N° 390
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari

Grand corps malade


Karim Boukhari
k.boukhari@telquel.info
(DR)

Quand le plus beau pays du monde a mal au crâne, il ne se soigne pas mais se contente de pointer d’un gros doigt accusateur l’Etranger. L’Autre. L’Europe, de préférence la France ou l’Espagne puisque les plus proches, et puisque les deux ont déjà colonisé et donc perverti le pays. Ou alors l’Amérique parce que c’est le grand Satan. Sinon, dans tous les cas, Israël ou, mieux encore, “les juifs”, leur lobby tout-puissant qui domine le monde et menace continuellement le socle de l’identité maroco-musulmane. La rhétorique n’est pas nouvelle, aucun Marocain n’y a échappé depuis tout petit. La moindre velléité de changement, le
moindre soupçon d’insubordination civile, ou de rupture culturelle, la moindre saillie, la moindre crispation est estampillée “tentative de déstabilisation et corruption des esprits commanditée de l’étranger”. La “main de l’étranger” est d’ailleurs une phrase chère à la longue ère hassanienne. On la voyait partout, cette fameuse main, et on continue : dans les publications défavorables à la monarchie comme dans la propagation des MST, dans la multiplication des “coming out”, dans l’addiction au tandem alcool-hasch, dans tout et n’importe quoi, et jusqu’à l’adoption, par le fils du voisin, d’une coupe afro comme au plus fort de la black exploitation. Continuer à se servir de l’alibi puéril de la main étrangère revient à infantiliser les habitants du royaume et à les considérer comme une bande de gamins écervelés, cela s’appelle de la paranoïa, et c’est propre aux individus comme aux pays en éternelle crise de croissance.


Taxi arabe
Tout le long du trajet, le chauffeur anime la conversation et parle comme deux. Histoire de meubler les heures et les minutes qui le séparent du rendez-vous du ftour. Il finit logiquement par déborder sur la principale actualité de la semaine : l’affaire Mali (lire article p 22). “J’ai lu dans la presse que ces six jeunes, des Marocains ou des Maliens, paraît-il, ont pris leur déjeuner en public. Et à la gare, s’il vous plaît. Ils étaient entourés de policiers, venus les protéger et leur permettre de manger sans risque. C’est du n’importe quoi, mais il est clair que l’Etat cautionne, et il est clair que la main des juifs est derrière tout cela”. La version du taxi driver est évidemment farfelue. Il affirme la tenir “de ce qu’il a lu dans la presse”. On insiste pour savoir ce qu’il a lu, exactement, où et quand. Il finit par craquer (“Non, ce n’est pas moi qui l’ai lu directement, c’est quelqu’un d’autre qui l’a lu et qui m’en a parlé”) mais n’en démord pas pour autant : l’histoire des policiers protecteurs, de l’Etat complice, du déjeuner en public et de la main des juifs, c’est sa vérité à lui et il y est accroché comme à sa vie.


En pilotage automatique
Il faudra apprendre à la MAP… certains fondamentaux de la pratique du journalisme, aussi officiel et téléguidé soit-il. L’agence de presse a commis un véritable impair en début de semaine, en publiant une dépêche en pilotage automatique où il est dit, complètement à tort, que l’initiative des six jeunes “Maliens” était conduite “par une journaliste du Journal Hebdomadaire” et appuyée par des “organes de presse nationaux”. Du pur mensonge. A la vérité, il n’est même pas sûr que le mot “mensonge” soit le mieux approprié pour qualifier pareille sortie de route. Les mots de la MAP renferment deux coquilles, qui renvoient à deux traumas collectifs : la traditionnelle main de l’étranger, si chère à nos glorieux ancêtres, et une manie plus contemporaine de vouloir, à tout prix, “mouiller” la presse indépendante. Le moins que l’on puisse dire, aux fonctionnaires de la MAP, et à tant d’autres inspirateurs ou relayeurs de la litanie officielle, qui ont oublié de se contrôler, c’est que c’est dangereusement déplacé. Tous ces messieurs doivent reformater leurs disques durs et donner un sérieux coup de brosse à leur matrice à idées. C’est idiot, à la fin, de résumer les problèmes de ce pays à la soi-disant main étrangère et à la presse indépendante.

 
 
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