N° 393
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

La lumière de la pensée

Ahmed R. Benchemsi
(ALEX DUPEYRON)

Aujourd’hui plus que jamais, nous avons besoin que nos intellectuels s’engagent sur les grands débats qui déchirent le Maroc.

Certains silences sont assourdissants. Celui de nos écrivains, poètes, essayistes et autres penseurs pèse particulièrement lourd, dans la conjoncture politico-sociale tendue qui caractérise le Maroc d’aujourd’hui. Plus que jamais, nous avons besoin que nos intellectuels s’engagent sur les grands débats qui déchirent notre pays : processus démocratique grippé face à un Makhzen de plus en plus omnipotent,
modèle capitaliste ultra-libéral contre une approche sociale et durable du développement, islamo-conservatisme contre liberté de pensée et de conscience, etc. Cette semaine, TelQuel consacre un grand dossier au silence des intellectuels marocains. Je voudrais pour ma part redonner la parole à l’un d’entre eux, qui ne peut plus s’exprimer par la force des choses : il est mort. Il s’agit de l’immense écrivain Driss Chraïbi, qui nous a quittés en 2007 après toute une vie consacrée à dynamiter l’autorité, le patriarcat, l’identité frelatée et le conformisme assassin.
Quelques années avant sa disparition, Chraïbi avait consacré un de ses tout derniers livres1 à un sujet qui l’avait toujours fasciné : le prophète Mohammed, et le message qu’il a transmis aux humains. Dans un livre d’entretiens réalisé quelques mois avant son décès2, Driss Chraïbi rappelait une phrase prononcée par Mohammed trois jours avant sa mort : “Sayakounou al islamou ghariban kama kana min qabl3” (L’islam redeviendra l’étranger qu’il a commencé par être). Le prophète, “très lucide” selon Chraïbi, avait prévu ce qui allait advenir. Et voici, selon l’écrivain, ce qu’il est advenu : “La lettre du Coran a pris le dessus sur son esprit, et il existe une dichotomie parfaite entre les deux (…) (Concernant l’islam), il vaut mieux s’attacher à ses débuts qu’à ce qu’il est devenu. Pour moi, toutes les religions se présentent sous forme de paix (…) Encore faut-il les comprendre sous forme émotionnelle. Malheureusement, c’est le propre de l’homme de refuser la vie et de détruire. Où en est-on, dans l’islam d’aujourd’hui ? On stagne, on repose sur la parole des anciens qui ont dit telle ou telle chose (…) et le pire, c’est qu’on y croit. Ils deviennent des porte-parole. On ne se donne plus la peine d’aller découvrir, parce que “ça” a été dit. C’est très grave”.
Pour Chraïbi, “seule importe la base”. Et la base, c’est le Coran, “quelque chose d’incommensurable”. “C’est d’abord le style qui m’éblouit, disait l’écrivain. Pour pouvoir le lire et l’écouter, il faut être dans une solitude totale, concentré (…) en prise avec les éléments. C’est extrêmement apaisant et rajeunissant. (Outre sa profondeur), quand on écoute la Fatiha par Abdelbasset Abdessamad, on est frappé par la musicalité du texte. J’ai fait la correspondance avec la partition de Bach. Les syllabes sont des notes de musique ! On en arrive à la conclusion que le Coran est un livre révélé. Ou bien Mohammed est un poète extraordinaire et inégalé”.
Voilà ce dont nous avons besoin : de libres penseurs comme feu Driss Chraïbi qui, par une approche originale et une lecture sincère et débarrassée de tous les dogmes imbéciles, réhabilitent ce que notre histoire commune, religieuse et sociale, a de beau et d’éternel – tout en adoptant la distance critique nécessaire pour en dépasser les archaïsmes et y puiser ce qui peut nous faire évoluer sans perdre notre âme. Le fameux duo “tradition et modernité”, en somme. Mais loin du slogan hypocrite qu’il est devenu, par la force d’une praxis politique dévoyée et insincère. Plus que tout, les Marocains ont aujourd’hui besoin d’esprit et de sens. Quoi de mieux, pour nous en imprégner, que de relire de grands penseurs marocains comme Chraïbi, et de libérer la parole de ceux qui sont toujours vivants ? Face à l’obscurité qui menace, nos intellectuels ont le pouvoir - et le devoir - de nous éclairer.

(1) L’homme du livre, Eddif, 1994.
(2) Une vie sans concessions. Entretiens avec Driss Chraïbi, par Abdeslam Kadiri, Tarik Editions, 2008.
(3) Rapporté par Mouslim

 
 
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