N° 386
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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Architecture. Casablanca, remise en scène
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LE MAG CULTURE



Par Jamal Boushaba

Architecture. Casablanca, remise en scène

Le futur théâtre
de Casablanca. (DR)

Avec le projet d’un grand théâtre et le réaménagement de la place Mohammed V, la capitale économique renoue avec son prestigieux passé de métropole symbole de la modernité.


Pourquoi une telle discrétion ? Combien étaient-ils, avant ce mardi 30 juin, date de l’annonce des gagnants du concours international ayant pour objet “Le plus grand théâtre d’Afrique et du monde arabe” (dixit Noureddine Ayouch), à avoir eu connaissance de ce grandiose projet ? “On a évité de trop en parler pour ne pas en faire un enjeu électoral, vu
la période”, nous dit untel,“pour ne pas offrir une trop importante audience à ceux, notamment l’Ordre des architectes, qui voient toujours d’un mauvaisœil l’invitation des architectes étrangers”, interprète tel autre. En fait d’étrangers, la crème de l’architecture mondiale contemporaine (ils sont, à une exception près, tous lauréats du Pritzer Prize, le Nobel de cette discipline) a répondu présent à ce concours restreint lancé par la Ville de Casablanca. Mieux, ces pointures internationales ne se sont pas contentées d’envoyer leurs plans et maquettes (comme cela se fait souvent) mais sont venues en personnes, entourées de leur garde rapprochée, défendre leurs travaux devant le jury.

Un jury éclectique
“Les projets étaient tous d’une qualité architecturale certaine, même si la question de leur pertinence reste, elle, discutable au cas par cas, commente Abderrahim Kassou du cabinet Kilo, cosignataire avec le Néerlandais Rem Khoolas, d’un des projets présentés. Pour moi, le principe même de ce concours international est ce qu’il y a de plus important à retenir de cette opération. C’est une première et un acquis pour le Maroc”. Les autres concurrents étaient le cabinet néerlandais Mecanoo en binôme avec Abderrahim Sijelmassi, l’Irako-Anglaise Zaha Hadid avec Omar Alaoui, l’Américain Franck Gerry avec Saâd Benkirane, le Français Christian de Portzamparc avec Rachid Benbrahim Andaloussi. Et, unique Marocain à s’être courageusement (périlleusement ?) présenté en solo, Aziz Lazrak.
Présidé par l’ex-patron des patrons, Moulay Hafid Elalamy, comprenant une palette étonnamment hétéroclite de personnalités (la poétesse Fatima Chahid, la sociologue Soumaya Naâmane Guessous, le cinéaste et homme de théâtre Faouzi Bensaïdi, entre-autres), et essentiellement“animé” par le publicitaire Noureddine Ayouch, au titre de président de la Fondation des arts vivants (et celui de proche du Palais qu’il a tenu, nous assure-t-on, au courant des différentes étapes des délibérations), le jury a porté son choix sur le projet de Christian de Portzamparc associé à Rachid Andaloussi. Disons-le sans ambages : ce choix nous semble le bon, le juste. Contrairement au sublime mais inconstructible et totalement rapporté ovni proposé par Zaha Hadid, contrairement également au très poétique mais passablement confus exercice proposé par Gerry, le projet de Portzamparc s’inscrit avec une justesse et une exactitude raffinées dans le tissu urbain existant. D’un cubisme élégant, à peine décalé, d’une monumentalité réelle mais respectueuse des bâtiments environnants, à la fois multipolaire mais faisant bloc, l’édifice parachève, unifie, harmonise et exalte la place Mohammed V.

Implication marocaine
C’est cet esprit profondément casablancais du projet Portzamparc, cette volonté de faire du grand et du neuf en évitant toute rupture traumatisante, en respectant l’identité esthétique forte de la ville, qui font dire aux observateurs avisés que, sur ce coup-ci, le partenaire marocain, à savoir Rachid Andaloussi (ex-président de l’association patrimoniale Casamémoire), s’est personnellement impliqué dans l’élaboration dudit projet. Ce qui n’est manifestement pas le cas de tous les autres cosignataires. Cette implication marocaine, particulièrement remarquée, nous a-t-on rapporté, lors de la présentation orale du projet, aurait favorablement impressionné le jury.
“Évidemment que c’est le projet de Portzamparc, répond Andaloussi. Il serait présomptueux de ma part de le nier. Mais j’y ai activement participé. D’abord en racontant l’histoire architecturale et urbaine de ma ville à Christian. Puis en émettant plusieurs idées qui ont été développées par ce grand architecte mondialement connu pour sa qualité d’écoute et son souci de l’environnement humain et urbain”. Un exemple ?“L’idée de porte monumentale à plusieurs niveaux d’ouverture est de moi, c’est le principe de toutes les portes monumentales marocaines, détaille-t-il. J’ai aussi convaincu Portzamparc de déplacer notre bonne vieille nafoura (fontaine) plutôt que de l’éliminer, ce que tous les autres projets ont fait”. Rachid Andaloussi n’en est pas à son premier équipement culturel. Il est l’auteur de la Médiathèque d’Assilah et le coauteur de la Bibliothèque nationale à Rabat. Quant à Christian de Portzamparc, outre sa trop longue liste de prestigieuses réalisations à travers le monde, on lui reconnaît un savoir-faire particulier au niveau des auditoriums et salles de spectacles : la Cidade da Musica (ensemble de salles de concert, cinéma et école de musique) à Barra da Tijuca au Brésil, la Philharmonie au Luxembourg et, last but not least, la Cité de la musique de la Villette en France. Excusez du peu.

Un ambitieux projet
Le complexe, baptisé CasArts par les commanditaires, comprendra deux salles (l’une d’une capacité de 1800 places, l’autre de 600), des ateliers techniques, des bureaux administratifs, des cafés et autre librairie. Le tout est censé être livré, ainsi que l’ensemble de la place réaménagée, fin 2014. Aucune date de début des travaux n’a, en revanche, été arrêtée. CasArts sera érigé à l’endroit de l’actuelle villa du gouverneur placée entre le bâtiment de l’Agence urbaine et la résidence Lyautey, rue Abderrahmane Sahraoui. L’édifice enjambera la rue (via un passage sous-terrain) de manière à rejoindre la place Mohammed V au niveau de l’actuel parking. Si le montage financier pour la construction semble avoir été plus au moins projeté (Etat et organismes internationaux), rien ne semble avoir été pensé au niveau du fonctionnement : quel budget, pour quelle direction, selon quel programmation, sous quelle tutelle ? Qui vivra verra.
En tout cas, et pour reprendre les mots de cette architecte française ayant requis l’anonymat : “Avec la réalisation de cet ambitieux projet à cet endroit-là, Casablanca aura enfin enterré cette stupide Avenue Royale dont on nous a rebattu les oreilles depuis tant d’années. C’est toute cette architecture vulgaire et emphatique made in Paccard et Pinseau, l’architecture hassanienne pour ne pas la nommer, qui est bel et bien morte”. Dieu merci.

Réaction. Propos d’un non-gagnant
Aziz Lazrak, le seul architecte à s’être présenté au concours pour le CasArts avec un projet signé de son seul nom, a présenté au jury un travail honorable et cohérent, qui tient parfaitement la route. Pour la beauté du geste, car en architecte averti, il savait que les commanditaires voulaient définitivement une prestigieuse signature internationale. Mais, dans L’économiste du vendredi 17 juillet, Lazrak signe sur deux pages une tribune où il conteste le résultat du concours. L’architecte donne sa propre lecture des différents projets concurrents dont le gagnant : “La démarche sinueuse de Christian de Portzamparc a séduit avec une architecture fragmentaire élégante, mais qui ne s’inscrit pas dans le durable par des références du siècle dernier avec la métaphore au centre du projet (grand portail entrouvert pour l’entrée du théâtre)“. Et de poursuivre : “Je n’aurais jamais retenu le projet de Christian de Portzamparc parce que malgré un langage rassurant, il ne crée pas l’événement urbain attendu par la ville”. Aziz Lazrak conclut son texte par ce jugement : “J’aurais été pour le projet de Zaha Hadid parce que c’est le seul qui aurait permis à Casablanca de renouer avec sa vocation d’espace d’expérimentation et avec une vision prospective de la ville”. Zaha Hadid, pour information, est connue pour ses “objets” futuristes, souvent en abstraction totale de toutes les lois de la construction. Ses rares projets réalisés de par le monde ont mobilisé les plus grands bureaux internationaux d’ingénieurs en bâtiment et nécessité pour leur construction la technologie la plus pointue en la matière. A l’heure actuelle, Casablanca n’en a probablement ni le besoin, ni les moyens.

 
 
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