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Par Yasmina Assaoui
Loisirs. Marchands de sable
Les plages privées, proposant restauration et boissons alcoolisées, ont le vent en poupe. Jet-setters et familles s’y pressent. Tour d’horizon.
Tamaris, sud de Casablanca. Au volant de sa belle Italienne, Anas remarque à peine les deux touristes qui prennent la pose, sur le bord de la route, à côté de la chaloupe défraîchie surplombant L’mrissa, petit village d’irréductibles pêcheurs qui résiste, contre vents et marées, au tsunami de béton ambiant. Quelques projets immobiliers en “beach” |
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plus loin, crissements secs. Le jeune analyste financier s’arrête dans un nuage de poussière devant des drapeaux d’un bleu et blanc tropéziens. Et jette, dans la foulée, clefs et menue monnaie au voiturier rougeaud qui accourt. Notre trentenaire est paré du seul accessoire obligatoire pour faire bronzette sous la chaleur dominicale avec les copains : son portefeuille. Exit glacières surchargées, parasols aux bouts contendants et autres serviettes encombrantes, la plage privée s’occupe de tout, ou presque. Anas s’est contenté pour l’occasion de troquer complet et cravate contre short fleuri, chemise blanche en flanelle et lunettes Tom Ford reluisantes. La démarche assurée, le teint hâlé et le torse légèrement bombé, Anas passe le barrage du“tenue correcte exigée”. En habitué des lieux, il se fraye un chemin vers ses amis, à coups de bonjours quasi criés (musique sonore oblige), de force poignées de mains et autres bises. Une fois le retardataire confortablement installé, les festivités peuvent commencer.
Côté décor, le lieu, l’Atlantic Beach, mise sur le tout-en-un : salle de fitness en plein air, petite boutique shopping spécial articles de plage, café/restaurant couvert, espaces détente/encas avec fauteuils et tables en osier, bars et grill à ciel ouvert, sans oublier le fameux carré de sable investi par moult transats et parasols. Le tout fidèle au code couleurs de l’établissement, à la grecque. Côté sable, le bon grain est séparé de l’ivraie. Une barrière de sécurité en front de mer délimite la frontière avec le commun des baigneurs, histoire de décourager“voyous” et“voyeurs”.“En plus d’être tranquille, on se sent vraiment en sécurité”, explique Anas. A l’entendre, pas de drague intempestive pour les dames et demoiselles. Nul besoin non plus de faire le poteau à côté des montres, sacs et autres accessoires quand les copains piquent une tête.
Créneau lucratif
Mais ce qui séduit surtout ces clients, c’est le cocktail restauration-alcool-musique.“Il est vrai que la location de transats et parasols n’est pas pour beaucoup dans la recette”, explique le propriétaire, Serge Carolis, à l’origine de la première paillote tamarisienne, construite en 1995. Au dire de son associée, Martine Carolis, une journée dans son antre revient en moyenne à 300 dirhams par personne, la facture croissant exponentiellement en fonction du degré d’alcoolémie. Un créneau (très) lucratif donc. Même si le couple doit s’acquitter d’une redevance annuelle de 70 000 dirhams auprès du ministère de l’Equipement (lire encadré), en plus des taxes et impôts relatifs à tout restaurant et débit de boissons.
Un peu victimes de leur succès, c’est avec un soulagement affiché que nos deux marchands de sable ont vu la concurrence planter ses parasols année après année dans la région.“Notre capacité est limitée, au début on n’arrivait pas à répondre à la demande”, justifie la co-tenancière. Tamaris aujourd’hui compte une demi-douzaine de plages-restaurants aux noms importés et branchés qui se partagent une clientèle casablancaise diversifiée.“Chaque plagiste s’est un peu spécialisé : atmosphère business class détendue ici, ambiance jeunes et soirées là-bas, sans oublier les établissements spécial familles avec des structures pour enfants”, détaille Serge Carolis.
Sablage de champagne
270 kilomètres plus loin, Marrakech. La température affiche quelques degrés de plus. Le“standing” aussi est monté d’un cran. La Plage rouge, seule plage privée de la région ouverte en mai 2006, est une oasis en terrain semi-aride. Relax et transats design, lits à baldaquins ombragés, terrasses de restaurant à la déco soignée. La concentration de jeunes bling bling au m2 l’est tout autant. Si la jeunesse dorée fait son“m’as-tu-vu” estival au bord de cette piscine bordée de sable fin, ce n’est pas seulement à cause de la restauration soignée ou de l’animation musicale discontinue. Ici, les marchands de sable sablent le champagne et vendent du rêve. La clientèle s’appelle Adriana Karembeu, Michael Young ou Elie Semoun.“On accueille régulièrement des personnalités internationales du showbiz ou de la politique de passage à Marrakech”, explique Edmond Adam, gérant du lieu. Pour lui, l’engouement pour le VIP beaching n’est pas un phénomène de mode.“Le Maroc est seulement en train de se mettre à niveau par rapport à une forte demande de tourisme balnéaire de qualité”, analyse ce plagiste d’un nouveau genre.
Mais le processus ne date pas d’hier. Les premières plages privées du royaume remontent à plusieurs décennies, la rocade Tanger-Tétouan en tête de liste, suivie de près par Agadir, puis Bouznika/Skhirat. Et ce n’est qu’un début. Plusieurs projets, notamment une plage privée à Fès, sont en cours. De quoi mettre du sable dans son vin. |
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Législation. La jungle des plages privées
Difficile d’établir une cartographie des plages privées au Maroc. Contactés à ce sujet, les Conseils régionaux de tourisme se sont révélés incapables de fournir une liste de ces d’établissements. Aucun texte de loi ne réglemente l’usage de ce terme et les abus qui en sont faits (n’importe quel hôtel avec une porte donnant accès à la mer s’autoproclame plage privée). Et un imbroglio administratif ajoute son grain de sable. A Tanger, les concessions sont délivrées par le gouverneur. A Casablanca, c’est la préfecture de Aïn Sebaâ qui gère la plage du même nom (gestion qu’elle a plusieurs fois déléguée à une société privée), alors que Tamaris a été placée sous l’aile de la commune rurale de Dar Bouazza, avant que le ministère de l’Equipement et des Transports ne réclame ses droits sur le domaine public maritime en 1997. Aujourd’hui encore, le département de Karim Ghellab grince des dents quand le mot est lâché : “On ne peut parler de plage privée, ceci va à l’encontre même du principe de la domanialité publique”. Un procès plus tard, l’association de plagistes privés Beau Rivage de Dar Bouazza obtient un “permis d’occupation temporaire” de 10 ans renouvelable, à condition de laisser un droit de passage (libre accès à la mer), et surtout contre le paiement d’une redevance annuelle en fonction de 3 critères : lieu, superficie exploitée et activité projetée. Allez comprendre, c’est le ministère des Finances qui fixe cette redevance. Et le ministère de l’Equipement de conclure : “70% de l’ensemble des plages marocaines sont affectées à l’usage direct et collectif du public”. Soit 30% de “plages aménagées” potentielles. |
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