N° 386
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Enquête. Avoir 20 ans au Maroc
Loisirs. Marchands de sable
Tendance. Chouaf(ate) new age
Récit. Le champion du détroit



Par Sonia Terrab

Tendance. Chouaf(ate) new age



Voyance et sorcellerie sont entrées dans l’ère de la modernité. Flyers distribués dans la rue, consultations via email et sites Web spécialisés, le s’hour a basculé dans le tout-communicant.


Centre-ville de Casablanca, 18 heures. L’appartement est grand et la salle d’attente bondée. L’assemblée, mixte, est à dominante masculine. Une télévision crache les dernières prouesses des stars-académiciens du Liban. Tous sont là pour rencontrer un fqih, guérisseur traditionnel. Son assistante virevolte des uns aux autres, voilée et souriante. Elle fait
patienter les suivants en leur servant du thé.
Ce qui se passe derrière la porte close du fqih est du domaine du top secret, seul le brasero aux effluves moites et étouffantes est visible à chacune de ses entrées et sorties de la salle mystérieuse. Après deux longues heures d’attente, c’est enfin le moment d’y pénétrer.
A première vue, la pièce ressemble plus au cabinet d’un médecin qu’à celui d’un chouaf. Un ordinateur trône fièrement au milieu du“bureau”. A côté, un jeune homme, la trentaine souriante, à l’allure calme et aux lunettes carrées, habillé en tenue traditionnelle. Il s’exprime tant en arabe qu’en français et prétend pouvoir“lire” l’avenir en égrenant des versets du Coran. Son outil ? Un miroir.
Avant d’aller plus loin dans l’exploration du futur, notre fqih moderne exige un“gage d’ouverture” : 200 dirhams, le prix de la consultation. La suite est prévisible, le jeune homme entame la lecture de l’avenir, mais aussi du présent, passant invariablement de l’un à l’autre. Au bout d’une demi-heure, il diagnostique la persistance de certains blocages et prescrit, déjà, un premier traitement à base de bkhour et d’eau bénite“pour faire fuir les mauvais esprits, responsables de tous les malheurs”. Il conclut naturellement par un“revenez me voir quand vous aurez terminé votre traitement”. Classique.

Dans la rue et sur le Net
Notre fqih doit sa notoriété à sa baraka, bien sûr, mais aussi à son habilité à communiquer. Pour le contacter, rien de plus simple : le téléphone ou l’adresse email. Sinon, le prospectus listant ses services indique : guérisseur spirituel, spécialiste destruction de la magie, chasseur de démon, astrologue, sur RDV. Nous voilà prévenus.
Car la sorcellerie, c’est aussi un business, avec un arsenal de publicité qui se déploie partout. Dans la rue, pour commencer. Une jeune cadre casablancaise raconte :“J’étais en train de faire mes courses quand on m’a discrètement glissé une carte de visite dans la poche, avec un contact, pour une séance de voyance”. A l’intersection de deux boulevards ou dans un café, il n’est plus rare de recevoir un flyer vantant les mérites de tel ou tel guérisseur.
A Casablanca, un jeune cartomancien que l’on va nommer Saad, francophone jusqu’au bout des ongles et au carnet d’adresses bien rempli, a justement été l’un des premiers à utiliser son GSM comme outil de prédication numéro 1. Et il a cartonné.“C’était plus facile de le joindre ainsi, en cas d’urgence ou de crise. Il règle parfois le problème juste par téléphone”, assure une de ses clientes fidèles, qui préfère garder l’anonymat.
Quel que soit le motif de consultation, il suffit parfois d’un appel. Ou d’un clic. Le téléphone et le Web font l’affaire. Quand on tape sur Google voyance Maroc, on est rapidement dirigé vers des offres postées dans tous les sites de petites annonces marocains. Sans oublier les sites étrangers, proposant des services de voyance online et des consultations via email. Sur les forums de discussion, le s’hour made in Morocco est demandé et reconnu pour être fameux, les internautes n’hésitant pas à se conseiller mutuellement leurs chouafs et chouafate favoris.

C’est combien le pack ?
Certains vont jusqu’à créer leur propre site Web. Clic sur l’un d’entre eux. En première page, le texte accrocheur, en grand et en gras, présente le champ d’action et ratisse large :“L’équilibre du couple sur le plan de la fidélité et de la sexualité, la fertilité, l’impuissance sexuelle, la timidité, les problèmes de voisinage, l’attraction de la clientèle, l’aide pour ceux qui ont des problèmes avec la justice ou l'administration, etc”. La consultation est possible à distance, par visite, ou par courrier. Le résultat est“100 % garanti” et le contact est surligné en jaune fluo. Qui dit mieux ?
Alors on tente le coup. Première surprise : le service email est efficace. En l’espace de deux jours, on reçoit plusieurs courriers pour demander plus de détails : le nom exact, le lieu de résidence, l’origine du souci. Quand on explique que le“problème” est d’ordre sentimental, notre interlocuteur enchaîne avec une nouvelle série de questions : relations sexuelles ? Adresse de l’homme aimé ? possibilité de lui faire ingurgiter une quelconque mixture ou de lui offrir un cadeau standard (parfum, cravate) ? Apres avoir obtenu toutes les réponses, le fqih virtuel affirme pouvoir régler“ça” en ayant recours à ce qu’il appelle“une opération de consolidation amoureuse”. Cela peut se faire par courrier électronique ou par téléphone. Le prix du pack : 1200 dirhams, payable par virement ou mandat postal.

Le bouche-à-oreille
A côté de ces nouvelles pratiques, le traditionnel bouche-à-oreille n’a rien perdu de son impact. Bien entendu. Dans les quartiers populaires où 20 dirhams suffisent pour se faire tirer les cartes, ou dans les hautes sphères de la bourgeoisie où le coût d’une consultation peut atteindre 500 dirhams, tout le monde peut trouver son bonheur. “Une fois, une amie m’a traîné pour me faire tirer les cartes chez une voyante très huppée de Rabat. Je n’en croyais pas mes yeux : le cadre était luxueux et la voyante assez fashion. Cela à coûté 200 dirhams mais c’est mon amie qui a payé”, se remémore Amir, 35 ans, qui n’a pas souhaité renouveler l’expérience. Mais d’autres clients deviennent très rapidement accros et la tentation peut s’avérer très forte. Parce que tous, on s’en doute, rêvent de succès en tout : amour, affaires, etc.

Légal. Ni autorisés ni interdits
“Les pratiques de la voyance et de la magie font partie de l’islam populaire, elles sont tolérées tant qu’elles ne sont pas trop visibles”, nous explique le chercheur Mohamed Darif. Ce qui revient à dire que les autorités ferment les yeux, tant que personne n’est victime de ces croyances. Car même si le Code pénal ne prévoit pas d’article qui condamne avec précision la sorcellerie, le gouvernement n’hésite pas à procéder à des arrestations, parfois en masse, quand une plainte vient à être déposée. Ainsi, vendeurs d’espoir et de solutions occultes, les s’hara préfèrent parfois se désigner en tant qu’astrologues ou herboristes pour bénéficier d’une couverture légale. Un subterfuge comme un autre, quand on sait que la plupart ne se déclarent tout simplement pas et préfèrent monnayer leur “don” en toute discrétion, en se reposant sur un noyau de clients fidèles.

 
 
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