L’avenir s’annonce sombre
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Ahmed R. Benchemsi
(ALEX DUPEYRON)
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L’affaire des “dé- jeûneurs” est un nouveau clash entre deux dynamiques sociales en marche. Il y en aura d’autres, et le climat sera de plus en plus tendu.
C’est un quinquagénaire qui raconte : “Dans les années 1970, j’étais étudiant à la fac de droit de Casa. A l’époque, rares étaient ceux parmi nous qui jeûnaient ramadan. On fumait dans les amphis, dans la rue, dans des cafés parfois, et personne ne nous jugeait. Un jour, il y avait une manif, la police avait chargé et nous nous étions dispersés en courant, dans le désordre. Je me suis retrouvé dans une mosquée, et
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cette cavalcade m’avait donné soif. Nous étions en plein ramadan, il était midi et je me suis abreuvé à la fontaine de la cour centrale de la mosquée. Il y avait des gens, mais personne n’a fait attention à moi… sauf l’imam, que j’ai croisé en ressortant et qui s’est contenté de me dire en souriant “iwa Allah yehdik a ouldi(1)”. C’est tout. Et je peux vous assurer qu’à l’époque, les traditions et la religion étaient bien plus profondément ancrées qu’aujourd’hui dans les esprits. Sauf que les gens étaient naturellement tolérants”.
30 ans plus tard. Parce que 6 jeunes Marocains ont annoncé qu’ils comptaient rompre le jeûne du ramadan en public (et encore, timidement, dans une forêt et d’ailleurs, la police les en a empêchés)… on s’apprête à les juger sous les imprécations vengeresses de la foule, chauffée à blanc par divers extrémistes, y compris dans la presse. Quant à boire de l’eau dans une mosquée à midi… celui qui s’y risquerait aujourd’hui sans l’excuse de la folie y perdrait probablement la vie, lynché par la foule saisie d’une sainte fureur. Ouvrons les yeux : en une génération, notre pays s’est radicalement transformé. Quand on y réfléchit, ça fait peur.
Cette métamorphose ne s’est pas produite du jour au lendemain. Elle est le fruit d’une lente et insidieuse évolution sociale. On peut blâmer la politique d’arabisation sous-traitée à des enseignants salafistes importés du Moyen-Orient (années 1970), le feu vert tacite de Hassan II aux islamistes pour mieux casser la gauche (années 1980), la montée du wahhabisme, l’explosion des paraboles et la mondialisation du prosélytisme religieux (années 1990)… Comme on peut constater avec fatalité que le repli identitaire et la montée des intolérances sont le sort de tous les pays qui se sont construits, comme le nôtre, sur la répartition inégale des richesses et l’injustice institutionnalisée… Mais le résultat est le même : notre société est de plus en plus coercitive religieusement, violente moralement et parfois physiquement, soupçonneuse et inquisitrice au quotidien.
Mais notre société n’est pas faite d’une pièce. En marge du courant dominant, une minorité a appris, depuis le début des années 2000, à donner de la voix : les défenseurs des libertés individuelles, modèle alternatif - et opposé - à la conformité collective. On les retrouve dans l’intelligentsia, mais aussi dans des cercles professionnels (médias, communication, arts de la scène et festivals musicaux) et sociaux (jeunes urbains plus ou moins instruits, communauté des internautes, anciens gauchistes reconvertis en militants des droits de l’homme). Ces gens-là sont certes minoritaires, mais ils ne font pas profil bas pour autant. Au contraire, ils passent courageusement outre la pression ambiante, vivent de plus en plus libres sans se soucier du regard - lourd - d’autrui. Ils s’affranchissent de la tutelle familiale, ne jeûnent pas et ne s’en cachent pas, assument une sexualité libre et déculpabilisée, parlent de laïcité et d’identité, critiquent les carences démocratiques du régime… Ils sont peu nombreux, mais leur caractéristique première est d’afficher leurs convictions sans peur. Sauf qu’autour d’eux, il y a une masse hostile, de moins en moins prête à accepter leur existence.
Après l’affaire des blagues de Nichane(2) et celle du faux mariage gay de Ksar El Kebir(3), l’affaire des “dé-jeûneurs” (lire notre enquête, p.16) est la troisième intersection, le troisième clash entre ces deux dynamiques sociales contradictoires, mais inexorablement en marche. Il y en aura d’autres, et le climat sera de plus en plus tendu. Nous vivons une situation complexe et difficile, une croisée historique des chemins. C’est là qu’un pouvoir doté de vision et de courage pourrait faire la différence, agir fermement et intelligemment pour refonder la société sur de nouvelles bases, et négocier avec les conservateurs un passage vers la modernité qui préserverait notre âme (comme cela a été le cas pour la Moudawana). Mais au lieu de cela, que fait le Pouvoir ? Il panique, se recroqueville sur sa légitimité religieuse pour, en fait, s’aligner sur le plus fort : ces masses intolérantes qui finiront, pourtant, par menacer sa propre survie. Ce faisant, l’Etat fait la démonstration de sa peur, et à terme, annonce sa reddition.
Dans 30 ans, il se pourrait que nous considérions les années 2000 comme un âge d’or révolu - et les années 1970 comme un passé mythique, dont on ne sera même plus sûr qu’il aura existé. Qu’on ne vienne pas nous dire, aujourd’hui, que les dé-jeûneurs de Mohammedia sont des agitateurs “irresponsables”. L’Etat l’est cent fois plus qu’eux, et c’est mille fois plus dangereux. Que Dieu préserve notre pays.
(1) Que Dieu te ramène dans le droit chemin, mon fils.
(2) En 2006, après un dossier sur l’humour populaire marocain (y compris sur le thème religieux), des manifestants avaient brûlé des copies de l’hebdomadaire, que l’Etat a banni des kiosques après un procès à haut risque.
(3) En 2007, une foule chauffée à blanc par des intégristes avait attaqué les domiciles de six hommes accusés d’homosexualité, qui ont échappé de peu au lynchage. |