N° 392
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Anniversaire. Good Morning Berlin
L'ACTU MONDE



Par Sophia Benhaddou

Anniversaire. Good Morning Berlin

(AFP)

Le monde s’apprête à célébrer, début novembre, les vingt ans
de la chute du mur de Berlin, symbole de la victoire des
libertés et de la démocratie. Retour sur cet événement-phare
du XXème siècle.


“Ich bin ein Berliner” (Je suis un Berlinois). En juin 1963, ces mots prononcés par le jeune président américain Kennedy ont retenti dans le cœur de millions d’Allemands. Le dimanche 13 août 1961, les Berlinois s’étaient réveillés dans une ville divisée par une chaîne de 15 000
soldats armés et un second “rideau de fer”, qui reçut le nom de Death Strip, la bande de la mort. A cette époque, “l’équilibre de la terreur” pèse sur le monde. Le Mur de Berlin, construit pour endiguer la fuite des Allemands de l’Est vers l’Ouest, constitue le principal rempart à une guerre nucléaire entre l’Empire soviétique et les Etats Unis. Au fil du temps, les barbelés posés en 1961 laissent place à un système de surveillance complet qui peut atteindre 500 mètres de large, comprenant un mur de béton haut de 3 mètres, des défenses anti-char et des pistes de contrôle. En tentant de franchir le Mur, près de 3000 Allemands y laissèrent leur liberté, 500 leur vie. Parmi eux, Peter Freschter, âgé de 18 ans, fut érigé en martyr. Blessé par les gardes frontières alors qu’il tentait de s’échapper, ses cris d’agonie résonnèrent au pied du Mur pendant plusieurs heures, avant de s’éteindre à jamais.
Outre les Berlinois, le Mur sépare deux mondes antithétiques et imperméables. Véritable vitrine de l’Occident, Berlin-Ouest connaît une croissance économique forte, portée par un mode de consommation fondé sur l’initiative individuelle. On y boit du Coca-Cola en abondance, alors que les pénuries et l’insalubrité sont le lot quotidien de l’autre côté du Mur. La collectivisation forcée et l’investissement dans l’industrie lourde coûtèrent aux Allemands de l’Est, les Ossis, leur qualité de vie. L’œil de Moscou, à travers la Stasi, la police politique de la République Démocratique d’Allemagne, fait régner un climat de terreur.

L’effet “dominos”
Début 1989. Un vent de liberté souffle depuis Moscou, porté par la Glasnost, une politique de liberté d’expression initiée par Mikhail Gorbatchev. Le sixième secrétaire général du parti communiste de l’URSS décide de relâcher le contrôle soviétique sur les démocraties populaires d’Europe. Convaincu de la fidélité et de la reconnaissance des Etats satellites, il imagine un “socialisme à visage humain” régnant sur le Vieux continent. Mais il est déjà trop tard, le communisme a prouvé ses contradictions auprès des peuples. Les failles du rideau de fer commencent à se dessiner.
En Hongrie, les cicatrices laissées par l’invasion des chars russes d’octobre 1956 n’empêchent pas la colère du peuple hongrois de gronder à nouveau. Une crise totale place le pays au bord du gouffre. Miklos Nemeth, premier ministre hongrois, se rend à Moscou pour informer Gorbatchev de ses intentions d’instaurer le multipartisme. A son retour, la révolution de 1956 est déclarée justifiée et une cérémonie nationale de réhabilitation de ses victimes est organisée. Ce cri de colère, fort en symboles, s’accompagne d’un acte auquel l’Union Soviétique ne réagira pas : les barbelés séparant la Hongrie de l’Autriche sont retirés. La première brèche est ouverte dans l’impénétrable rideau de fer. La vague de liberté s’empare ensuite de la Pologne, où les grèves incessantes organisées par le syndicat d’opposition Solidarnösc font céder le régime. Aux élections de juin 1989, le parti communiste subit une cuisante défaite face à Solidarnösc, qui rafle 99% des sièges du Sénat. Pour la première fois dans l’histoire du bloc soviétique, un premier ministre anti-communiste est au pouvoir. Berlin, elle, est toujours scindée en deux et sa partie-est tenue d’une main de fer par le président anti-réformiste de la RDA, Erich Honecker.

Berlin pour tous
Eté 1989. La sanglante répression des manifestations de Tienanmen par la République populaire de Chine fait frissonner l’Europe. L’inflexible Honecker approuve la méthode chinoise et s’oppose à toute réforme au sein de la RDA. Tels des prisonniers d’un édifice incendié, les Ossis se ruent vers les issues de secours à proximité. La Hongrie accueille des milliers de réfugiés et les aide à émigrer à l’Ouest. Honecker qualifie les fugitifs de parias et interpelle la Tchécoslovaquie pour qu’elle ferme ses frontières avec la Hongrie. A Prague, des milliers d’Allemands s’entassent dans l’ambassade de la République Fédérale d’Allemagne et refusent de partir. Les dirigeants des deux Allemagne ne savent plus quoi faire.
Certains opposants choisissent de rester en RDA pour combattre, du fond des églises luthériennes, l’oppression du régime. Dès début septembre, les protestations enflamment chaque jour les rues du pays et un nouveau chant se fait entendre : “Nous restons ici”. Seul le président est-allemand, confiant, semble ne pas s’apercevoir de la gravité de la situation. Lors du défilé des jeunesses communistes pour la célébration du quarantième anniversaire de la RDA, des milliers de marcheurs laissent tomber leurs slogans appris par cœur et scandent “Gorbi, aidez-nous !”. Honecker esquisse un sourire glacial et feint de ne pas entendre. Jaruzelski, le président polonais, s’avance alors vers Gorbatchev et lui dit : “Entendez-vous ? C’est la fin”.

Octobre, le mois de la réunion
Automne 1989. Les manifestations quotidiennes continuent d’être réprimées dans le sang, tandis qu’un complot se trame au Politburo pour destituer Honecker. Il est finalement remplacé par le réformiste Egon Krenz, le 17 octobre. Malheureusement, ce dernier manque de charisme et ses discours, empreints du vieux jargon du parti, n’atteignent pas les masses. Les protestations se poursuivent. Les Allemands de l’Est ne cherchent plus le dialogue, l’heure est à la confrontation.
Le 9 novembre, Günter Schabowsky, porte-parole du gouvernement, donne une conférence de presse retransmise en direct par les télévisions et les radios du monde entier. Au bout de 50 minutes, un journaliste italien s’aventure et pose la question fatidique : “Les Ossis auront-ils la possibilité de voyager ?” Schabowski hésite, mais finit par annoncer qu’une nouvelle disposition ouvre les frontières séparant Berlin-Est de Berlin-Ouest. En réalité, il ignore alors que cette disposition requérait la demande préalable d’un visa. C’est donc par inadvertance qu’il a ouvert les portes du Mur.
La nouvelle se répand comme une traînée de poudre dans la ville. Les Berlinois se précipitent aux postes de contrôle en criant “Nous reviendrons”. Les garde-frontières, n’ayant reçu aucune instruction, déconcertés et dépassés par les événements, finissent par céder et ouvrent les barrières à une foule en pleine euphorie. Enfin réunis, les Berlinois crient, s’embrassent, pleurent. A l’aide de toutes sortes d’outils, ils démolissent le Mur et en érigent chaque parcelle en symbole de la libération. Onze mois plus tard, le 3 octobre 1990, les deux Allemagne sont à nouveau réunies.

Nostalgie. Cette lueur venue de l’Est
Dans le film Goodbye Lenin, Alex et Ariane veulent protéger leur mère, à peine sortie du coma, d’un trop gros choc que lui causerait la nouvelle de la chute du Mur. Du pot de cornichons “de Spreewald” à la radiodiffusion des informations, c’est toute une mini-RDA qui est minutieusement recréée dans la chambre de madame Kerner. Ainsi, Wolfgang Becker, le réalisateur, met en scène la véritable définition du mot Ostalgie, une RDA idéalisée qui serait devenue démocratique. D’après un sondage publié récemment par le magazine allemand Super Illu, 17% des Allemands de l’Est affirmeraient que “le Mur aurait mieux fait de ne pas tomber”. Phénomène de mode ou nostalgie d’un régime dont les citoyens n’ont pas eu le temps de faire le deuil ? Loin du kitsch du safari en Trabant (ancienne voiture emblématique de l’Allemagne de l’Est), les Ossis (Allemands de l’Est) regrettent une ère tranquille qui ne connaissait pas le chômage ou la précarité. Les femmes regrettent le temps où les jardins d’enfants faisaient partie d’un service public performant. Dans l’ex-RDA, 96% d’entre elles avaient un emploi. Elles ne sont plus que 56% aujourd’hui à travailler (d’après Le Monde diplomatique, août 2004). Entre sécurité d’une vie médiocre et mémoire collective d’une société bouleversée, l’Ostalgie occulterait les tares de la RDA comme la paupérisation des masses ou l’espionnage par la Stasi. Comme disait le dissident Dieter Borkowski : “Nul n’aime dire adieu aux rêves de sa jeunesse”.

 
 
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