N° 391
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Histoire. Il était une fois l’Ittihad
L'ACTU MAROC



Par Driss Bennani

Histoire. Il était une fois l’Ittihad

Novembre 2006, Mohamed Elyazghi lors de l’ouverture du deuxième congrès de l’USFP. (TNIOUNI)

Le mouvement ittihadi vient de fêter ses 50 ans. Retour sur le parcours exceptionnel d’un parti (l’USFP) qui court toujours derrière un rêve : celui d’un grand parti de gauche.


L’USFP n’a pas attendu l’ouverture de la session parlementaire pour faire sa rentrée politique. Et plutôt qu’une université d’été ou un débat quelconque, le parti organise, à partir du 6 septembre au théâtre national Mohammed V à Rabat, une exposition consacrée… au cinquantenaire de la formation socialiste. En plus de l’originalité de la
démarche, un autre élément jette, à première vue, le trouble dans l’esprit de certains observateurs : l’USFP n’a pas cinquante mais tout juste 34 ans, puisque le parti de Abderrahim Bouabid a été officiellement créé en 1975. “Peu importe, explique Mohamed Achaâri, membre du bureau politique et ancien ministre de la Culture. L’exposition est consacrée au mouvement ittihadi dans sa globalité, de la création de l’UNFP en 1959 à nos jours. C’est donc d’une longue histoire faite de débats et de sacrifices dont il s’agit et que nous souhaitons aujourd’hui partager avec le plus grand nombre”. L’idée a pour la première fois été lancée lors du huitième congrès de l’USFP. Objectif : redorer le blason du parti après dix ans de participation (chaotique) au gouvernement et restaurer son image de grand parti de gauche.
“Les dirigeants actuels de l’USFP tentent de sauver les meubles. Ce cinquantenaire est bien la preuve qu’ils n’ont plus que cette histoire pour se maintenir dans la course aux privilèges. Ils élargissent le capital historique parce que c’est aujourd’hui possible alors qu’avant, il était risqué de revendiquer l’héritage révolutionnaire de l’UNFP”, analyse sans concessions un jeune cadre de l’USFP qui a préféré garder l’anonymat. “Ce qui est amusant, répond Achaâri, qui s’attendait visiblement à ce genre d’attaques, c’est que tout le monde évoque la crise de l’USFP en oubliant d’évoquer la crise de la politique au Maroc. Oui, l’USFP traverse une période de turbulences, le parti se remet en question mais on ne peut quand même pas contester l’apport du mouvement ittihadi dans la construction de l’expérience démocratique marocaine. En plus, conclut Achaâri, célébrer l’histoire du parti ne veut pas dire oublier le présent. Bien au contraire”. L’ancien ministre de la Culture cite pour exemple le mémorandum concernant les réformes constitutionnelles, remis au roi par le premier secrétaire, Abdelouahed Radi. “Nous n’attendons pas de réponse de la part du roi, ce n’est pas l’objectif. Nous lui avons exposé notre vision des choses pour l’avenir du pays”, affirme Achaâri.
Quid de l’appel de jeunes socialistes en vue d’une nouvelle gauche marocaine, courageuse et proche du peuple ? Se dirige-t-on vers une énième scission au sein de cette bonne vieille USFP ? “Et alors? commente un observateur. Ce ne sera ni la première ni la dernière. L’histoire de l’USFP est jonchée de départs et de crises. Aujourd’hui, cela ne semble plus faire peur aux dirigeants du parti puisque tous ceux qui sont partis se définissent encore comme des Ittihadis. D’ailleurs, rappelle notre observateur, les naissances de l’UNFP puis de l’USFP ne sont-elles pas, à la base, les fruits d’une scission ?”.

Première scission
Flash-back. Nous sommes en 1959 et la rupture est quasiment consommée entre les dirigeants historiques de l’Istiqlal et l’aile gauchiste de la formation de Allal El Fassi. Des figures emblématiques du mouvement national décident alors de créer l’Union nationale des forces populaires (UNFP). Dans le lot, on retrouve Mehdi Ben Barka, Abdallah Ibrahim, Abderrahmane Youssoufi, Mahjoub Ben Seddik et bien d’autres. Pour expliquer son départ de l’Istiqlal, Mehdi Ben Barka écrit ceci : “Le Comité exécutif actuel a perdu de son crédit au sein des masses populaires à cause du comportement de certains de ses membres, de leur intransigeance et de l’obstination qu’ils ont montrée dans le règlement de la crise gouvernementale (après le renvoi du cabinet Abdallah Ibrahim, ndlr)”. Il aura vu juste. La situation sociale et économique du Maroc indépendant se complique de plus en plus. Des émeutes éclatent à Rabat, Casablanca et Fès. Hassan II, fraîchement installé sur le trône, nourrit déjà des ambitions absolutistes qui poussent l’Istiqlal à basculer dans l’opposition en 1963. La même année, des militants de l’UNFP sont arrêtés. Mehdi Ben Barka, désormais considéré comme un dirigeant tiers-mondiste subversif au Maroc, entame un exil dont il ne reviendra jamais. La situation empire. En mars 1965, des manifestations d'étudiants sont brutalement réprimées par le général Oufkir, ministre de l'Intérieur. Puis en juin, Hassan II déclare l’état d’exception et prend les pleins pouvoirs. Une page est décidément tournée en ces toutes premières années d’indépendance.
Quelques mois plus tard, Mehdi Ben Barka est enlevé puis secrètement assassiné au beau milieu de la capitale française. Le fossé se creuse alors davantage entre les socialistes et Hassan II. “C’est d’ailleurs, encore aujourd’hui, l’une des principales cartes que l’USFP agite pour faire peur au Pouvoir. Réclamer la vérité sur l’assassinat de Ben Barka fait encore trembler quelques hauts gradés et certains officiels du royaume, et redonne de la vigueur au parti vieillissant. N’oublions pas que c’est, quelque part, l’événement qui a installé une sorte de méfiance éternelle entre les Ittihadis et la monarchie”, affirme notre jeune leader socialiste.
Puis viennent les années 1970, avec leur lot de tentatives de coups d’Etat et de grosses manœuvres militaires et politiciennes. L’UNFP dispose désormais d’une aile révolutionnaire, clairement acquise au changement par la force. Mais la répression est à la mesure de la menace. Des centaines de militants ittihadis sont arrêtés, torturés ou exilés dans des coins reculés du pays. En 1973, Mohamed Elyazghi et Omar Benjelloun reçoivent des colis piégés qui manquent de mettre fin à leur activisme politique… et à leur vie. D’autres militants sont accusés d’atteinte à la sûreté de l’Etat et sont condamnés à des peines plus ou moins sévères. C’est le temps des grandes questions, des grands choix. A cette époque, l’UNFP dispose de ce qui ressemble à deux directions parallèles. L’une, basée à Casablanca, est menée par Abdallah Ibrahim. La direction de Rabat, elle, est pilotée par Abderrahim Bouabid. Cette dernière attire de plus en plus d’adeptes et vide petit à petit l’UNFP de ses militants. Rapidement donc, l’USFP voit le jour. La nouvelle formation politique fait définitivement le deuil de l’option révolutionnaire et participe avec prudence au jeu politique. Mais la violence ne s’interrompt pas pour autant. Le 18 décembre 1975, Omar Benjelloun est assassiné par des éléments de la Chabiba Islamiya. “Cela contribue, quelque part, à solidifier l’image de l’USFP en tant que grand parti de martyrs et de grands politiciens”, explique notre observateur. En 1981, l’Etat a d’ailleurs une belle occasion pour mesurer l’influence de la formation socialiste. La CDT, branche syndicale de l’USFP menée par le tonitruant Noubir Amaoui, appelle à une grève générale qui paralyse le pays. Elle est violemment réprimée et ses initiateurs jetés en prison. La presse du parti est également interdite.

Oualalou superstar
Les années 1990 permettent ensuite à l’USFP de se positionner comme une force d’opposition redoutable. C’est le temps des grands réquisitoires au parlement contre les politiques des différents gouvernements mis en place par Hassan II. Les prestations de certaines stars du perchoir, comme Fathallah Oualalou, font à chaque fois sensation. En 1991, l’USFP profite d’une légère entrouverture politique pour présenter, conjointement avec l’Istiqlal, un manifeste prônant un rééquilibrage institutionnel. Un an plus tard, une grande figure du parti s’éteint : Abderrahim Bouabid. Les funérailles du zaïm ittihadi sont grandioses. Abderrahmane Youssoufi lui succède mais, en coulisses, Mohamed Elyazghi tient l’appareil du parti et tire les ficelles en toute discrétion, en prévision d’une (très probable) entrée au gouvernement. En 1993, la Koutla (PPS, Istiqlal, USFP) voit le jour mais refuse de siéger au gouvernement aux côtés de Driss Basri. Ce ne sera que partie remise. En 1997, Hassan II prend attache avec Abderrahmane Youssoufi mais le contact est difficile. Trop de méfiance, de malentendus, de divergences. “L’USFP a pris des positions extrêmement critiques vis-à-vis du régime qui a violemment répondu. Les deux parties se sont affrontées. Certains Ittihadis ont même pris les armes ou comploté contre le roi. Même réconciliés, les deux parties n’oublient pas leur histoire pour autant”, affirme un historien. Une anecdote pour illustrer cela : Hassan II reçoit Abderrahmane Youssoufi, son futur Premier ministre, à dîner. En le présentant à ses deux fils, Hassan II dira (en substance) : “Dites bonjour à M. Youssoufi. C’est cet homme qui a pris les armes contre votre père, et qui a essayé de le tuer”. Pour sceller leur accord, les deux hommes concluent d’ailleurs un pacte resté secret à ce jour. L’on sait simplement que Abderrahmane Youssoufi a dû jurer sa loyauté (et d’autres choses) sur le Coran. L’alternance ressuscite alors les espoirs de tout un peuple, avide de prospérité, de liberté et de démocratie. Mais, très vite, cette même alternance doit gérer une délicate transition monarchique. Mohammed VI maintient Youssoufi en poste, “le temps d’étendre petit à petit son pouvoir”, affirme un observateur.

Le prix du “pouvoir”
Confrontée à l’exercice du pouvoir, l’USFP se crispe et ses dirigeants poussent certains mécontents vers la sortie. Le journal de la Jeunesse Ittihadiya est censuré par la direction du parti, l’aile syndicale bat de l’aile et finit par quitter le navire également. Des intellectuels leur emboîtent le pas et bientôt l’USFP n’est plus que l’ombre d’elle-même. De petites formations politiques naissent à gauche du parti et lui rappellent chaque jour “les errances du pouvoir”. Mais le pire est encore à venir. En 2002, l’USFP se classe en tête des premières élections législatives sous Mohammed VI. Face à l’éclatement de la carte politique, le roi nomme un technocrate (Driss Jettou) à la primature. Abderrahmane Youssoufi, qui estime avoir fait beaucoup de sacrifices, est furieux. Pour lui, “Mohammed VI devait respecter la méthodologie démocratique”. “Cette capacité de l’USFP à produire une terminologie politique est en soi le propre d’un grand parti politique, affirme un politologue. Ce parti a été à l’origine de plusieurs concepts comme l’alternance consensuelle, la participation critique, la méthodologie démocratique, etc. Quel autre parti a produit autant de concepts, durant les 10 dernières années ?”, se demande notre interlocuteur. Alors que le Palais montrait une certaine préférence pour Abdelouahed Radi à la succession de Abderrahmane Youssoufi, c’est Mohamed Elyazghi qui est élu Premier secrétaire de l’USFP. “Il tenait l’appareil d’une main de fer et attendait son heure depuis plusieurs années”, commente notre jeune Usfpéiste. Mais l’hémorragie ne s’arrête pas pour autant. Bien au contraire.

L’Ittihad attendra
Les résultats des élections de 2007 sont catastrophiques. L’USFP arrive cinquième, loin derrière le PJD et l’Istiqlal. La gifle est violente. Le parti est sérieusement affaibli mais demande quand même sa part du gâteau gouvernemental. “Il faut prendre en compte notre poids historique”, martèle Elyazghi qui arrive (par quel miracle ?) à décrocher cinq portefeuilles ministériels. “Mine de rien, l’argument historique a fonctionné, explique un observateur de l’USFP. On n’imagine plus un gouvernement sans l’USFP. Peut-on permettre que l’USFP et le PJD se retrouvent côte à côte sur les bancs de l’opposition ? En plus de se reconstruire, le parti causerait d’énormes problèmes à n’importe quelle majorité gouvernementale. Il remettrait sur le tapis sa revendication d’une réforme constitutionnelle. En d’autres termes, il vaut mieux avoir l’USFP au gouvernement qu’à l’opposition, où il peut faire beaucoup de mal”, conclut notre observateur.
L’USFP ne tarde cependant pas à passer à la caisse. Un jeu de passe-passe interne éjecte Mohamed Elyazghi du bureau politique, ainsi que la majorité des cadres du parti. Abdelouahed Radi est enfin “fait” Premier secrétaire. Lorsqu’il demande au roi de le décharger de ses fonctions au ministère de la Justice pour s’occuper de l’USFP, le monarque lui oppose un niet catégorique. Sans doute une manière de dire que “l’Ittihad peut toujours attendre”.

Tendance. Ittihadis un jour, Ittihadis toujours
L’USFP est, sans conteste, le parti qui a connu le plus grand nombre de scissions sur la scène politique nationale. Rien que pendant les dix dernières années (celles de la participation au gouvernement), le parti socialiste a poussé vers la porte plusieurs militants et parfois même des “secteurs” entiers. C’est ainsi qu’une grande partie de la Chabiba Ittihadiya (Jeunesse Ittihadie) a quitté le navire quelques années à peine après la nomination du gouvernement d’alternance. Mohamed Sassi et ses compagnons ont commencé par fonder une association (Fidélité à la démocratie) avant de créer, avec d’autres composantes de la gauche, un nouveau parti : le Parti socialiste unifié (PSU). Quelque temps après, c’est le syndicat de l’USFP qui claque la porte. Noubir Amaoui sort la puissante CDT du giron de l’Ittihad, privant ce dernier d’un incroyable outil de pression et de mobilisation. On peut également citer le cas d’Abdelkrim Benatik (Parti travailliste) ou d’intellectuels comme Abdelkrim El Amrani ou Mohamed El Gahs qui ont rompu toute relation avec le parti. “Mais au fond, fait remarquer un observateur, tous ces gens se considèrent encore comme ittihadis. Ils n’ont plus de respect pour les dirigeants actuels mais ils savent que l’USFP est bien la seule formation politique qui peut encore les fédérer. D’ailleurs, aucun d’eux n’a véritablement percé en solitaire”. Soit, mais ne seraient-ils pas en train de courir derrière un rêve impossible ?

 
 
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