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Par Nina Hubinet,
correspondante au Caire
Egypte. La bataille du niqab
Symbole de la salafisation de la société, le niqab inquiète les autorités égyptiennes. En critiquant le port de ce voile intégral, le cheikh de la mosquée Al Azhar, une des plus hautes institutions de l’islam sunnite, a relancé le débat.
Peu après la prière de 15h, mardi, dans le quartier médiéval de Khan El Khalili au Caire. Doha, 24 ans, est assise dans une petite rue qui longe la mosquée Al Hussein, un édifice du XIIème siècle qui fait face à la célèbre mosquée Al Azhar. Elle donne le sein à son bébé, caché sous |
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son voile noir, en attendant son mari. Son niqab ne laisse apparaître que ses yeux. “C’est une coutume religieuse plus qu’une obligation”, admet cette jeune femme qui vient d’obtenir un diplôme d’ingénieur à l’université de Mansoura (ville du delta du Nil) et se plaint de ne pas trouver de travail à cause de son niqab. “Mais c’est un acte personnel, qui relève de la liberté individuelle. Personne ne peut interdire aux femmes de le porter”, martèle-t-elle, tout en déplorant que de nombreux maris obligent leurs femmes à mettre le niqab. “Si le cheikh édicte une fatwa contre le niqab, je serai la première à manifester devant Al Azhar !” renchérit Nada, 36 ans, qui dit porter le niqab “pour se protéger des regards des gens” dans la rue.
Fatwa anticonstitutionnelle
Les propos de Mohamed Sayyed Tantawi, le cheikh d’Al Azhar, la plus haute autorité religieuse du pays, ont choqué beaucoup d’Egyptiens. Lors d’une tournée d’inspection des écoles dépendant d’Al Azhar, samedi 3 octobre, le cheikh a ordonné à une fillette de retirer son niqab. Ce voile intégral qui ne laisse apparaître- au mieux - que les yeux, serait aujourd’hui porté par 16% des Egyptiennes, selon une étude officielle. “Le niqab est une tradition, il n’a rien à voir avec la religion”, a lancé le cheikh à la fillette qui avait, ironie du sort, spécialement revêtu cet habit en l’honneur de sa visite. Dans une interview le lendemain au journal gouvernemental Al Ahram, Tantawi dit avoir été très surpris de voir plusieurs écolières portant le niqab dans ce cours préparatoire non mixte, où les élèves ont entre 11 et 12 ans, provoquant la colère des milieux islamistes. “La Constitution égyptienne garantit les libertés publiques. En déniant le droit des femmes de porter le niqab, on viole la Constitution”, a ainsi déclaré Youssef Al Badri, un religieux conservateur. “Le cheikh Tantawi ferait mieux de s’occuper des femmes qui montrent leurs cheveux, leur cou et leur poitrine. Elles encouragent le harcèlement sexuel”.
Les déclarations de Tantawi n’arrivent sans doute pas par hasard dans le débat récurrent en Egypte sur le port du niqab, qui ne cesse de progresser. Deux jours plus tard, le ministre de l’Enseignement supérieur, Hani Hellal, a émis une note visant à bannir le voile intégral des dortoirs de l’université du Caire. Il a ensuite affirmé vouloir faire appliquer cette règle dans toutes les universités publiques du pays. La réaction ne s’est pas fait attendre : les étudiantes “mounaqqabate” ont menacé d’attaquer le ministre en justice pour discrimination, et devaient manifester mercredi 8 octobre. “Bien sûr que je suis offensée”, déclare l’une d’elles, étudiante en médecine, au journal anglophone The National (basé à Dubaï). “Je suis sanctionnée pour quelque chose qui me semble juste”.
Offensive gouvernementale
Dans ce contexte, la sortie du cheikh d’Al Azhar, une institution religieuse directement liée au pouvoir égyptien, semble s’inscrire dans une nouvelle offensive du gouvernement égyptien contre le niqab, signe le plus visible de la popularité grandissante du salafisme en Egypte. Il y a quelques années, le régime de Moubarak voyait plutôt d’un bon œil la progression des pratiques salafistes. En partie importé par les travailleurs égyptiens de retour du Golfe, ce courant islamique rigoriste a d’abord été perçu par le pouvoir comme un concurrent potentiel des Frères musulmans, considérés comme trop modérés par les partisans de “l’islam des origines”.
Mais les autorités ont vite déchanté, notamment en découvrant les liens entre les milieux salafistes et la nébuleuse jihadiste. L’interdiction du niqab dans les universités égyptiennes date ainsi de 1994, période où les attentats terroristes se multipliaient. En affirmant son intention de faire appliquer cette législation plus ou moins ignorée jusqu’ici, le ministre de l’Enseignement supérieur a d’ailleurs invoqué des raisons de sécurité : “Quinze jeunes hommes, vêtus de niqabs, ont récemment été attrapés alors qu’ils tentaient d’entrer dans des dortoirs de filles”. Une justification qui ne convainc pas Zineb Magdi, 19 ans, étudiante en lettres à l’université de Aïn Shams (nord du Caire), qui porte un simple hijab, comme la quasi-totalité des Egyptiennes musulmanes, mais défend la liberté de choix de ses amies mounaqqabate. “Dans mon université, les filles qui portent le niqab doivent montrer leur visage à une gardienne qui vérifie leur identité”, rétorque-t-elle.
Un cheikh “trop libéral”
“Tantawi, il sort une nouvelle fatwa tous les deux jours !”, se moque une jeune Egyptienne en niqab venue du Fayoum, une oasis au sud du Caire, fief des Frères musulmans. Elle ne semble pas accorder beaucoup de crédit aux propos du cheikh d’Al Azhar. Considéré comme une marionnette du pouvoir par beaucoup d’Egyptiens, Tantawi est souvent critiqué pour ses positions jugées trop “libérales”. Il a par exemple déclenché une polémique en édictant une fatwa autorisant l’avortement pour les femmes violées. La tentative du gouvernement égyptien d’associer une autorité religieuse à sa campagne anti-niqab ne devrait donc pas avoir l’effet escompté auprès de la population. “Depuis les années 1970, le mouvement de retour à la religion a mis dans la tête des gens que le niqab était une marque de piété”, explique Reda, 40 ans, employé dans une agence commerciale. “C’est difficile maintenant de les convaincre qu’il faut l’enlever”. |
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