’acceptez aussi ?
Je prends la révolution dans sa totalité. C’est parce qu’ils se voulaient des purs que Robespierre et Saint-Just ont guillotiné autant de personnes. La pureté c’est beau, mais il faut y prendre garde, car elle peut vous entraîner trop loin.

Certains vous reprochent justement votre pureté. Une attitude inefficace face aux combines judiciaires lors des procès où vous assumez la défense…
Je connais tous les qwaleb de la justice, mais on ne peut rien contre un juge qui a décidé de vous avoir. Face à cette malhonnêteté, un avocat doit rester crédible et ne jamais tricher avec la vérité.

Quarante ans à défendre des opposants politiques et à perdre tous vos procès, cela doit être décourageant ?
Dans les procès politiques, vous connaissez le résultat d’avance : les gens seront condamnés. On a beau attendre le miracle, il ne vient jamais. La lassitude peut alors vous guetter, l’idée de déposer les armes vous traverser. On continue pourtant de combattre grâce à la rage.

Votre rage contre l’injustice est née quand ?
Enfant, j’ai ressenti un choc quand mon père a abandonné ma mère pour une autre femme. Il lui versait une pension minime qui a contraint mes frères aînés à abandonner leurs études pour travailler. Mes sœurs ont aussi interrompu leur scolarité pour aider ma mère. Nous avons vécu ainsi trois ans dans la pauvreté. Je l’ai ressenti comme une injustice qui ne devait pas se reproduire. J’ai choisi alors, à huit ans, de devenir avocat.

Vous souhaitez toujours que Mohammed VI présente des excuses publiques pour les années de plomb ?
Ce serait la moindre des choses. Mohammed VI n’est pas responsable des actes de son père, mais c’est lui le chef de l’Etat. Or, les“saloperies” commises durant les années de plomb l’ont été au nom de l’Etat. C’est donc au roi actuel de s’excuser. Ce serait un acte symbolique de la plus haute importance.

Vous appelez le CCDH la“Corporation des Casseurs des Droits de l’Homme”. La formule est inspirée mais exagérée, non ?
En bon français, le CCDH n’est rien d’autre ! Cette instance, dont j’ai défendu le président Ahmed Herzenni dans les années 1970, répète partout que le Maroc a été le pays qui a le plus indemnisé les victimes. Elle ramène des problèmes de dignité à des questions de fric. Cela me fait vomir !

Alors, comme ça, vous vous inquiétez pour les bijoux de famille de Abdelhamid Amine de l’AMDH ?
J’ai utilisé cette expression colorée dans un hommage écrit pour les trente ans de l’AMDH. Amine me dit souvent qu’il ne faut pas s’inquiéter pour sa tête, c’est de la caillasse, elle supporte bien les coups de matraque. Par contre, un coup dans les parties intimes, ça fait toujours très mal (rire). J’imagine que certains ont dû prendre l’expression au premier degré et s’imaginer qu’il était très riche (rire).

Et sur l’homosexualité, vous reprochez quoi à l’AMDH ?
L’affaire de Ksar El Kébir était pour eux une occasion en or de défendre la liberté sexuelle. Ils ont protesté, mais ils n’ont pas été jusqu’au bout de leurs idées. Il fallait lancer le débat : les gens ont le droit de choisir leur orientation sexuelle. Point barre.

Vous êtes l’un des rares Marocains à affirmer être républicain…
Beaucoup le pensent tout bas, mais ne le disent pas. Pourtant, il faut appeler un chat un chat. Défendre ses positions républicaines est nécessaire car c’est le seul moyen pour qu’un débat s’instaure en place publique.

Collaborateur à la revue Kalima, vous avez défendu le droit de ne pas faire le ramadan…
Je n’ai pas prôné ouvertement le droit de manger sur la voie publique, car on s’autocensurait à l’époque. En filigrane, par contre, j’affirmais que le délit de ramadan ne devait pas exister. Car je suis laïc, et je le resterais même si j’étais saisi un jour par la grâce divine. La laïcité n’est pas l’ennemie de la religion. C’est au contraire son meilleur serviteur, en permettant à chacun d’être croyant, agnostique ou athée, en toute liberté.

Regrettez-vous de ne pas avoir fait une carrière d’avocat classique avec les revenus que cela suppose ?
Absolument pas. Je serais mort d’ennui, aujourd’hui. Gagner beaucoup de fric ne m’intéresse pas.

Vous vivez pourtant dans une villa bâtie sur un terrain qui coûte une fortune…
Elle ne m’appartient pas, j’en suis locataire. Le propriétaire m’a proposé de l’acheter au début des années 1970 pour 120 000 dirhams. Mais je n’avais pas cette somme.

Vous considérez-vous comme une star du barreau ?
Ce serait prétentieux. A l’étranger, on a parlé de moi comme le Jacques Vergès ou le Robert Badinter marocain. Je défends les mêmes valeurs qu’eux, en acceptant toutes les conséquences de mes choix. Les coups comme les insultes.

Avant de plaider, vous vous préparez tel un acteur entrant en scène ?
Non. Même si, à l’instar d’un comédien, j’ai toujours le trac avant de démarrer ma plaidoirie.

Pourquoi êtes-vous aussi dur avec l’USFP ?
J’ai vécu avec ce parti une déception amoureuse. L’USFP est un immense gâchis. Il a trahi les idéaux de Mehdi Ben Barka et Omar Benjelloun. Il a volé l’héritage d’hommes ayant sacrifié leurs vies pour leurs idées.

Comment avez-vous appris la disparition de Mehdi Ben Barka ?
J’étais à Paris. Un journaliste m’a appelé pour me demander si j’avais des nouvelles de lui et de Thami Azemmouri, l’étudiant qui l’accompagnait le jour de son enlèvement. J’ai couru chez Thami que je n’ai pas trouvé à son domicile. Je lui ai laissé un mot, lui demandant de me contacter d’urgence, chose qu’il a faite le lendemain. Au cours du dîner, il m’a expliqué comment Ben Barka s’était fait embarquer par deux hommes dans une voiture. Il m’a raconté avoir ensuite erré dans Paris sans savoir où il allait. Il m’a dit aussi avoir très peur. Puis, il n’a plus prononcé un mot de tout le repas.

Que pensait Hassan II de vous ?
Abderrahim Bouabid m’a confié que le roi défunt me vouait une haine farouche. Il me considérait comme un traître à la nation.

 
 
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