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Par Ruth Grosrichard
Mahmoud Darwich. L’homme-poème
Un an après la mort du plus célèbre intellectuel palestinien, TelQuel revient sur son parcours, ses choix politiques, sa conception de la poésie.
Le 9 août 2008, Mahmoud Darwich nous quittait, laissant à la postérité une œuvre poétique immense et de portée universelle. C’est à Houston (Texas), loin, très loin de sa Palestine natale qu’il s’est éteint comme si, jusqu’au dernier jour, il avait voulu nous rappeler son destin d’exilé. L’exil avait commencé pour lui à l’âge de six ans lorsque, en 1948, |
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l’armée israélienne contraignit sa famille à quitter son village, Birwa, et à se réfugier au Liban.
Un an plus tard, il découvrit avec douleur que Birwa avait été non seulement rasé mais remplacé par deux colonies pour immigrants venus d’Europe et du Yémen.
La poésie comme trace de l’absence
Mahmoud Darwich ne se consolera jamais de cet effacement, de cette perte. La poésie, la langue, les mots lui tinrent alors lieu de mémoire : “J’ai toujours conçu la poésie comme trace de l’absence”, disait-il. Sa vie devint ainsi une forme d’errance le conduisant au Caire, à Beyrouth, Moscou, Tunis, Paris et enfin Ramallah où il repose aujourd’hui.
Le destin a voulu que son histoire personnelle se confonde avec l’histoire collective de la Palestine et que son peuple se reconnaisse dans sa voix qui résonnera encore longtemps. Dans les années 1960 et même après, son fameux poème “Identité” : “Inscris, je suis arabe !” (Sajjil, ana ‘arabî), variations sur le thème d’un formulaire israélien à remplir, deviendra une sorte d’hymne palestinien, repris dans tout le monde arabe. Plus tard, Mahmoud Darwich a souvent résisté lorsque le public de ses récitals l’exhortait à le déclamer. Reniement de son passé politique militant ? Non, car il ne cessera d’être un révolté et de l’exprimer. En 1988, après avoir vu à la télévision des soldats israéliens s’en prendre à des enfants palestiniens, il écrit “d’un seul jet” son célèbre “Passants parmi des paroles passagères” (‘Âbirûn fî kalâm ‘âbir ). En ripostant “à des actes barbares par des paroles violentes”, il faisait de ce poème “une pierre dans la main d’un enfant afin qu’il la lance en direction d’un soldat israélien. Je voulais moi-même lancer une pierre contre les envahisseurs et je l’ai fait”. L’Intifada avec des mots, en somme. Pourtant, soucieux de débarrasser la poésie de ce qui n’est pas la poésie, il décidera de ne pas inclure ce texte dans ses recueils. En effet, sans renier ses prises de position et engagements politiques, il va, assez tôt, tenir à s’affirmer d’abord et avant tout comme poète, comme esthète du langage. Refusant de se laisser enfermer dans un rôle de porte-drapeau politique, il aspire à une “lecture innocente” de son œuvre. Lors d’un entretien avec le poète libanais Abbas Beydoun, il déclarait déjà en 1995 : “Lorsque j’affirme qu’il faut délivrer la poésie de tout ce qui n’est pas poétique, je n’entends pas évidemment qu’il faut se couper du réel, des événements, du concret, mais simplement réduire les fonctions politiques, patriotiques et sociales qu’on assigne à la poésie. Le poète n’est pas tenu de fournir un programme politique à son lecteur. C’est cette distinction qui me permet aujourd’hui de revenir sur certains de mes poèmes, tout comme elle m’a fait déchirer des poèmes entiers”. Cette position se renforcera lorsque jugeant que les accords d’Oslo n’apportaient pas une “paix juste” aux Palestiniens, le militant politique qu’il était aussi quittera le comité exécutif de l’OLP en 1993.
Arabe et universel
Cette distance affichée n’empêchera pas Mahmoud Darwich de continuer à s’imposer aux Arabes comme une voix de la conscience et de la lutte contre l’oppression, et d’être considéré par le reste du monde - il est traduit dans près de quarante langues - comme un poète parmi les plus grands. La force et l’universalité de son oeuvre sont telles que le ministre israélien de l’Education, Yossi Sarid, proposa en 2000 que certains de ses poèmes soient inscrits aux programmes scolaires israéliens. Ehud Barak, alors Premier ministre, refusa : “Israël n’est pas prêt”, déclara-t-il, sous la pression de la droite israélienne qui s’indignait d’une pareille proposition.
L’universalité, Mahmoud Darwich la revendique hautement et en fait un objet constant de réflexion sur son travail. En témoigne notamment son livre d’entretiens intitulé La Palestine comme métaphore (Ed. Babel, Paris 2008). Après être entré en poésie avec “Inscris, je suis arabe”, il en viendra à composer son très beau poème “Pense aux autres”. Laissant le cadre national et patriotique, il chante alors un monde ouvert sur l’altérité, sur l’individu dans ce qu’il a d’humain : “La part majeure de notre poésie palestinienne porte sur la cause palestinienne, et demeure muette sur l’humain dans ce peuple, dans son existence et ses interrogations”. Mahmoud Darwich regrettait aussi de ne pas y retrouver “la flore, la faune, les lignes de paysages, en un mot la Palestine réelle”. En 1996, dans une conversation avec trois autres écrivains palestiniens, Liana Badr, Zakariyya Muhammad et Mundher Jaber, il ajoutait qu’“une grande cause est constituée d’une multitude de petites parcelles d’humanité. Et il n’y aura de libération véritable que si nous parvenons à sortir du thème général, pour explorer ce qu’il recèle d’humain. Faute de quoi notre littérature ne sera qu’un long document politique”. La Palestine réelle, il lui donnera corps, à sa façon, dans l’un de ses poèmes cultes, “Je me languis du pain de ma mère”. Pour lui, ce poème n’est pas un plaidoyer pour quelque cause que ce soit. Et pourtant, il a bouleversé des millions d’êtres humains grâce à la magie du verbe et de l’image qui transfigurent cette mère en une multitude de symboles différents.
Etats ou prisons ?
Universalité encore lorsqu’il affirme être l’enfant de plusieurs cultures qui se sont succédé sur sa terre natale. Même la juive puisque sur les bancs de l’école il a appris, en même temps que l’arabe, l’hébreu où il excellait : “J’ai deux langues, mais j’ai oublié laquelle était celle de mes rêves”. Il reconnaît très volontiers à la langue de l’Autre, de l’ennemi, la vertu de lui avoir ouvert de très riches perspectives littéraires. Il manifeste aussi une sensibilité particulière à l’étranger qui est en lui : le juif comme le chrétien le sont par leur culture plusieurs fois millénaire ; l’ennemi israélien, concrètement, occupe son territoire. Mais de cet occupant, Mahmoud Darwich refuse de se faire une image stéréotypée. La représentation qu’il en a est “humaine, multiple et variée. Il n’existe pas chez moi de vision unique et définitive de l’Autre. Celui qui m’a éduqué était juif, celui qui m’a persécuté l’était aussi. La femme qui m’aima était juive. Celle qui me détesta aussi”.
Dans le même ordre d’idées, Darwich s’élève contre l’intégrisme religieux qu’il juge anti-poétique par son manichéisme : “La poésie est en adoration devant la beauté des choses et devant la beauté féminine, l’intégrisme isole la femme et la cache. La poésie aime le vin, l’intégrisme l’interdit. La poésie sacralise les plaisirs sur terre, l’intégrisme s’y oppose farouchement. La poésie libère les sens, l’intégrisme les bride”. On comprend que, lors d’un récital donné à Haïfa en 2007 devant une foule immense dont les députés arabes de la Knesset, il ait ironisé amèrement sur le contrôle de Gaza par le mouvement islamiste Hamas : “Nous avons triomphé. Gaza a gagné son indépendance de la Cisjordanie. Un seul peuple a désormais deux Etats, deux prisons”. Triste constat pour un homme qui - parce qu’il était privé de son lieu et forcé à l’éloignement - avait longtemps rêvé d’une Palestine unifiée. Ne se plaisait-il pas à rappeler cet échange entre Jean Genet et Juan Goytisolo ? “La patrie est l’idée la plus sotte qui soit, sauf pour ceux qui en sont privés, comme les Palestiniens”, déclarait le premier. “Qu’adviendra-t-il lorsque les Palestiniens auront retrouvé leur patrie ?”, demanda l’autre. “Ils auront alors le droit de la jeter par la fenêtre”, répondit Genet. Simple boutade. Aux yeux de Mahmoud Darwich, resterait en tout cas l’essentiel : la liberté d’être pleinement homme. |
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Entretien. “Moi, Darwich, en toute simplicité”
Mahmoud Darwich revient, dans “la Palestine comme métaphore”, livre d’entretiens publié
par Actes Sud en 2002, sur certains aspects de sa vie, de sa personnalité. Extraits.
Ses amours
“La société israélienne est occidentale, ouverte si on la compare avec la société arabe, plus traditionnelle. Il n’était pas facile de nouer une relation affective avec une jeune fille arabe. Mon premier amour fut une Arabe, mais nous nous aimions par correspondance ! Sans nous rencontrer... La première relation digne de ce nom, je l’eus avec une juive ... La Rita de mes poèmes est une femme juive. Est-ce un secret ?”.
La langue hébraïque
“Toute ma génération maîtrise l’hébreu. La langue hébraïque était pour nous une fenêtre donnant sur deux mondes : celui de la Bible d’abord. Un livre essentiel malgré tout ce que nous avons subi en son nom. J’ai ainsi lu les Psaumes, le Cantique des Cantiques, le Livre de l’Exode, le Livre de la Genèse. Ces textes constituent un corpus indispensable à quiconque aspire à s’occuper de culture. Celui de la littérature traduite ensuite... Ma première lecture de Lorca se fit en hébreu, de même pour Neruda. Et c’est en hébreu que j’ai lu les tragédies grecques pour la première fois. Je ne peux que reconnaître ma dette envers l’hébreu”.
L’ami juif
“Un de mes meilleurs amis était mon voisin juif. Dans mon poème “Un soldat qui rêve de lys blancs”, j’ai raconté l’histoire de cet ami qui, après la guerre, vint me trouver pour m’annoncer sa décision de quitter Israël pour toujours. Il ne voulait plus être un rouage dans une machine de guerre... Le poème le décrit ainsi : un individu qui se réfugie en lui-même, qui reprend son individualité à son groupe”. |
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