N° 389
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Gabon. Au nom du père
L'ACTU MONDE



Par Khaled A. Nasri

Gabon. Au nom du père

Libreville, 3 septembre. Ali Bongo prononce un discours après avoir été déclaré vainqueur de l’election présidentielle. (AFP)

Elu dans des conditions douteuses, Ali Bongo, 50 ans, doit désormais rassembler les Gabonais et assurer la stabilité
du pays.


Il avait toutes les cartes en main, tous les atouts dans son jeu. L’armée et la gendarmerie étaient à son entière dévotion. L’argent, le nerf de la guerre, coulait à flot. L’Etat, propriété de sa famille depuis 42 ans, avait mis à sa disposition tous les moyens pour faire une campagne “à l’américaine”. Soutenu par son clan et adoubé par une communauté
internationale trop soucieuse de “stabilité” pour contrarier ses desseins dynastiques, Ali Ben Bongo, 50 ans, aîné des garçons de feu Omar Bongo Ondimba, est devenu le troisième président du Gabon indépendant. Elu avec 41,7% des suffrages exprimés, il succède donc à son père, disparu le 8 juin dernier.

Hold-up électoral ?
Ses deux principaux adversaires avaient senti venir le coup. André Mba Obame, l’ancien ministre de l’Intérieur, et Pierre Mamboundou, l’opposant de toujours, crédités finalement chacun d’un peu plus de 25 % des voix, avaient pris les devants dès le soir de l’élection, le 30 août, en revendiquant la victoire. Espéraient-ils infléchir la détermination de celui que les Gabonais ont pendant longtemps surnommé “Baby Zeus” ? Croyaient-ils vraiment que quelques sit-in de protestation suffiraient à l’obliger à tenir compte du verdict des urnes ? Imaginaient-ils peser sur les délibérations des membres de la commission électorale, qui ont mis 4 jours avant de proclamer les résultats ? Peut-être. Mais il était écrit que rien, ni personne, ne parviendrait à contrarier les desseins présidentiels d’Ali.
Sa victoire ressemble pourtant à un hold-up électoral, facilité, il est vrai, par un mode de scrutin étrange, majoritaire à un tour (le candidat arrivant en tête au premier tour est élu d’office). Car “Mr Fils”, qui ne possède ni le charisme ni les qualités de tribun de son père, et qui ne parle aucune des langues locales, était loin d’être populaire. Exaspérés par 42 années d’un règne interminable, les Gabonais ne voulaient pas d’un scénario à la togolaise (ou à la syrienne). Conscient de la “difficulté”, l’héritier autoproclamé s’est efforcé, pendant sa campagne, de faire oublier son patronyme. Ses affiches, placardées sur tous les murs de Libreville, étaient simplement signées “Ali’9”. On ne saura sans doute jamais le score réel de ses adversaires, ni qui est vraiment arrivé en tête. Tous les connaisseurs de la carte politique gabonaise s’accordent cependant sur un point : jamais, dans des conditions normales, Ali n’aurait pu réunir 40 % des voix sur son prénom. Au mieux, il pouvait tabler sur 25 à 30 %.

Choc des ambitions
L’opposition n’est pas exempte de reproches. Avec pas moins de 22 représentants, elle est partie au scrutin en ordre dispersé. Mais pouvait-il en être autrement ? Le pays pouvait-il faire l’économie du choc des ambitions ? Orphelins de Bongo père, beaucoup de barons du bien-nommé PDG, l’ancien parti unique, qui rongeaient leur frein depuis des années, ont choisi de tenter leur chance : les anciens Premiers ministres Jean Eyeghé Ndong et Casimir Oyé Mba, et surtout André Mba Obame. L’ancien ministre de l’Intérieur était jusqu’à la mort du “patron” considéré comme l’ami intime, le compagnon des bons et des mauvais jours de Ali Bongo. Les deux hommes, qui ont le même âge, avaient fondé ensemble, à la fin des années 1990, le courant des “rénovateurs” du PDG. Et ils appartenaient à la même loge maçonnique.
Mba Obame, sur la foi des sondages dont il disposait, a-t-il cru qu’il pourrait damer le pion à son vieil ami ? C’est probable. Fort de ses réseaux, d’un trésor de guerre de plusieurs milliards de Francs CFA, et d’une chaîne de télévision privée qui lui est acquise, TV+, il s’est lancé dans la course. Son appartenance à l’ethnie fang, la plus importante du pays (elle rassemblerait entre 30 et 40 % des Gabonais), lui garantissait un confortable capital de voix. Capital qu’il pensait faire fructifier après le ralliement des autres candidats fangs, Jean Eyeghé Ndong et le “bûcheron” Paul Mba Abessole, et le retrait de Casimir Oyé Mba. Tout cela n’aura donc pas suffi. Il était dit que le successeur de Omar Bongo serait à chercher du côté de sa famille biologique, et d’elle seulement...
Les postulants, au sein même de la fratrie, ne manquaient pas. Mais Ali, qui occupait depuis une décennie le poste-clé de ministre de la Défense, faisait figure d’homme fort. Resté à Libreville “pour tenir” le pays pendant l’agonie de son père à Barcelone, il a montré les muscles en décrétant la fermeture des frontières à l’annonce du décès du chef. C’est lui qui s’est présenté en premier au pied de la passerelle de l’avion ramenant la dépouille paternelle. Et c’est encore lui qui a prononcé l’oraison funèbre, lors des obsèques nationales, le 12 juin. Ses frères et sa sœur, la très influente Pascaline, incontournable, car elle gére les cordons de la bourse familiale (les fameux comptes secrets à l’étranger), ont préféré faire bloc derrière lui pour préserver les intérêts patrimoniaux et politiques de la Bongo Inc. La plupart des vieux caciques du parti ont fait de même. Dès lors, la voie était libre pour l’héritier.

Un pays frustré et fracturé
Enfant gâté de la politique gabonaise, Ali Bongo a réussi sans coup férir son opération “conquête du Palais du Bord de Mer”. Il va maintenant lui falloir prouver que le costume présidentiel n’est pas trop grand pour lui. Mal élu, pas forcément légitime aux yeux de bon nombre de Gabonais, il hérite d’un pays frustré et fracturé. Il va devoir composer avec ses alliés et recoller les morceaux avec l’opposition. Beaucoup le décrivent comme impulsif, colérique, peu habitué à ce qu’on lui résiste. Saura-t-il palabrer et se muer en rassembleur ? Le choix du nouveau Premier ministre donnera une indication claire de ce que Ali entend faire de son pouvoir. Et de comment il entend maintenir les fameux “équilibres régionaux”, particulièrement subtils dans ce pays où l’on dénombre plus de 40 ethnies. Son père était passé maître dans l’art du “dosage” et pensait avoir trouvé la formule magique en confiant invariablement la primature à un fang de l’Estuaire. Quid du fils ?
Ailleurs sur le continent, on scrutera avec curiosité les premiers pas de Ali Bongo sur la scène diplomatique. Malgré un passage éclair au ministère des Affaires étrangères, en 1989 / 1990 – il était alors âgé de 28 ans ! –, le nouveau président reste un novice en politique étrangère. Il pourra cependant compter sur un allié inattendu : Mouammar Kadhafi, premier dirigeant à lui avoir envoyé un message de félicitations. Pourquoi un tel empressement, alors que le Guide libyen et Omar Bongo, qui se sont longtemps disputé le titre honorifique de doyen des chefs d’Etat africains, ne s’appréciaient guère ? Et si Kadhafi, qui vient de fêter ses 40 ans de pouvoir, avait simplement voulu faire passer un message subliminal : il ne trouve rien à redire à l’idée de succession dynastique. Le scénario gabonais pourrait donner de l’imagination à ses fils Seïf El Islam, Moatassem Billah, Hannibal ou encore Saadi. Mais aussi à l’Egyptien Gamal Moubarak ou au Sénégalais Karim Wade.

Bio. Un style qui déménage
Ali Ben Bongo, né Alain (il s’est converti à l’islam en 1982), s’est assagi à mesure qu’il épaississait. Et qu’il prenait de l’envergure politique. Mais ceux qui l’ont connu jeune se souviennent d’un joyeux drille. Fils d’une célèbre chanteuse de variétés, Patience Dabanie, il a suivi toute sa scolarité en France. Rentré au pays en 1977, après des études de droit à la Sorbonne, il fréquente assidument les boîtes de nuit et pousse volontiers la chansonnette. Il enregistre même quelques disques, dont L’ami Giscard, que la postérité s’empresse d’oublier. Il est à l’origine de la venue de Michael Jackson au Gabon, en 1992. Le roi de la pop y donnera deux concerts privés pour la famille Bongo. De son passé tumultueux, il a seulement conservé un goût prononcé pour les grosses cylindrées de marque italienne : il avoue posséder deux Ferrari. C’est aussi un mordu de football. Quelques heures à peine après la proclamation de sa victoire, il a réservé sa première sortie officielle aux joueurs de l’équipe du Gabon, qui préparaient un match crucial contre le Cameroun. Le lendemain, il était au stade pour supporter les Panthères. Elles se sont inclinées deux à zéro. On ne peut pas gagner à tous les coups.

 
 
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