N° 388
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Par Zoé Deback

Fait-divers. Juge et bourreau ?

USit-in organisé par l’Association Ne touche pas à mes enfants, pour soutenir la jeune victime. (DR)

Ils auraient dû la protéger, ils l’ont torturée. Zineb, 13 ans environ, s’est échappée fin août du domicile oujdi d’un magistrat et de son épouse après avoir subi de graves sévices.


Dans sa chambre de l’hôpital El Farabi d’Oujda, la petite Zineb C. a retrouvé le sourire, encadré par des traces de brûlures. Ses cheveux repoussent. Mais un coup d’œil à la peau boursouflée du ventre et de l’entrejambe a de quoi faire frémir. C’est sur ce point sensible que le couple d’employeurs s’est acharné à verser de l’huile bouillante, ainsi
que sur les seins minuscules de la jeune adolescente (environ 13 ans). Son corps est couvert de cicatrices qui commencent à pâlir : des coups portés avec du fil électrique, des brûlures par du métal chauffé à blanc… Il s’agit de séances rapprochées de torture, pas d’un usage quotidien de la barbarie qui se serait étalé sur des mois. “Avant ce jour-là, pendant 6 mois, j’ai été bien traitée”, assure la petite fille. Associations, avocats, personnel médical... tous se posent la même question : pourquoi ?

Une victime sous haute surveillance
L’affaire pose beaucoup de questions sans réponses. Dès la fuite et l’hospitalisation de Zineb, le 20 août, médias et associations ont été tenus à l’écart de l’hôpital par un important dispositif policier. Des mesures exceptionnelles pour une situation hors du commun. Car l’employeur de Zineb n’est autre que de Khalid E., un juge d’environ 35 ans, nommé depuis 6 ans au centre de Jerada (rattaché au tribunal d’Oujda). Ainsi Mohamed M’Barki, responsable à l’Association marocaine des droits humains (AMDH) pour la région de l’Oriental, se plaint de ne pas avoir pu rendre visite à la petite : “La direction nous a refusé catégoriquement l’entrée, nous renvoyant vers le procureur général”. Une semaine plus tard, l’association Ne touche pas à mes enfants obtiendra le feu vert, mais pas Noureddine Boubeker, l’avocat qu’elle a engagé pour défendre la victime. “C’est tout à fait illégal de m’interdire ainsi de voir ma cliente, une victime qui plus est, assène le juriste. Autre anomalie, le procureur général a confisqué le téléphone portable du père de Zineb, Mohamed Chetit”. Pour Hassan Ammari, secrétaire de la section AMDH à Oujda, il ne fait pas de doute que les autorités ont tout fait pour étouffer l’affaire.

“Elle a demandé à son mari de me brûler”
Malgré un léger relâchement, deux semaines après son hospitalisation, un policier présent dans la chambre en permanence dissuade de trop questionner Zineb. Une dame du personnel hospitalier, qui a pu recueillir son récit, nous raconte que l’épouse du juge ne supportait pas que ses enfants, deux petites filles et un garçon de 18 mois, soient plus calmes avec la jeune fille qu’avec elle. Elle était agacée par l’habitude qu’avait prise le bébé de mettre sa main sur le sein de Zineb pour s’endormir, et accusait la jeune nounou de “lui donner de mauvaises habitudes”. C’est de là que viendrait l’idée de brûler ses seins. “Toujours d’après Zineb, cette femme s’était également mis en tête que si les enfants ne pleuraient pas quand ils étaient avec Zineb, c’est parce qu’elle leur faisait des choses bizarres, comme leur introduire un doigt dans l’anus, poursuit notre source. La petite a eu beau jurer qu’une chose pareille ne lui était pas venue à l’idée, l’employeuse a décidé de la “punir” en lui faisant mal au niveau de ses parties intimes”. Ces étranges motivations n’expliquent pas comment les deux époux ont pu en arriver à torturer l’enfant ensemble. Selon les mots de Zineb, “c’est la femme du juge qui m’a attachée et qui a demandé à son mari de me brûler, et il l’a fait”.

Un rêve, apprendre à lire
Les acteurs associatifs n’ont qu’une crainte : que le juge n’ait jamais à s’expliquer sur ces actes. Car si Khalid E. et son épouse ont bien été convoqués par le procureur général, ils sont toujours en liberté. “Pour qu’un juge puisse être arrêté, il faut l’aval du ministre de la Justice, explique maître Boubeker. Mais je suis confiant, cela ne devrait plus tarder”. Khalid E., contacté, s’est refusé à tout commentaire. Pour mettre la pression sur les autorités, Ne touche pas à mes enfants, ainsi que l’AMDH, ont organisé deux manifestations devant le Tribunal de deuxième instance à Oujda le 28 août. Au total plus de 500 personnes sont venues réclamer que ce crime ne reste pas impuni. Un sit-in est prévu au niveau national, le 17 septembre devant le parlement à Rabat. Pour les militants, c’est aussi l’occasion de dénoncer l’exploitation des enfants. Car la vie de Zineb est emblématique du destin des quelque 20 000 “petites bonnes” marocaines. Issue d’une famille pauvre de Bni Lent près de Taza, c’est la seule des 9 enfants à avoir été placée comme nounou via un intermédiaire. Elle devait être payé 500 DH mensuels pour garder les enfants (finalement, elle ne touchera que 1600 DH en 7 mois, tout en faisant en plus divers travaux de ménage).
Mais ce qui a décidé son père (et enthousiasmé Zineb), c’est la promesse que ses employeurs l’aideraient à apprendre à lire et à écrire, à raison de 2 heures de cours par jour. Des paroles en l’air, là aussi. Mais Zineb y pense toujours. A l’hôpital, elle se fait donner des leçons d’écriture par un tout petit garçon. Elle espère que l’assistante sociale pourra l’aider à aller à l’école. Mais son père, agriculteur, voit les choses autrement. Certes, il a juré de ne plus jamais placer Zineb ni aucun autre de ses enfants, mais, dit-il, “quand elle sera guérie, ma fille va rentrer chez nous pour aider aux travaux des champs”.

Précédent. Lois et impunité
Un précédent inquiète les ONG : des membres de la “famille judiciaire” accusés de torture sont restés impunis. En mars 2008, la femme d’un avocat de Meknès avait été pointée du doigt par le témoignage de ses “petites bonnes”, deux sœurs de 9 et 11 ans, et poursuivie pour actes de barbarie. Elle a pourtant été acquittée. “Cette impunité des gens qui ont du pouvoir est notre principal souci, se plaint Najat Adib, présidente de l’association Ne touche pas à mes enfants. Pourtant, le seul fait d’employer des enfants de moins de 15 ans est interdit par le Code du travail.” Mais la mise en œuvre d’une loi plus spécifique, prévue par le ministère du Développement social, de la Famille et de la Solidarité, se fait toujours attendre. Le texte prévoit de lourdes amendes (10 000 à 20 000 DH) pour les employeurs d’enfants de moins de 15 ans et de sanctionner également les parents (1000 à 2000 DH). Les intermédiaires sont les plus visés par le projet de loi : ils écoperaient de 20 000 à 50 000 DH d’amende… si la loi est appliquée.

 
 
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