N° 392
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Hassan Hamdani

“Le Makhzen a gagné en maturité”
Abdellah Zaâzaâ
Militant associatif (AIC PRESS)

Antécédents

1954. Naissance à Casablanca
1971. Intègre Ilal Amam
1975. Condamné à perpétuité pour atteinte à la sûreté de l’Etat
1989. Sort de prison
1993. Se marie
1998. Fonde l’association de quartier El Miter Bouchentouf
2004. Co-organise le orum “Entreprises-Associations”
2009. Soutient les non-jeûneurs de Mali.

Le PV
Abdellah Zaâzaâ fixe rendez-vous dans son fief natal de Derb Soltane, le berceau de ses activités socioculturelles de proximité. Et la matrice inspiratrice du Résaq, un réseau casablancais d’associations de quartier où l’on applique un dogme cher au militant d’extrême gauche : faire de la politique, c’est comme du marketing, il faut “penser local pour être global”. Pour ne pas vous égarer dans les ruelles de Derb Soltane, Zaâzaâ vous attend sous l’un des rares monuments locaux : une couronne géante à la gloire de la royauté. Le comble pour un républicain déclaré. Mais il ne faut rien y voir d’autre. Ni provocation, ni mise en scène, ce n’est pas le genre de la maison. L’homme est posé, n’élève jamais la voix, sûr de son fait. La royauté n’est pas sa tasse de thé et ne le sera jamais. C’est à prendre ou à laisser…

Smyet bak ?
Ahmed Ben Mohamed

Smyet mok ?
Basha Bent L’hali

Nimirou d’la carte ?
BE 573 270

On s’habitue aux interrogatoires à force d’en subir ?
Les premières fois, on est tenté par la colère face aux questions répétitives. Avec le temps, on apprend à gérer la situation et à garder son calme.

Vous avez déménagé de votre quartier d’enfance, Derb Bouchentouf (Casablanca), pour un endroit moins populaire. Vous vous embourgeoisez ?
Mon nouvel appartement est plus confortable que le deux pièces-cuisine où je logeais. Mais les relations de proximité que j’avais établies à Derb Bouchentouf me manquent.

Quels sont vos rapports avec votre nouveau moqaddem ?
Il est venu me voir un jour pour se présenter. Depuis plus de nouvelles. Autrefois, les moqaddems enquêtaient sur moi de manière incessante, alors qu’aujourd’hui ils s’en foutent carrément. Les autorités semblent plus matures qu’avant. Mais bon, on ne sait jamais avec le Makhzen, il te tolère puis s’emballe pour un rien.

Vous buvez du café noir très corsé et fumez des Olympic. C’est cliché pour un militant d’extrême gauche…
J’aimais les cigarettes brunes avant de m’engager en politique. A une époque, fumer représentait une sorte de promotion sociale. Ce n’est pas à 55 ans que je vais me mettre à fumer des blondes.

Vous avez passé les plus belles années de votre vie en prison. On rattrape une jeunesse perdue ?
Je ne considère pas mes années de prison comme un sacrifice. Je suis satisfait de ma vie et ne regrette rien. Aujourd’hui des jeunes sont libres, mais ils n’ont pas les moyens de vivre leur liberté. Je trouve même certains d’entre eux plus malheureux que moi qui ai été détenu.

Pourquoi avoir appris l’hébreu en prison ?
Afin de découvrir la culture de tous les Marocains. Avant ma détention, j’avais commencé à étudier l’amazigh pour les mêmes raisons. Pour l’anecdote, tous les six mois je passe avec ma femme quelques jours dans une famille amazighe qui ne parle pas arabe. Comme de notre côté nous ne maîtrisons pas l’amazigh, toute conversation devient impossible passées les politesses d’usage. Nous vivons pourtant dans le même pays.

Vous étiez propriétaire d’une menuiserie alors que vous ne portez pas le patronat dans votre cœur. Vous étiez un boss cool ?
Ce n’était pas la grosse usine. Juste une petite entreprise familiale qui avait appartenu à mon frère et employait quatre personnes. Je pense avoir été un patron juste et apprécié même si, je l’avoue, je n’avais pas les moyens de déclarer les gens à la CNSS.

Pourquoi surnommez-vous votre frère aîné “baba” ?
Il m’a quasiment élevé et je lui dois ce que je suis aujourd’hui. Il avait imposé à la famille de m’envoyer à l’école, avant de prendre en charge toute ma scolarité. Il m’a aussi fait découvrir le militantisme à travers son combat pour l’indépendance du Maroc. Il me ramenait de l’école en vélo tous les jours et en profitait pour m’expliquer les événements en cours alors que nous traversions les barrages de police et subissions les fouilles.

Votre mère a lutté comme une acharnée pour votre libération…
Avec d’autres familles de détenus, elle a occupé aux débuts des années 1980 une délégation de l’ONU et une mosquée pour alerter l’opinion publique. Elle posait un problème cornélien aux policiers, qui ne pouvaient tout de même pas emprisonner une vieille dame en lui collant l’étiquette de marxiste. Imaginez la chose, cela aurait été rigolo (rires).

Vous avez failli être un ould Hay Mohammadi, paraît-il ?
Mes parents se sont installés au Kariane central à leur arrivée à Casablanca dans les années 1930. Ils ont déménagé à Derb Sultan quelques temps avant ma naissance. J’ai donc grandi dans un fief nationaliste, plutôt qu’au Hay Mohammadi davantage marqué par la lutte syndicale. Je ne pense pas y avoir perdu au change pour autant. Les deux quartiers sont tout aussi essentiels dans les luttes politiques et sociales du Maroc.

Républicain indécrottable, vous avez pourtant dit que vous accepteriez de faire le baise main si c’était une reine qui dirigeait le Maroc...
Je l’ai déclaré à des amis lors de la réforme de la constitution par Hassan II, en 1996. Nous avions oublié un point essentiel dans nos critiques de l’époque : réclamer qu’une femme puisse monter sur le trône.

Embrasser la main d’une reine, c’est par respect pour le titre ?
Je n’ai pas changé sur ce point. C’est juste par galanterie. (rires)

Vous diriez quoi à Mohammed VI si vous le rencontriez ?
Je n’y ai jamais réfléchi. Mais ça m’étonnerait beaucoup qu’on se croise un jour.

Vous répétez à satiété que la politique du régime mènera à une insurrection populaire. Souhait ou mise en garde ?
Je ne souhaite pas des révoltes populaires où l’on casse tout sur son passage. L’exemple à suivre est celui de Sidi Ifni. Les habitants sont sortis dans la rue en signe de protestation, encadrés par les militants et sans débordement.

Non jeûneur depuis plus de quarante ans, vous n’avez jamais combattu pour le droit de manger en public pendant le ramadan. Pourquoi soutenir le MALI aujourd’hui ?
La revendication de MALI m’intéresse car elle est spontanée. Des Marocains s’expriment enfin sur le ramadan et réclament des libertés autres que les revendications traditionnelles des partis politiques. En lançant un pavé dans la mare, le MALI a eu le mérite d’ouvrir un débat sur le sujet.

Sous la torture, vous avez donné le nom de deux militants d’Ilal Amam. Vos compagnons de lutte l’ont pris comment ?
On avait tous accepté l’idée que notre combat incluait le risque d’être torturé. Mais impossible de savoir à l’avance si l’on tiendrait le coup. C’est pourquoi on s’interrogeait tous sur qui avait parlé et qui n’avait pas parlé. Prenant les devants, j’ai décidé de ne rien cacher à mes camarades. Je leur ai tout avoué, avant de démissionner de la direction politique. Le fait que j’assume mon acte a, sans aucun doute, joué en ma faveur.

Vous vous en voulez ?
Cela m’a beaucoup travaillé pendant des années. Je le vis mieux aujourd’hui, même si ce moment de faiblesse sous la torture me hante toujours.

 
 
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