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Par Abdou Berrada*, envoyé spécial
Reportage. Alger avant et après
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1- Le musicien américain Archie Shepp, lors de le première édition du Festival panafricain, en 1969.
2- Cérémonie de clôture
de la deuxième édition,
le 20 juillet dernier. (AFP)
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40 ans après la première édition, Alger a remis ça avec un festival panafricain où 8000 artistes et intellectuels de près de 50 pays ont essayé de faire revivre la joie et l'espoir de 1969 dans un pays qui en manque cruellement. Et moi, j'avais 25 ans, des projets plein la tête et un avenir nécessairement radieux devant moi…
Je me promenais en juillet 1969 la nuit dans la Casbah, je répondais gentiment à des gamins médusés que “non, je ne suis pas Che Guevara |
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ressuscité mais simplement un sosie marocain”, j'en engueulais d'autres plus grands qui lançaient "Bamboula" au passage d'artistes africains, et ils baissaient la tête, honteux de leur racisme dit ordinaire. J'allais discuter avec Stokely Carmichael, mari de la star du festival Miriam Makeba, à côté de la boutique des Black Panthers rue Didouche Mourad, des crimes de“Babylone” au Vietnam. Je croisais les représentants du MPLA angolais et de l'ANC sud-africain qui ne connaissaient pas mon ami le grand poète Dennis Brutus, pourtant présent au festival, mais qui m'ont demandé de parler de Nelson Mandela, emprisonné depuis 1964 à Robben Island dans l'indifférence générale. Je découvrais le free jazz avec Archie Shepp jouant avec des tebbala et ghiyata locaux dans les rues tard la nuit. Je me foutais des premiers pas de l'homme sur la lune. Mais je me jetais comme tout le monde sur le quotidien officiel et quasi unique, El Moudjahid, non pas pour l'édito, chef d'œuvre de langue de bois, mais pour le strip“Zid ya Bouzid” du génial Slim qui dénonçait, déjà, tous les matins, la corruption, la gabegie, le mensonge, avec pour signature le petit chat noir famélique que je retrouve encore aujourd'hui par milliers dans les rues.
Souvenirs, souvenirs
Il y avait alors 400 000 habitants à Alger et certains jours on avait l'impression qu'ils étaient tous là, dans les rues et les stades, à danser et à chanter en chœur. On se retrouvait entre intellos à la cinémathèque pour dénoncer avec son directeur Boudjemaa Kareche le machisme bien de chez nous, et dans la salle Ibn Khaldoun pour nous moquer de la négritude chère à Léopold Sédar Senghor. On allait libérer l'Afrique de l'impérialisme, du néocolonialisme, du colonialisme portugais et de l'apartheid. On allait tout faire, tout nous paraissait possible.
Aujourd'hui que le colonialisme et l'apartheid ne sont plus que de mauvais souvenirs, il ne nous reste que nos yeux pour pleurer. L'anniversaire de Nelson Mandela, célébré même dans les pays qui ont le plus soutenu l'apartheid, est passé sous silence à Alger. René Dumond, que nous n'aimions pas beaucoup, avait déjà dit que l'Afrique était mal partie. 40 ans après, elle n'y est toujours pas et on applaudit le messie Obama qui vient nous le rappeler.
Aujourd'hui qu' il y a 10 fois plus d'habitants et au moins 100 fois plus de voitures à Alger, la foule la plus dense ne dépasse jamais les 50 000 personnes pour à peine oser se trémousser avec des stars comme Amazigh Kateb ou Djamal Laroussi, Khaled ou Bilal. La cinémathèque est fermée depuis 5 ans. La salle Ibn Khaldoun“rouvrira prochainement”, les magnifiques salles de cinéma d'antan, à part l'Atlas (alors le Majestic), sont délabrées et c'est à peine si les jeunes savent qu'elles ont existé. Bien sûr, il y a les immenses complexes et esplanades construits depuis mais qui ne font que mieux ressortir le vide culturel et l'ennui général. On était 15 spectateurs dans l'immense salle Ibn Zeydoun pour voir Heremakono, un film très beau de Abderrahmane Sissako sur les harragas qui partent de Mauritanie pour mourir en mer. Dans la salle d'à côté, on était une cinquantaine pour suivre l'hilarant TGV du Guinéen Moussa Touré.
Il ne restait plus que 200 spectateurs sur l'immense esplanade de Riad al Fath, désertée par les multitudes venues écouter le fadasse Faudel, pour découvrir la grande diva des Aurès Houria Aïchi. Et tout le monde me dit de ne plus aller dans la Casbah. Parce qu’on trouve difficilement un restaurant ouvert le vendredi ou après 22h. Et quand on en trouve, il faut sonner pour se faire ouvrir la porte verrouillée.
Islamisation galopante
Avec un budget de 80 ou 90 millions d'euros, la deuxième édition du festival a pu monter tout de même de magnifiques expositions d'art dont une, splendide, consacrée au patrimoine immatériel (où, soit dit en passant, Jamaa El Fna, est absente). Les colloques sur l'histoire, la littérature ou le rôle des femmes, étaient d'un très haut niveau. Mais la bureaucratie avide de rentabilité immédiate ne peut éviter des bourdes. On a réuni ainsi des écrivains pour une résidence mais on a tenté de leur imposer d'écrire sur“Alger, l'Africaine”, thème qui a fait rire même dans la rue.
Le vendredi, jour de sortie en famille, l'entrée du parc des expositions est noire de monde, un vrai défilé de mode islamique. J'avoue que je me suis demandé une demie-seconde si tous les Algériens étaient férus d'art contemporain et que personne ne me l'avait dit. Mais non bien sûr, les foules en barbe et kamis, en voile ou en burqa, étaient venues pour le parc d'attractions juste derrière. L'immense majorité des Algériens ne se sentait pas concernée malgré le battage médiatique et l'excellente couverture assurée par la radio francophone Alger Chaîne 3.
Tout le monde me dit que pour les gens, qui n'avaient plus l'habitude de sortir depuis“la décennie noire”, le festival n'est qu'un immense gaspillage d'argent. Les chauffeurs de taxi, me rapportant les propos de leurs clients, m'expliquent que“nous avons besoin de logements, de formation pour les jeunes, pas de danseuses africaines”. Le quotidien As-Shourouk, proche des conservateurs, dénonce la "pornographie" qui s'est étalée, selon ses journalistes, dans la parade qui a ouvert le festival. Des quotidiens parlent même de fiasco après sa clôture. Il faut dire que les jeunes danseurs qui ont animé la soirée mettant fin au festival ressemblaient plus à de pâles imitations de ceux de West Side Story.
Il est vrai que dans le centre-ville, les trottoirs crasseux et défoncés, les vieilles femmes qui mendient et dorment à même la rue, les boutiques délabrées, les bâtiments, officiels pour certains lépreux, la baie remplie de porte-conteneurs qui attendent des semaines pour accoster - tous les maux que plusieurs journaux dénoncent à longueur de colonnes - détonnent dans un pays dont les coffres regorgent de milliards.
Des projets, des projets
Le wali d'Alger explique dans une interview-fleuve que tous les maux seront réglés à l'horizon 2012, ou peut-être 2025. Que le métro en construction depuis 30 ans allait fonctionner“prochainement” pour soulager une ville asphyxiée par l'automobile. Qu'il n'y aura plus de bidonvilles mais que le problème est difficile avec des gens qui occupent le terrain dès que ses habitants sont relogés. Peu de gens croient dans ce discours. Les amis pleins d'espoir il y a 40 ans ne veulent même pas se déplacer pour assister à quelque manifestation que ce soit autour du festival. Beaucoup de gens, traumatisés par une décennie d'attentats islamistes, ne veulent pas sortir malgré les milliers de policiers et les centaines de barrages, ou à cause d'eux. On ne parle pas de terrorisme, on invoque l'“insécurité”. Les journaux titrent justement sur les statistiques de la gendarmerie d'où il ressort que durant les 6 premiers mois de l'année, la wilaya d'Alger a connu 207 agressions contre les personnes, 54 viols et attentats à la pudeur, 330 atteintes aux biens, ce qui en fait la deuxième wilaya la plus dangereuse du pays. Les flics de Casa doivent se marrer et ceux de Johannesburg encore plus.
Mais les islamistes armés tuent toujours, deux paysans par-ci, des militaires attaqués dans leur convoi par-là. Il s'agit de terrorisme“résiduel” pour le gouvernement.
Les jeunes, qui n'ont rien connu de tel, sont peut-être les seuls à avoir profité des dizaines de concerts gratuits organisés à travers la ville et dans plusieurs régions du pays avec quand même des Salif Keita, Youssou N'Dour, Ismaël Lo, pour ne s'enthousiasmer véritablement que pour les stars algériennes. Mais, peut-être, comme le remarque une amie journaliste, les autorités ne tenaient pas vraiment à de trop grands rassemblements.“Elles ont décidé de commencer les concerts après la prière de l'3acha, c'est comme si elles voulaient nous décourager de sortir, on doit se lever tôt pour aller au boulot, nous”, me dit-elle.“Ce festival ne sert qu'au prestige du régime”, conclut mon chauffeur de taxi.
De fait, on peut considérer que la deuxième édition du Panaf a été un succès pour le pouvoir. Presque tous ses véritables objectifs ont été atteints. Même si la majorité des Algériens n'ont pas été convaincus, le défi aux terroristes, l'organisation cafouilleuse au départ qui s'est améliorée au fil des jours, des invités africains ou autres ravis de l'accueil et qui ne l'oublieront pas de sitôt même si toutes les promesses de per diem faites par les diplomates algériens dans leurs pays respectifs n'ont pas été tenues. Pour Alger l'Africaine, la renaissance de l'Afrique, la symbiose entre les cultures, etc., il faudra en faire un peu plus.
La crise, connais pas !
L'Algérie était le seul pays candidat pour organiser le Panaf. Il est vrai que notre voisine est l'un des rares pays africains à en avoir les moyens. Les coffres sont pleins, al hamdoullah, grâce au gaz et au pétrole. Et on annonce une récolte record de céréales. Même si les recettes baissent, la crise est encore loin.
Mais, surtout, la situation sécuritaire s'est améliorée. On commence à croire que les cellules terroristes n'arrivent plus à pénétrer dans la capitale pour commettre leurs carnages habituels. Et quelle plus belle manière de le démontrer que d'organiser des concerts sur les grandes places de la capitale ?
Les responsables ont voulu donner à la jeunesse (60% de la population est âgée de moins de 20 ans), sevrée de réjouissances, l'occasion de se défouler. Mais attention, on ne prend pas de risques, des débordements sont toujours possibles. On a d'ailleurs jeté des tomates aux danseuses subsahariennes trop dénudées, au regard du code islamique, dans le quartier de Bab el Oued.
Les mesures de sécurité étaient impressionnantes. La ville était quadrillée par quelque 20 000 policiers sur le pied de guerre pour protéger les 8000 participants..
Un objectif, qui ne semble pas avoir convaincu grand-monde: l'insistance avec laquelle la RASD est mise partout en avant. Une dame algéroise, très comme il faut, a même tenu, au milieu d'une foule de curieux, silencieux mais pas hostiles, un discours d'où il resssortait qu'elle n'était pas d'accord avec cette présence ostentatoire aux tribunes du Front Polisario.“Le Sahara occidental est marocain, cette volonté de nous imposer cette fiction est ridicule”, disait-elle fermement.“Et vous le savez tous”, ajoutait-elle. Aucun policier ne l'a embarquée. Ça s'est passé à Bab el Oued.
Il est vrai que partout où je dis que je suis marocain, je n'entends qu'éloges et louanges. Les Algériens aiment vraiment le Maroc. J'en ai fait partout l'expérience. Un jour, mes trois voisins de table dans un restaurant devenu ma cantine, règlent mon addition à mon insu, simplement pour avoir échangé quelques banalités avec mes deux accompagnatrices, journalistes locales, et moi. Les voisins venaient de Sétif.“Si la frontière s'ouvre, c'est au Maroc qu'on ira pour les vacances”, me répètent des jeunes et des moins jeunes.
Oui, les hirondelles, nombreuses en 1969, ont presque disparu de cette magnifique baie d'Alger. Le Panaf 2009 ne les a pas toutes ramenées. Mais je ne peux mettre ça sur le compte uniquement du développement phénoménal et chaotique de cette ville surpeuplée. Le réchauffement climatique y est sûrement pour beaucoup. Peut-être reviendront-elles dans 40 ans. Ou“prochainement”.
*Ancien journaliste à l’AFP |
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Festival. Le Panaf sans le Maroc
Le Festival culturel panafricain (Panaf), deuxième du nom, s'est tenu, comme la première édition de 1969, en Algérie. Englobant tous les arts - mais vraiment tous, y compris la BD - , il s'est déroulé du 5 au 20 juillet dans la capitale Alger et dans plusieurs villes de l'intérieur. 43 pays africains, ainsi que le Brésil, les Etats-Unis et les Antilles (les invités de la diaspora africaine) y ont participé. Tous les Africains, ou presque, sauf... le Maroc. La raison, comme a été obligée de l'expliquer aux journalistes algériens - qui s'en étonnaient -, la ministre de la Culture, Khalida Toumi, “le Maroc n'est pas membre de l'Union Africaine”. Point, c'est tout. C'est en effet l'UA qui a chargé l'Algérie d'organiser ce deuxième Panaf. Et comme la RASD fait partie de l'UA, elle est, elle, bien sûr, très présente. Trop, sans doute, ont dit les gens. En cherchant bien, on déniche quand même le nom familier de Nabil Ayouch, pour Ali Zaoua. Mais c'est parce qu'il s'agit d'une rétrospective des films primés à Ouagadougou. Un Marocain est aussi exposé à l'expo consacrée au design. Le Polisario n'a pas, semble-t-il, protesté, du moins par voie de presse, contre cette présence. |
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