N° 391
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Edition. Abdellah Laroui, encore et toujours
LE MAG CULTURE



Par Abdellah Tourabi

Edition. Abdellah Laroui, encore et toujours

Abdellah Laroui (DR)

Dans son dernier ouvrage, Tradition et réforme (Centre culturel arabe, 2009), l’intellectuel marocain revient sur l’évolution de la pensée islamique et la nécessité de la laïcité pour se prémunir des folies des hommes commises au nom de Dieu. Lumineux.


A l’origine de toute religion, il y a une rébellion, un refus de l’ordre établi et dominant, un “non” résonnant contre la tradition. Exemples de Moïse guidant son peuple sur les voies de l’exil, Abraham ridiculisant les divinités de ses ancêtres et affrontant un roi tyrannique, Jésus se
révoltant contre la cupidité et la vénalité des gardiens du temple, Mohammed quittant sa Mecque natale pour édifier un nouvel ordre social à partir de Médine, etc. Tous ces prophètes ont été des novateurs, des “opposants” au figé et au statique. Mais, après leur disparition, leur message a été dévoyé et le souffle révolutionnaire qui animait leur geste s’est éteint.
Le feu éclairant de la foi a laissé place à la cendre froide de la tradition et de l’imitation. Le clergé, juif, chrétien ou musulman, est devenu au fil du temps l’intermédiaire entre le message prophétique et les fidèles. Après la mort du prophète Mohammed, une vision unifiée, standardisée et codifiée de l’islam s’est installée et domine jusqu’à maintenant. Des siècles de conflits politiques et intellectuels ont conduit à la mise en place et à la consécration de cette vision.
Dans son dernier livre, Tradition et réforme (Centre culturel arabe, 2009), Abdellah Laroui retrace l’évolution du long processus historique, qui a donné naissance à “la tradition”, c'est-à-dire “l’islam tel qu’il s’est déployé dans l’Histoire”.

Le message de Mohammed
Au tout début, il y a un homme, le prophète Mohammed, porteur d’un message et d’une révélation qui vont changer le cours de l’Histoire. L’Arabie n’est pas un paysage vierge sur le plan spirituel et culturel, comme le mot “Jahiliya” (Ignorance) pourrait le laisser croire. Abdellah Laroui note qu’“il n’y a pas que le prophète arabe dans son désert, mais il y a le message islamique dans son monde… où plusieurs traditions s’imbriquent et s’entremêlent, où il est courant de parler la langue d’autrui”. Dans cet espace, on gardait encore le souvenir d’Abraham, le père du monothéisme. Des proches du prophète Mohammed, comme son grand-père Abdelmoutalib, perpétuaient déjà, pour la part avant l’avènement de l’islam, le culte de l’Un, d’un seul Dieu, sans intermédiaire ni concurrents. Selon le penseur marocain, le prophète Mohammed n’est, en résumé, “pas un intrus, étranger à l’histoire antique, aux juifs, aux chrétiens, aux manichéens, aux païens. Il vit parmi eux, il est jusqu’à un point, l’un d’eux, avant de les dénoncer et de les répudier”.
L’islam se présente ainsi comme le prolongement du premier message d’Abraham appelant au rejet des multiples divinités et à ne se soumettre qu’à un seul Dieu. La religion musulmane intègre même des rites pratiqués par les Arabes, comme la circoncision, la commémoration du sacrifice, le pèlerinage, car ils sont liés au monothéisme prêché par Abraham.
Saisir cette continuité permet, selon Abdellah Laroui, “de comprendre la rapidité de la conversion des Arabes, l’habilité militaire et politique de l’élite mecquoise, la subtilité des premiers théologiens, la facilité des conquêtes, le jumelage de la Mecque avec Jérusalem”.
Le prophète Mohammed n’était pas seulement un messager et un homme de foi, il était aussi un leader politique. Son hégire de la Mecque vers Médine marque la fin d’une époque et le début d’une autre. Comme le remarque Laroui, “l’islam historique ne naît pas avec la révélation, mais avec l’exil”. En s’installant à Médine, Mohammed quitte la posture du prédicateur, du conseiller qui a pour mission d’avertir son peuple, et endosse les habits du fondateur d’Etat, du magistrat qui édicte des lois et les applique. Une belle formule de l’historien marocain résume ce changement radical : “Abraham s’éloigne, s’avance Moïse”. Le messager cède la place au chef d’une communauté religieuse et politique. Pour Abdellah Laroui, l’Etat de Médine marque la naissance d’une théocratie, qui se situe “à mi-chemin entre l’aristocratie mecquoise et une démocratie utopique. Elle remplace la première et annonce la seconde”.

Tradition vs laïcité
Après la mort du prophète, le conflit pour le pouvoir entre les différentes dynasties musulmanes et leurs opposants reflète le tiraillement entre ces trois formes de gouvernement et leurs combinaisons possibles. La théocratie aristocratique, où le pouvoir politique et religieux est exercé par de grandes familles mecquoises (les Omeyades, les Abbassides) a fini par l’emporter et imposer sa vision de la religion. La tradition sunnite majoritaire en islam est née de cette victoire poussant les opposants chiites par exemple à fonder une autre tradition, différente et toujours concurrente.
Abdellah Laroui observe dans l’histoire de cette tradition sunnite une évolution progressive vers le rétrécissement, le confinement et l’étouffement. La chronologie qui relate l’apparition des quatre rites musulmans appuie ce constat : le hanafisme, première école juridique musulmane, est libéral et souple, tandis que le rite hanbalite, le dernier en ordre chronologique, est le plus orthodoxe et le plus rigoriste. “Le sens de l’évolution est indéniable : de moins en moins d’initiative individuelle, d’autonomie de conscience, et de plus en plus de soumission à l’opinion d’un groupe restreint, seul habilité à dire ce qui est “droit”, en parole et en acte”, explique Laroui. La tradition devient ainsi conservatisme, une lutte contre le changement et la réforme. Il n’est pas anodin que l’aboutissement de cette évolution coïncide sur le plan historique avec le reflux de l’empire arabe et la perte de la suprématie militaire et culturelle. “La tradition est toujours sur ses gardes, craignant à chaque instant une agression de l’extérieur ou une déviation de l’intérieur. Elle adopte la tactique de la tortue. Dès qu’elle pressent le danger, elle se retire dans sa carapace”, note l’intellectuel marocain.
La tradition sunnite avec ses codes juridiques, ses constructions théoriques, son clergé, finit pas faire perdre de vue la nature simple et pure du message du prophète Mohammed. Les lois édictées pour les besoins de son temps par le prophète deviennent, selon la tradition, immuables et intemporelles. Pour l’auteur, un recours est nécessaire pour se prémunir contre l’hégémonie de la tradition et ses dérives. “Cette autorité neutre qui ne participe ni de la science, ni de la politique, ni de la transcendance, nous protège de nos faiblesses, de nos humeurs, de nos folies ; elle est notre espoir de sagesse. C’est la laïcité tout simplement”, conclut Laroui.

Réflexion. La voix de la modernité
Quand on évoque le silence des intellectuels marocains et leur peu d’engagement dans les débats actuels qui traversent le pays, le nom de Abdellah Laroui revient sans cesse. Pour beaucoup, la voix du grand historien marocain manque énormément dans un moment où les clivages culturels et politiques se redessinent et se réaménagent (conservatisme/ modernisme, fondamentalisme/sécularisme). Un appel qui s’explique par la nature même de la pensée de Abdellah Laroui et son engagement intellectuel en faveur de la modernité et la liberté, depuis plus de 40 ans. A la fin des années 1960, son livre L’idéologie arabe contemporaine (Maspero, 1967) eut l’effet d’une bombe dans les milieux intellectuels arabes. Dans cet ouvrage, Abdellah Laroui analysait déjà les blocages et les entraves qui empêchent le monde arabe de s’arrimer à la modernité et à la démocratie. L’intellectuel affirmait dans ce livre remarquable l’universalité de la pensée occidentale, car elle est la synthèse rationnelle de plusieurs apports, y compris arabo-musulman. L’Occident c’est Descartes et Hegel, mais c’est également Averroès et Al Farabi. L’idée de rupture avec la tradition, comme force d’inertie et de conservatisme, est fortement présente dans la pensée de Abdellah Laroui. On la retrouve exposée avec clarté dans son dernier livre.

 
 
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