N° 391
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Mehdi Sekkouri Alaoui

"Casablanca est mon puzzle, ma drogue"

Mohamed Tangi,
collectionneur (DR)

Antécédents

1949. Naissance à Casablanca
1973. Devient comptable dans une entreprise
de fabrication de chaussures
1974. Se lance dans les affaires
1984. Achète la première pièce de sa collection
2005. Organise sa première exposition
2009. Prépare une exposition sur les écoles
de Casablanca des années 1950

Le PV
Lorsqu’il ne sillonne pas la planète à la recherche de l’histoire de sa Casablanca, Mohamed Tangi, casaoui hta l’mout, reçoit dans un appartement jouxtant la médina. Une véritable caverne d’Ali Baba où défilent, à longueur de journées, journalistes, écrivains et chercheurs souhaitant en savoir plus sur la ville blanche. L’haj, comme le surnomment ses amis depuis sa jeunesse pour avoir accompagné sa mère en 1971 à la Mecque, est très occupé : il apporte les dernières retouches à sa prochaine exposition sur les écoliers casablancais des années 1950. “Je vais non seulement exposer les photos des élèves et des bâtiments, mais aussi des livres et des cahiers de l’époque”, annonce celui dont le rêve est de créer un musée entièrement dédié à sa passion : Dar Beida.

Smyet bak ?
Slimane Tangi dit Lachorti.

Lachorti, vous voulez dire le policier ?
C’était son surnom. Tout le monde l’appelait ainsi parce qu’il était un policier très connu avant l’indépendance. D’ailleurs, j’ai dans ma collection un roman français de l’époque qui fait allusion à lui. Je ne l’ai malheureusement pas connu, il est décédé alors que ma mère était enceinte. Allah Y’Rahmou !

Smyet mok ?
L’hajja Hadria.

Nimirou d’la carte ?
B56543

Vous collectionnez tous les objets qui ont un rapport avec Casablanca. Vous n’auriez pas pu faire plus simple, en vous contentant de pin’s ou de timbres ?
(Rires) Si ça peut vous rassurer, j’ai des pin’s et des timbres dans ma collection. Comme tout le monde le sait, il faut avoir entre les mains toutes les pièces d’un puzzle pour pouvoir l’assembler. L’histoire de Casablanca, c’est un peu mon puzzle à moi.

D’où vous est venue cette passion ?
Au début des années 1980, j’ai assisté par hasard à une conférence sur Casablanca. Ce jour-là, le conférencier m’a laissé sur ma faim. Résultat, j’ai très vite eu envie d’en savoir plus sur ma ville natale. Depuis, c’est devenu une drogue pour moi.

Savez-vous combien de pièces vous possédez aujourd’hui ?
Honnêtement non. Je pense en avoir plus d’un millier.

Vous avez une préférée ?
La pièce que je n’ai pas ! Je suis comme un joueur de poker qui attend une carte qui ne vient jamais. Je suis constamment à la recherche de nouvelles choses. Actuellement, je remue ciel et terre pour trouver un livre rare de 1907 et une affiche des 12 heures de Casablanca, une prestigieuse course automobile organisée à Aïn Diab dans les années 1950.

Et si vous deviez partir sur une île déserte, laquelle emporteriez-vous ?
(Il réfléchit) J’emmènerais mon disque dur. Une partie des documents composant ma collection y sont scannés et archivés.

A combien estimez-vous la valeur de votre collection ?
Ma collection vaut quelques millions de dirhams. Pour vous donner une idée, j’ai un grand nombre d’objets dont le prix d’acquisition tourne autour de 50 000 dirhams. Récemment, j’ai acheté en France un reportage photo exclusif d’une visite de Marcel Cerdan à Casablanca pour 12 000 dirhams. Je suis heureux d’avoir rapatrié au Maroc ce pan de notre patrimoine, qui était sur le point de rejoindre le musée de la boxe à Paris.

Si on vous fait, demain, une offre intéressante, vous seriez prêt à tout vendre ?
Ma collection a une valeur sentimentale inestimable. Jamais je ne la vendrai, même pour tout l’or du monde. Seule la mort nous séparera.

A quoi sert alors ce trésor si vous êtes le seul à en profiter ?
C’est faux, je ne suis pas le seul à en profiter. J’organise souvent des événements pour le grand public et ma porte est constamment ouverte aux journalistes et aux chercheurs qui souhaitent avoir accès à mes archives.

Votre collection ne serait pas mieux dans un musée ?
Je suis entièrement d’accord avec vous. D’ailleurs, j’ai prévu d’en construire un dans les années à venir sur un terrain qui m’appartient. En plus d’y exposer l’ensemble de ma collection, j’aimerai y organiser des conférences, des tables rondes ou des projections ayant pour thème Casablanca.

Et comment comptez- vous financer tout ça ?
Avec mon argent personnel. Je possède un patrimoine immobilier qui me met à l’abri du besoin. Hamdoullah !

Vous passez une bonne partie de vos nuits à faire du classement. Votre femme n’est pas jalouse ?
(Il éclate de rire). Non, non, ça ne la dérange pas, bien au contraire. Mon bureau et mes archives sont dans l’immeuble où nous habitons. Donc, c’est plus facile pour elle de garder un œil sur moi.

Au fait, pourquoi vous n’êtes jamais joignable le matin ?
Disons que je suis un grand dormeur. (Rires).

Il paraît que vous avez gardé cette habitude du temps où, plus jeune, vous étiez un grand fêtard de la jet-set casablancaise…
Je vois que vous êtes bien renseigné. Oui, je garde les séquelles de cette époque (Il éclate de rire). Mais je vous rassure, je ne fais pas que dormir le matin, je me consacre également à ma petite famille.

Il paraît que vous étiez également un grand bagarreur…
Je me suis toujours défendu quand il le fallait. C’est un réflexe que j’ai depuis mon enfance. Je me souviens de cette époque, ma famille habitait une des rares villas d’Anfa où il n’y avait que des bidonvilles et des champs. Lorsque je me rendais à pied à l’épicerie, je me faisais traiter de Fouissa par les autres gamins du quartier. J’ai dû les corriger pour qu’ils arrêtent de m’embêter.

Vous avez aussi grandi dans la médina de Casablanca. Il vous arrive d’y retourner ?
En fait, je n’ai jamais quitté l’mdina kdima. J’habite à cinq minutes à pied, je m’y rends régulièrement pour me promener, j’y organise de temps en temps des visites guidées, etc.

Wydadi ou Rajaoui ?
Wydadi tal jdare (Littéralement, Wydadi jusqu’à la racine).

Au point d’aller tous les dimanches au stade pour les supporter ?
Plus jeune, j’étais un habitué des enceintes sportives. Mais aujourd’hui ça ne me dit plus rien. Notre football a beaucoup changé. Les joueurs ne mouillent plus le maillot, ils ne pensent plus qu’à une seule chose : leur intérêt personnel. Même chose pour les dirigeants qui s’impliquent dans les clubs non pas par amour du sport mais plutôt par ambition et affairisme.

Le Casablanca d’aujourd’hui ressemble-t-il à celui de votre jeunesse ?
Ce sont deux Casablanca totalement différents. A l’époque, il faisait bon y vivre. La ville était moins peuplée, plus riche architecturalement et culturellement, et surtout beaucoup plus tolérante. Je me souviens de l’importante communauté juive qui cohabitait avec les musulmans dans la médina, c’était magnifique. Beaucoup de choses ont changé depuis.

 
 
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