N° 386
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Festival. Oujda, capitale du raï
Architecture. Casablanca, remise en scène
Reportage. Alger avant et après
Art contemporain. Design-moi une théière
Musique. Gisement de jazz
Edition. Sultan d’hier et d’aujourd’hui
LE MAG CULTURE



Par Ayla Mrabet

Musique. Gisement de jazz

(AICHA EL BELOUI)

Depuis quelques mois, Casablanca a son véritable nid jazzy, qui swingue en dessous du Petit Rocher : le Jazz sous le Rocher.


Assis au café d’un hôtel glacial et aseptisé, Aadel Essaadani saisit un menu par le dos. On y annonce un “jazz brunch”, un jour de semaine, et on accole au programme un dessin de saxophone. Le gérant du Jazz sous le Rocher sourit. “C’est bien tout ça, on va avoir droit à un effet de contamination”. Depuis le 11 février, le Petit Rocher, resto-pub branchouille de la côte casablancaise, a fait un beau petit, qui évite la
symphonie des couteaux et fourchettes, et qui, surtout, est devenu le sanctuaire des amoureux de jazz. Et c’est Aadel Essaadani qui le pouponne, ce Jazz sous le Rocher.

Swing, food & drink
“Un jour, lors d’une conversation à bâtons rompus avec Karim Lahlou, propriétaire du Petit Rocher, il m’a proposé de récupérer le bas du resto, vide depuis quatre ans”, raconte Aadel Essaadani. Une aubaine pour ce passionné de jazz. Une fois le lieu mis à disposition, il le conçoit comme un club de jazz, un vrai :“La soirée se scinde en deux sets et un bœuf. Les artistes se confrontent à d’autres artistes, en plus de se frotter au public. Il n’y a pas de création sans émulation”. Et depuis quelques mois, musiciens et mélomanes de Dar Beïda sortent de leur tanière pour se retrouver discrètement dans l’intimité du Jazz sous le Rocher, sans mâchouiller bruyamment ou jongler entre sonnerie de téléphone et solo de piano.“Le jazz, ce n’est pas fait pour des gens qui mangent. Ce n’est ni de l’animation, ni de la musique d’ambiance. D’ailleurs, je ne propose que des tapas, à la marocaine” Les yeux du grand gaillard s’illuminent presque en détaillant le menu : zaâlouk, bakkoula, foie msharmel, loubia, etc.“Un lieu alliant jazz, cuisine traditionnelle et drink était mon rêve d’enfance”, confie Aadel Essaadani. Pas langue de bois pour un sou, il explique qu’il faut choisir :“Ou on fait de l’animation pour vendre de la bière, ou on fait de la culture”.

Marocanisation en marche
En plus de plaire au gérant, les préceptes culinaires de Jazz sous le Rocher sont aussi là pour populariser le genre.“Abolir l’image en noir et blanc d’un jazz écouté par le gars ventru, cigare au bec”, telle est l’ambition de Aadel Essaadani. Et pour ouvrir les portes du jazz, l’homme est prêt à tout. L’urbaniste de formation est loin d’être monoactif : tombé dans le jazz“par la force des choses”, Aadel Essaadani a travaillé pour une flopée de festivals jazz en France, avant de monter son propre club de jazz, à Perpignan, puis de revenir installer son expérience au Maroc. Son ultime but, depuis deux ans, est d’acquérir le cinéma l’Empire et de le transformer en salle de spectacles. Avec d’un côté, musiques actuelles, et de l’autre, club de jazz. Forcément. En attendant, Aadel Essaadani construit son réseau. La toile de contacts qu’il a tissée en France, il la met au service du jazz au pays. Ses jazzmen des quatre coins du monde se font un plaisir de venir jouer à Casablanca.“Pour l’instant, je suis obligé d’internationaliser la programmation, avant de la marocaniser”, explique Aadel Essaadani. Ça donne de jolis concerts, du Quartet Take the Duck à Swingirland, ou encore de belles surprises. Au fond de la scène, au Jazz sous le Rocher, les spectateurs ont dû se demander à maintes reprises qui était le vieil homme souriant à la batterie, habile aux baguettes et plus précis qu’un chronomètre.“C’est René Nan, l’ancien batteur de Nougaro. Ce type-là est dans le dico du jazz. Il a 75 ans et tient une forme de jeune homme !”, s’exclame Aadel Essaadani en parlant de son ami. Une forme de jeune homme, et même des projets d’avenir : le batteur compte venir s’installer au Maroc, et pourquoi pas, animer des ateliers de batterie.

Un état d’esprit
Pour transmettre le jazz et initier le public, le Bidaoui Jazz sous le Rocher et son pendant rbati, le Pietri, essayent de programmer des groupes en commun. “L’idée serait de faire tourner les groupes dans différents endroits et villes, souligne Aadel Essaadani. On se partage les frais d’avion, lorsque les groupes viennent de l’étranger, et le tour est joué. On est dans le même esprit, donc ça se passe bien”. Pour Aadel Essaadani, le jazz est la seule musique où les artistes se regardent vraiment et se font des joutes, où il y a partitions et improvisations. D’ailleurs, il y a des règles à respecter au Jazz sous le Rocher : “Les musiciens qui veulent jammer viennent avec leur instrument, et n’ont le droit de jouer qu’au 3ème set. Après avoir, bien évidemment, demandé la permission aux musiciens”. Chaque dimanche, c’est Jam Session. Une scène ouverte aux artistes, chevronnés ou non. Et ça marche. L’engouement pour son club, Aadel Essaadani l’explique en mettant en avant le fait qu’il n’y a pas de lieux de live. “Les goûts culturels ont longtemps été nivelés par le bas”, constate-t-il, avant de plonger dans ses souvenirs. Lui reviennent en mémoire le Siemens, la Réserve, et autres clubs où son père l’emmenait lorsqu’il avait 7 ou 8 ans. Ce sont ces ambiances que Aadel tente aujourd’hui de retrouver au Jazz sous le Rocher, même si “ça ne marche pas encore très bien, dans le sens où il n’y a pas encore d’équilibre financier et de sponsors”, indique Aadel Essaadani. Entre le budget des artistes et de l’hébergement, le gérant en a pour près de 6000 DH par soir. “Et il y a beaucoup de soirs où on ne les fait pas”, conclut-il.

Zoom. Culture sous le Rocher
Le repaire jazz de Casablanca ne compte pas se limiter à sa musique : lieu culturel en devenir, l’antre sous le rocher tente de diversifier les événements. Le club a accueilli la présentation d’album du jeune groupe Mayara Band, une édition du rendez-vous cinématographico-mondain Casaprojecta, mais a aussi abrité, dernièrement, la présentation de L’Arc, roman de science-fiction. De l’interaction, de l’émulation, et beaucoup de culture, en somme. Prochaine rencontre loin du jazz : la deuxième édition d’un concert rock/metal, qui avait réuni la première fois, entre autres, Haoussa et Chemical Bliss. Cette fois, le “rock in Babouches under la Roche”, le 7 juillet, met en avant les metalleux de Vicious Vision et les rockeurs à la british de Fireworks.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2009 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés